Extension Factory Builder

Majida Khattari : la provocation douce

08/12/2011 à 17:46
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Majida Khattari, artiste plasticienne marocaine. Majida Khattari, artiste plasticienne marocaine. © Véronique Besnard pour J.A

La Marocaine Majida Khattari s’est fait connaître avec des défilés de mode mettant en scène le voile islamique. Aujourd’hui, elle s’interroge sur les divers avatars de l’orientalisme.

La scène se déroule en 1989, à Paris, où la Marocaine Majida Khattari vient de débarquer. Ne la voyant pas rentrer, son frère s’inquiète tant qu’il finit par se rendre au commissariat pour déclarer sa disparition. Le mystère sera vite levé : elle était au Centre Pompidou, hypnotisée par les œuvres. « Ma première émotion artistique forte est antérieure à mon arrivée en France : je la dois à un numéro de Beaux-Arts Magazine que j’avais pu récupérer, se souvient la plasticienne. Après, il y a eu la découverte des Quatre Saisons du peintre français Nicolas Poussin, dans un dictionnaire de la peinture offert par ma sœur. » Née à Erfoud (Maroc), non loin de Meknès, Majida Khattari a montré très tôt un talent particulier pour le dessin. « Au collège, un professeur a repéré que je dessinais bien. Il m’a orientée vers les arts plastiques. » Même si une telle activité est alors considérée « comme un passe-temps », ses parents – son père est expert-comptable, sa mère femme au foyer – l’encouragent à persévérer. Au lycée, elle étudie l’histoire de l’art, pratique la terre cuite, se familiarise avec les matériaux, dans la perspective de devenir graphiste ou publicitaire… À 18 ans, elle entre aux Beaux-Arts de Casablanca, où l’on apprend le dessin avec des plâtres pour modèle. « Je savais que j’allais poursuivre mes études ailleurs, dit-elle. Je venais en France en vacances pour voir mes sœurs. Au Maroc, vous savez, on paie tout aux filles ! »

À Paris, elle prépare le concours de l’École nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA) et y entre pour devenir peintre. La première fois qu’elle se retrouve face à un modèle nu, elle est intimidée : « Je ne savais pas comment regarder, ni par où commencer… » Plus tard, peu désireuse de suivre le chemin de certains camarades qui « font du sous-maître », elle va chercher l’inspiration dans les cours théoriques et au Louvre, à Orsay, Beaubourg… Soutenue par sa famille, elle travaille un peu dans un restaurant iranien tout en dessinant les fenêtres et les toits de Paris… « C’est l’actualité sur le voile islamique et la violence en Algérie qui m’ont poussée à travailler sur l’idée de culture et d’identité, raconte-t-elle. J’ai cherché la forme juste permettant un dialogue entre les Occidentaux et les Orientaux, et, au bout d’un an de discussions avec l’artiste polonais Krzystof Wodiczko, j’ai opté pour le défilé de mode. » Elle crée alors plusieurs vêtements-sculptures, dont une sorte de burqa en feutre cousu avec du fil de fer, la robe Kacha. Le jury des Beaux-Arts – nous sommes en 1995 – ne comprend pas sa démarche. Vêtement ? Performance ? « Ils ne voulaient pas voir le débat posé autrement ; ils ne connaissaient quasiment que des artistes occidentaux. » Son défilé sera néanmoins accueilli par la Maison des cultures du monde, à Paris, et aux Rencontres photographiques d’Arles, dans le sud de la France, en 1998. « J’ai été éduquée dans une liberté totale au Maroc. Je respecte chacun, mais je ne comprends pas la régression totale que l’on constate concernant le voile », précise-t-elle.

Après cinq années de pause pour s’occuper de son enfant, l’artiste a repris son idée de défilé de mode avec VIP (voile islamique parisien), pour « désacraliser le voile et le pousser vers la mode ». C’est à ce moment qu’elle a opté pour la photographie, détournant des œuvres orientalistes et intégrant dans ses images des objets provenant de ses défilés – dont un fameux sac en forme de grenade… « L’Occident était autrefois fasciné par la beauté de cette culture, il est maintenant fasciné par l’angoisse et l’horreur. » Une démarche bien entendu politique : « Pour moi, tout art est politique. Les artistes doivent être engagés. Il faut prendre le pouvoir aux politiciens. Il faut aborder les problèmes de manière artistique et poétique. Les discours, les images agressives nous fatiguent, on veut être invités à réfléchir autrement, notamment sur le monde arabe. » Avec l’installation La Prière de l’absent, qu’elle présente actuellement à l’Institut des cultures d’Islam (ICI), Majida Khattari relève ce défi. Véronique Rieffel, directrice de l’ICI : « Son œuvre sur le 11 Septembre est une sorte de chapelle où chacun peut prier pour ses morts. Il n’est pas anecdotique de savoir que l’artiste l’a réalisée après la mort de sa grand-mère et l’a recouverte des roses du Maroc, où est enterrée son aïeule. Le choix de la calligraphie arabe pour écrire des prières juives, musulmanes et chrétiennes évite le choix gentillet du dialogue interreligieux qui associerait les trois écritures. C’est une façon subtile de dissocier l’écriture arabe, langue du Coran, du langage de la violence meurtrière. Et la présence discrète et inquiétante de deux hommes en prière dans la salle trouble la contemplation et empêche une lecture trop consensuelle… » Majida Khattari aime bousculer les ­certitudes.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Maroc

Maroc - Scandale du stade de Rabat : camouflet royal pour Mohamed Ouzzine

Maroc - Scandale du stade de Rabat : camouflet royal pour Mohamed Ouzzine

La décision est tombée comme un couperet. Le roi du Maroc vient de désavouer le ministre de la Jeunesse et des Sports et demande l'ouverture d'une enquête approfondie sur le scandale de la pelouse du [...]

Côte d'Ivoire - Burkina : Soro, visiteur discret de Compaoré à Casablanca

Guillaume Soro, le président de l'Assemblée nationale ivoirienne, a profité fin novembre d'un déplacement officiel au Maroc pour discrètement rendre visite à l'ex-président[...]

Infrastructures : les 10 projets africains qui ont marqué 2014

Le cabinet d'audit et de conseil KPMG vient de publier l'édition 2014 de son classement des 100 projets d'infrastructure de "classe mondiale". Une dizaine d'entre eux se trouvent sur le continent. Revue de[...]

Le Maroc envoie ses F-16 en Irak contre l'État islamique

Le Maroc a confirmé à "Jeune Afrique" avoir envoyé plusieurs F-16 avec leurs pilotes lutter contre l'État islamique en Irak.[...]

Tunisie - Cinéma : la guerre de l'Étoile

Parmi les quinze longs-métrages en compétition au Festival international du film de Marrakech, plusieurs belles surprises. Comme "L'Orchestre des aveugles", de Mohamed Mouftakir.[...]

Maroc : la plus grande ferme éolienne d'Afrique entre en service

 L'exploitation commerciale du parc éolien de Tarfaya, au Maroc, a démarré. D'une capacité globale de 300 mégawatts, cette ferme éolienne peut produire environ 1 000 Gwh[...]

Marocains et Sénégalais, frères spirituels

Témoins des solides liens cultuels et commerciaux entre le royaume chérifien et le Sénégal, des milliers de Marocains vivent à Dakar. Et ils y sont bien dans leurs babouches.[...]

Les pays africains les plus "risqués" pour les entreprises

 Le cabinet de conseil Control Risks présente l'édition 2015 de sa carte annuelle des risques sécuritaires et économiques à travers le monde. Intitulée "le nouveau[...]

Burkina : Blaise Compaoré, jours tranquilles à Casablanca

C'est dans une vaste villa mise à leur disposition par un ami du couple et située non loin de Casablanca que, selon nos informations, l'ancien président burkinabè Blaise Compaoré et son[...]

Maroc : après la disparition d'Ahmed Zaïdi, naufrage ou renaissance de l'USFP ?

La disparition tragique du député marocain Ahmed Zaïdi a conforté ses camarades dans leur décision de quitter l'Union socialiste des forces populaires (USFP). [...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers