Mamadou Koulibaly : en Côte d'Ivoire, "le fait du prince est érigé en système"

15/12/2011 à 12h:33 Marwane Ben Yahmed
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Mamadou Koulibaly dans son bureau de l'Assemblée nationale, en juin 2011. Mamadou Koulibaly dans son bureau de l'Assemblée nationale, en juin 2011. © Olivier pour J.A.

"Ni Gbagbo ni Ouattara" est la ligne politique de celui qui fut un proche de l’ancien président ivoirien. Sans complaisance avec ses ex-camarades du FPI, le président sortant de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, l’est également avec le nouveau pouvoir.

Progressivement écarté par l’ancien chef de l’État pour avoir dénoncé les excès du régime des refondateurs, exilé au Ghana pendant la crise postélectorale puis évincé, début juillet, du Front populaire ivoirien (FPI) après son retour au pays pour « trahison », le futur ex-président de l’Assemblée nationale a créé son parti, Liberté et Démocratie pour la République (Lider). Premier test : les législatives du 11 décembre. Horizon plus lointain, la présidentielle de 2015.

Jeune Afrique : Que pensez-vous du transfert de Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale (CPI) ?

Mamadou Koulibaly : Pourquoi juger et punir le seul Gbagbo ? La mission d’une classe politique n’est pas de conduire son pays à la guerre. Nous sommes tous, je dis bien tous, responsables de ce qui s’est passé. Mais là, nous sommes confrontés à la justice des vainqueurs, qui punit Gbagbo et les vaincus au nom des crimes qu’ils auraient commis et absout Ouattara et ses troupes au nom des crimes dont ils auraient été victimes. Or les deux camps ont commis des crimes. Il ne peut y avoir de réconciliation sans justice équitable…

Les deux camps ont commis des crimes. Pas de réconciliation sans justice équitable...

Six mois après l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, quelle est votre perception de l’état général du pays ?

Le président Ouattara ne fait que violer les textes. Ainsi de notre loi fondamentale, lorsqu’il a pris un décret pour nommer le nouveau président du Conseil constitutionnel, Francis Wodié, en remplacement de Paul Yao N’dré, qui n’avait pourtant pas démissionné. Il a fait de même avec les membres de la Commission électorale, largement en sa faveur. Puis l’Assemblée nationale : notre Constitution précise que son mandat expire après les élections législatives. Ouattara, lui, a décrété que le mandat avait expiré en 2005… C’est d’autant plus ubuesque que, depuis cette date, le Parlement a voté une quarantaine de lois qui sont en vigueur et utilisées par le pouvoir. L’Assemblée serait donc illégale, mais les lois qu’elle a adoptées, non… Enfin, le président a décidé d’augmenter le nombre de députés, sans aucun critère précis, démographiques ou autres, et d’affecter ce surcroît à certaines circonscriptions sans explication ni justification. Comme il a supprimé, toujours sans la moindre consultation, le financement public des partis politiques. Le fait du prince est érigé en mode de gouvernance. C’est grave.

Quel était, selon vous, l’enjeu majeur des législatives du 11 décembre ?

Ces élections auraient dû permettre de poursuivre le processus de réconciliation. Compte tenu des comportements que je viens d’évoquer et du fait que toute la classe politique n’y a pas participé pas, je doute de l’intérêt de ce scrutin. On peut se demander d’ailleurs s’il n’aurait pas fallu inverser les priorités : la réconciliation et l’apaisement d’abord, les élections ensuite.

Et concernant Lider, votre formation politique, quels sont vos objectifs ?

Si nous avons un député à l’Assemblée, ce sera déjà bien…

Nous avons présenté douze candidats dans huit circonscriptions. Nous voulons poursuivre l’implantation nationale de notre parti créé il y a quatre mois, nous tester lors d’une campagne électorale, aguerrir nos candidats qui vivent là, pour la plupart, leur première expérience politique. Pour être franc, si nous avons un député à l’Assemblée, ce sera déjà bien…

Comment qualifieriez-vous votre formation ? De droite ? De gauche ?

Cette compartimentation n’a aucune valeur en Côte d’Ivoire. Gbagbo était de gauche. A-t-il mené une politique en adéquation avec ses principes ? Je pourrais dire la même chose de Bédié ou de Ouattara, censés être de droite. Dans la pratique, ils font tous pareil : ils obéissent au pacte colonial hérité des accords de coopération signés avec la France après l’indépendance. Nous, nous défendons l’économie de marché, la liberté d’entreprise et la propriété privée en refusant qu’un tuteur nous guide en fonction de ses intérêts sur la voie de la mondialisation. 

___

Propos recueillis à Abidjan par Marwane Ben Yahmed.

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Côte d'Ivoire

Mali : le Premier ministre rencontre à Abidjan le président ivoirien Ouattara

Mali : le Premier ministre rencontre à Abidjan le président ivoirien Ouattara

Le Premier ministre malien de transition, Cheick Modibo Diarra, s'est entretenu samedi à Abidjan de la crise au Mali avec le président ivoirien Alassane Ouattara, chef en exercice de l'organisation régionale[...]

Côte d'Ivoire : la défense de Gbagbo conteste la compétence de la CPI

La défense de Laurent Gbagbo a contesté la compétence de la CPI pour juger l’ancien président de la Côte d’Ivoire.[...]

Côte d'Ivoire : toute l'enquête sur le nouveau scandale des déchets toxiques

En 2006, l'affaire des déchets toxiques déversés à Abidjan avait failli emporter le gouvernement. Six ans plus tard, trois personnalités sont montrées du doigt. Elles sont[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Côte d'Ivoire : Michel Gbagbo, fils du président déchu, est un "prisonnier d'opinion" selon sa mère

Le fils de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, Michel Gbabgo, est un "prisonnier d’opinion", selon sa mère, la Française Jacqueline Chamois. Celle-ci demande "un rapatriement[...]

Côte d'Ivoire : le scandale des déchets toxiques emporte le ministre Adama Bictogo

Le ministre ivoirien de l’Intégration africaine, Adama Bictogo, a été limogé mardi 22 mai. Son départ du gouvernement fait suite au nouveau scandale des déchets toxiques. [...]

Hollande et l'Afrique : changement de diplomatie, au profit de qui ?

Les chefs d'État accueillent diversement l'alternance française. Si le Nigérien Mahamadou Issoufou et le Guinéen Alpha Condé sont tout sourire, leurs homologues d'Afrique centrale se[...]

Côte d'Ivoire : déchets toxiques, le nouveau scandale

Dans son numéro 2680, en kiosque du 20 au 26 mai 2012, "Jeune Afrique" enquête sur les suites de l’affaire Trafigura, du nom de la société néerlandaise affréteuse[...]

Guinée-Bissau : petit pays, grandes manoeuvres

La Cedeao, Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, goûtait peu la percée angolaise dans la région. Elle pourrait finir par s'accommoder du putsch du 12 avril  en[...]

Armée française en Afrique : renégociation des accords de défense, rompre avec la "Françafrique"

Le 18 avril, Paris a finalisé la remise à plat des accords militaires passés avec ses anciennes colonies. Au final, des bases moins nombreuses et des effectifs réduits. L'essentiel, c'est de se[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers