Audiovisuel algérien : on peut encore rattraper le temps perdu

17/11/2011 à 11h:55 Sid Ahmed Bedjaoui
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Sid Ahmed Bedjaoui est conseiller auprès du ministère de la Culture algérien.

Nous sommes en 1989 et un vent de réformes souffle sur une Algérie encore secouée par les émeutes d’octobre 1988. Après la promulgation de la loi de l’information, datée du 7 avril 1990, le gouvernement Hamrouche autorise les journalistes de la presse écrite à créer des titres indépendants et met en place un Conseil national de l’audiovisuel (CNAV, dont j’ai fait partie à l’époque), chargé de préparer la libération du champ audiovisuel national.

Le cahier des charges est prêt, et les affichages commencent lorsque Mouloud Hamrouche est remplacé par Sid Ahmed Ghozali à la tête du gouvernement. Les options demeurent pourtant intactes jusqu’à ce que les élections soient annulées et que Bélaïd Abdesselam vienne mettre un terme à ce rêve en dissolvant le CNAV et en renvoyant les réformateurs à leurs chères études. Et dire que l’Algérie a failli être le premier pays africain et arabe à octroyer des fréquences de radiodiffusion visuelle et sonore à des groupes privés !

Plus de vingt ans après, où en est-on ? La presse écrite a échappé au « redressement » en réussissant à pérenniser des médias libres, mais les caciques sont parvenus à sauver le symbole fort et dérisoire (comme le montrera l’avenir) de la radio-télévision d’État, plombant pour un temps l’image du pays dans le monde. Lorsque, le 31 mars 2010, le président mauritanien a annoncé la libéralisation de l’audiovisuel dans les trois mois, l’Algérie est passée du rang d’ex-pionnier potentiel à celui de dernier pays africain à accepter l’existence de télévisions privées.

À tel point que le magazine TéléDz n’a pas hésité à lancer, l’année dernière, un canular. « Le président de la République lui-même souhaite désormais que l’audiovisuel soit rapidement ouvert au privé », affirmait la publication, ajoutant : « Cette ouverture permettra la création de nouvelles chaînes qui dynamiseront le secteur de la production et détourneront les Algériens des chaînes étrangères. » Il s’agissait, certes, d’une blague, mais la situation du secteur n’était-elle pas arrivée dans une telle impasse que la question de l’ouverture se posait bel et bien en termes d’urgence vitale ?

Pendant que notre télévision d'État ronronne, Nessma TV ou Medi 1 Sat affichent des ambitions maghrébines.

Mais au fait, qui a dit que le champ audiovisuel était fermé ? En réalité, les Algériens ont à leur disposition, selon l’Arab States Broadcasting Union, des centaines de chaînes satellitaires arabes, publiques et privées, sans oublier les canaux d’expression française qui leur sont familiers. Mieux encore, pendant que notre télévision d’État ronronne, à l’est et à l’ouest de nos frontières, des chaînes affichent des ambitions maghrébines. C’est le cas de Nessma TV et de Medi 1 Sat, qui grignotent encore un peu plus l’audience de l’ENTV.

Les avancées technologiques elles-mêmes rendent l’isolement presque risible. Alors que les télévisions privées sont toujours interdites, Algérie Télécom annonce qu’il diffusera sur le territoire le bouquet Canal+ Maghreb et ART via son offre internet. En somme, conclut Amira Soltane dans le quotidien algérien L’Expression, « l’Algérie préfère diffuser des chaînes étrangères plutôt que d’ouvrir le champ audiovisuel aux initiatives privées algériennes ».

En fin de compte, l’ouverture prochaine des fréquences de radiodiffusion à des opérateurs privés a été officiellement annoncée. Retour à la case départ. Peu importe : il est encore temps de positiver et de rattraper le temps perdu. Une nouvelle loi est en préparation.

Sous quelle forme ? Les textes restent pour le moment assez flous, et il faudra attendre la discussion législative pour en savoir plus. Certes, l’avènement du numérique va permettre la multiplication des canaux. Mais n’est-ce pas là un palliatif de plus à l’archaïsme médiatique ? Sur un blog de itMag consacré au sujet, un jeune téléspectateur commente très justement : « La télé en Algérie sera numérisée tôt ou tard. Mais la priorité n’est pas dans la transmission ! La priorité, c’est le programme offert. Je connais pas mal de compatriotes qui ne regardent jamais l’ex-Mehtouma parce que ses grilles les déçoivent. Le contenu doit être corrigé avant la numérisation. »

Tout le monde s’accorde à présent pour dire que c’est la qualité de la production qui, demain, fera la différence entre le public et le privé. Surtout si la télévision d’État décidait soudain de devenir un véritable service public. 

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Algérie

Maroc : de blocages en échecs, le conflit du Sahara occidental semble s'enliser

Maroc : de blocages en échecs, le conflit du Sahara occidental semble s'enliser

De blocages en échecs, le conflit du Sahara occidental, parmi un des plus anciens au monde, semble s'enliser dans les sables du désert après la décision du Maroc de retirer sa confiance à l'&ea[...]

Algérie : l'installation de la nouvelle Assemblée perturbée par les islamistes

L'installation de la nouvelle assemblée nationale élue le 10 mai en Algérie a été perturbée par des députés islamistes de l'Alliance de l'Algérie Verte (AVV) qui ont[...]

France - Algérie : et si on parlait (enfin) du futur ?

Tarik Ghezali est ingénieur de formation, auteur d'"Un rêve algérien" et de "Chronique d’un changement attendu" (mai 2012, éditions de l’Aube).[...]

Législatives algériennes : le FLN perd 13 sièges après examen des recours

Après examen des recours à la suite des législatives du 10 mai, le Conseil constitutionnel algérien a annoncé le nombre définitif des sièges des partis à[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Musique : Warda Al-Jazaïriya, la rose algérienne

Décédée au Caire à l'âge de 71 ans, la diva de la chanson arabe Warda Al-Jazaïriya a mené une vie marquée par l'exil. Portrait.[...]

Algérie Telecom : Azouaou Mehmel, du fil à détordre pour changer les mentalités

Le nouveau patron d'Algérie Télécom, Azouaou Mehmel, veut changer les mentalités au sein du groupe public algérien. Comme les sept PDG qui l'ont précédé en deux ans ?[...]

Algérie : une quinzaine de partis boycottent les travaux de l'Assemblée

Plusieurs partis politiques algériens se sont constitués, lundi 21 mai, en "Front politique pour la démocratie". Les factions politiques ont annoncé qu'elles rejettaient les résultat[...]

Festival de Cannes : Rachid Djaïdini présente "Rengaine" à la "Quinzaine des réalisateurs"

"Rengaine", premier long métrage du Français Rachid Djaïdani, est présenté lundi 21 mai à la "Quinzaine des réalisateurs" du Festival de Cannes. Il aura fallu neuf[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers