Extension Factory Builder

Les cavaliers de l'Apocalypse

24/10/2011 à 09:41
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Professeur émérite de sociologie à l’université de Genève et ancien rapporteur spécial à l’ONU pour le droit à l’alimentation

Les trois cavaliers de l’Apocalypse de la faim organisée sont l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI) et, dans une moindre mesure, la Banque mondiale. La Banque mondiale est actuellement dirigée par l’ancien délégué aux accords commerciaux du président George W. Bush, Robert Zoellick, le FMI par Christine Lagarde et l’OMC par Pascal Lamy. Les trois personnes ont en commun une compétence professionnelle exceptionnelle, une intelligence brillante et la foi libérale chevillée au corps. […]

Depuis plus de deux décennies, les privatisations, la libéralisation des mouvements de marchandises, de services, de capitaux et de brevets ont progressé de façon stupéfiante. Les États pauvres du Sud, du coup, se sont retrouvés largement dépouillés de leurs prérogatives en termes de souveraineté. Les frontières ont disparu, les ­secteurs publics – jusqu’aux hôpitaux et aux écoles – ont été privatisés. Et partout dans le monde, les victimes de la sous-alimentation et de la faim augmentent. Une étude d’Oxfam devenue célèbre a démontré que partout où le FMI a appliqué, au cours de la décennie 1990-2000, un plan d’ajustement structurel, de nouveaux millions d’êtres humains ont été précipités dans l’abîme de la faim.

Là où sévit le FMI, l'agriculture vivrière meurt. Le libre-échange porte le masque hideux de la famine et de la mort.

La raison en est simple : le FMI est précisément en charge de l’administration de la dette extérieure des 122 pays dits du Tiers Monde. Or, celle-ci s’élevait, au 31 décembre 2010, à 2 100 milliards de dollars. Pour servir les intérêts et les tranches d’amortissement de sa dette auprès des banques créancières ou du FMI, le pays débiteur a besoin de devises. Les grandes banques créancières refusent évidemment d’être payées en gourdes haïtiennes, en bolivianos boliviens ou en tugriks mongols. Comment un pays pauvre d’Asie du Sud, des Andes ou d’Afrique noire peut-il s’assurer des devises nécessaires ? En exportant des biens manufacturés ou des matières premières qui lui seront payés en devises. Sur les 54 pays que compte l’Afrique, 37 sont presque entièrement agricoles. […]

Là où sévit le FMI, les champs de manioc, de riz, de mil se rétrécissent. L’agriculture vivrière meurt. Le FMI exige l’extension des champs de culture coloniale, dont les produits – coton, arachide, café, thé, cacao, etc. – pourront être exportés sur le marché mondial et rapporter des devises, à leur tour affectées au service de la dette.

La deuxième tâche du FMI est d’ouvrir les marchés des pays du Sud aux sociétés ­transcontinentales privées de l’alimentation. C’est ­pourquoi, dans l’hémisphère Sud, le libre-échange porte le masque hideux de la famine et de la mort. […]

En 1970, quelque 800 000 producteurs locaux fournissaient la totalité du riz consommé au Ghana. En 1980, le FMI a frappé une première fois : le tarif douanier, protecteur du riz, fut ramené à 20 %, puis encore réduit. Le FMI exigea alors que l’État supprimât tous les subsides versés aux paysans pour faciliter l’achat de pesticides, d’engrais minéraux et de semences. Aujourd’hui, le Ghana importe plus de 70 % du riz consommé dans le pays. Le Marketing Board, l’office national de commercialisation des produits agricoles (cacao, etc.), a été aboli. Des sociétés privées s’occupent désormais des exportations. […]

Le Ghana est une démocratie vivante, les députés sont animés d’un fort sentiment de fierté nationale. Afin de faire renaître la riziculture nationale, le Parlement d’Accra a décidé, en 2003, d’introduire un tarif douanier de 25 % pour le riz importé. Le FMI a réagi avec vigueur. Il a contraint le gouvernement ghanéen à annuler la loi. En 2010, le Ghana a payé plus de 400 millions de dollars pour ses importations alimentaires.

L’Afrique entière a dépensé, en 2010, 24 milliards de dollars pour financer sa nourriture importée. Au moment où j’écris ces lignes, en 2011, la spéculation boursière fait exploser les prix ­mondiaux des aliments de base. Selon toute vraisemblance, l’Afrique ne pourra, cette année, importer qu’une quantité très insuffisante de nourriture. Partout et toujours, la violence et l’arbitraire du marché libre de toute contrainte normative, de tout contrôle social, tue. Par la misère et par la faim. 

___

Extraits du dernier livre de Jean Ziegler : Destruction massive, géopolitique de la faim, aux éditions du Seuil (352 pages, 20 euros).

 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Forum-Tribunes Article suivant :
Ensemble, nous pouvons éradiquer la polio

Forum-Tribunes Article précédent :
PJD : un Front national marocain

0 réaction(s)

Réagir à cet article

International

Inde : de la syrah au pays de Shiva

Inde : de la syrah au pays de Shiva

Alors que la consommation nationale de vin est en pleine croissance, plusieurs producteurs locaux commencent à se faire un nom. Parmi eux, Sula Vineyards, qui s'apprête à exporter... en France.[...]

Italie : le père de Cécile Kyenge a-t-il (vraiment) ensorcelé Roberto Calderoli ?

Connu notamment pour ses insultes racistes, Roberto Carderoli a affirmé mardi que le père de Cécile Kyenge l'avait ensorcelé. Et le sénateur italien dit détenir des preuves de ses[...]

France - Libye : Sarkozy, Kadhafi et la piste malienne

Comme l'a révélé J.A. en exclusivité, les juges qui enquêtent sur le financement de la campagne de l'ex-président français en 2007 ont adressé une demande d'entraide[...]

Élite africaine : l'École des riches, euh... des roches !

Cet établissement français, où une année d'internat coûte plus de 25 000 euros, accueille depuis toujours les fils et les filles de personnalités africaines. À ce tarif,[...]

François Hollande : "Bachar al-Assad ne peut pas être un partenaire de la lutte contre le terrorisme"

Lors de son discours annuel devant les ambassadeurs, jeudi, le président français, François Hollande, a affirmé qu'il refusait coopération avec le gouvernement de Bachar al-Assad pour lutter[...]

Irak : la politique de la terre brûlée selon l'État islamique

Des jihadistes ont mis le feu jeudi à un champ pétrolier qu'ils contrôlaient dans le nord de l'Irak, avant de battre en retraite alors que les forces kurdes les attaquaient dans le même secteur.[...]

Migrants : l'UE lance l'opération "Frontex Plus" pour aider l'Italie à protéger ses frontières

La Commission européenne a décidé de lancer une nouvelle opération en Méditerranée pour aider l'Italie à faire face à l'afflux de migrants. Elle appelle les États[...]

Ebola : suspension des vols vers les pays touchés, une réponse "dangereusement inadaptée"

Les dernières compagnies aériennes qui assuraient encore la desserte des trois pays d'Afrique de l'Ouest touchés par Ebola ont presque toutes suspendu leurs vols mercredi. Une décision [...]

Turquie : Erdogan, du Coran au sérail

Pour l'enfant du quartier populaire de Kasimpasa, c'est la consécration. Élu président le 10 août, le Premier ministre sortant Recep Tayyip Erdogan compte renforcer encore son emprise sur le[...]

États-Unis : retour sur les destins brisés de neuf citoyens africains-américains

Depuis le meurtre de Michael Brown, le 9 août dernier à Ferguson, les États-Unis vivent une nouvelle fois au rythme des tensions communautaires. Une situation que le pays a connue à de multiples[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces
Buy VentolinBuy Antabuse Buy ZithromaxBuy Valtrex