03/10/2011 à 16h:30 François Soudan
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Il y a les amis d’un parcours et les amis de toujours. Robert Ménard et nous fûmes proches, du temps où cet emmerdeur sans frontières était le cauchemar d’une cohorte d’autocrates censeurs et l’éveilleur de consciences de toute une génération de journalistes africains indépendants.

Nous ne le sommes plus – comment pourrions-nous l’être ? – depuis que le pourfendeur de Ben Ali et des assassins de Norbert Zongo, le compagnon de Pius Njawe et de Mohamed Benchicou a publié, il y a six mois, son « Vive Le Pen ! », avant de fréquenter les think-tanks de l’extrême droite. La lente dérive autocentrée de ce pied-noir iconique l’a conduit en des marécages pour nous infréquentables. Le fondateur de Reporters sans frontières défend Dieudonné à propos des Juifs, Zemmour sur les « immigrés délinquants », Péan sur les « Tutsis menteurs », la peine de mort, les néocons, les théoriciens du complot, peut-être Gbagbo et pourquoi pas Kaddafi, je ne sais pas, tout est possible tant l’éclectisme de ses combats le conduit à dessiner sa propre caricature.

IL a une ligne, Robert, une grille d’explication : il n’est ni fasciste ni raciste – jusqu’ici, on le suit –, mais il se bat pour que tous, y compris les fascistes et les racistes, puissent s’exprimer. Est-ce un mal s’il n’aime rien tant que le débat, quitte à dîner avec le diable, comme Jacques Vergès, dont il partage l’ego ingérable ? Et d’ailleurs, le diable n’a-t-il pas lui aussi le droit à la parole ? Derrière l’apparente limpidité d’un ayatollah de la liberté d’expression qui revendique la licence de discuter de tout se cache une terrible confusion des valeurs. Où se situent ses limites ? C’est parce qu’il existe un minimum de police de la pensée – l’ennemie absolue selon Ménard – que les petits Goebbels rwandais de la radio des Mille Collines ont été condamnés. Et c’est parce que nous nous appelons Jeune Afrique, avec l’ADN et les convictions qui sont les nôtres, que personne n’a lu ni ne lira dans nos colonnes d’interviews des Le Pen père ou fille.

Amis de parcours, amis de toujours… Stéphane Hessel, 94 ans le 20 octobre, est de ces derniers. Cet homme rare et droit dont l’opuscule Indignez-vous !, traduit en 34 langues, s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires depuis un an, dit de J.A. que c’est « le seul hebdomadaire » qu’il lit. Hessel, l’ancien résistant devenu militant des droits de l’homme, et Ménard, l’ancien militant devenu insolent professionnel : ils ont si peu de choses en commun qu’on s’excuserait presque de cette cohabitation éditoriale. Si peu, sauf, justement, la capacité d’indignation. Mais là où le premier s’indigne pour les autres, le second le fait avant tout pour lui-même. En d’autres termes : on peut perdre Robert Ménard – avec l’espoir ténu, car dans le fond on l’aime bien, de le retrouver un jour. Mais s’il arrive à Stéphane Hessel de s’éloigner de nous, c’est que nous aurons failli.

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Editorial suivant :
Au pays des mille et une questions

Editorial précédent :
Le monde de Jobs


Réagir à cet article

International

Tennis : les Africains de Roland Garros

Tennis : les Africains de Roland Garros

Le tennis n’est assurément pas le sport le plus pratiqué d’Afrique. Les joueurs du continent sont donc peu nombreux à participer, à partir de dimanche 27 mai, à la grand messe du te[...]

France : François Hollande et la francophonie

«François Hollande a compris que l'Organisation internationale de la francophonie [OIF] était un cadre intéressant pour faire avancer la démocratie en Afrique, sans trop mettre la France en[...]

Cinéma - Yousry Nasrallah : "Je ne me suis jamais senti aussi libre"

Le cinéaste égyptien Yousry Nasrallah, en compétition pour la Palme d'or, est arrivé à Cannes sans ses affaires, mais avec un film éminemment politique sur la révolution, dont les[...]

Namibie : le génocide oublié

Au tout début du XXe siècle, en Namibie, les colons allemands entreprirent d'exterminer systématiquement les peuples herero et nama. Dans un documentaire poignant, la réalisatrice Anne Poiret[...]

Syrie : petits arrangements entre parias

Comment l'Iran aide-t-il la Syrie à exporter son pétrole, en dépit des sanctions internationales ciblant les deux pays ?[...]

France : Hollande et les Arabes

Gilles Kepel est politologue français, spécialiste de l'islam et du monde arabe[...]

Festival de Cannes : Dieudonné, "L'Antisémite" indésirable

Dieudonné n’aura pas les primeurs du festival de Cannes. Le marché du film du Festival de Cannes a obtenu, jeudi 24 mai, l’annulation de la projection de son premier long-métrage, intitulé[...]

France-Afrique : la révolution tunisienne a laissé des traces

Zyed Krichen est le directeur de la rédaction du quotidien tunisien "Le Maghreb".[...]

État-Unis - Sénégal : les éloges de Carson à... Wade

Barack Obama avait promis en 2008 de soutenir la démocratie partout en Afrique. Abdoulaye Wade ayant accepté le verdict des urnes, Johnnie Carson chargé des affaires africaines au côté d'Hillary[...]

France - Maroc : le roi Mohammed VI reçu à l'Élysée par François Hollande

En visite privée en France, le souverain marocain Mohammed VI a été reçu à l’Élysée, jeudi 24 mai, dans l’après-midi. Il est le premier chef d’État[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers