Il y a les amis d’un parcours et les amis de toujours. Robert Ménard et nous fûmes proches, du temps où cet emmerdeur sans frontières était le cauchemar d’une cohorte d’autocrates censeurs et l’éveilleur de consciences de toute une génération de journalistes africains indépendants.
Nous ne le sommes plus – comment pourrions-nous l’être ? – depuis que le pourfendeur de Ben Ali et des assassins de Norbert Zongo, le compagnon de Pius Njawe et de Mohamed Benchicou a publié, il y a six mois, son « Vive Le Pen ! », avant de fréquenter les think-tanks de l’extrême droite. La lente dérive autocentrée de ce pied-noir iconique l’a conduit en des marécages pour nous infréquentables. Le fondateur de Reporters sans frontières défend Dieudonné à propos des Juifs, Zemmour sur les « immigrés délinquants », Péan sur les « Tutsis menteurs », la peine de mort, les néocons, les théoriciens du complot, peut-être Gbagbo et pourquoi pas Kaddafi, je ne sais pas, tout est possible tant l’éclectisme de ses combats le conduit à dessiner sa propre caricature.
IL a une ligne, Robert, une grille d’explication : il n’est ni fasciste ni raciste – jusqu’ici, on le suit –, mais il se bat pour que tous, y compris les fascistes et les racistes, puissent s’exprimer. Est-ce un mal s’il n’aime rien tant que le débat, quitte à dîner avec le diable, comme Jacques Vergès, dont il partage l’ego ingérable ? Et d’ailleurs, le diable n’a-t-il pas lui aussi le droit à la parole ? Derrière l’apparente limpidité d’un ayatollah de la liberté d’expression qui revendique la licence de discuter de tout se cache une terrible confusion des valeurs. Où se situent ses limites ? C’est parce qu’il existe un minimum de police de la pensée – l’ennemie absolue selon Ménard – que les petits Goebbels rwandais de la radio des Mille Collines ont été condamnés. Et c’est parce que nous nous appelons Jeune Afrique, avec l’ADN et les convictions qui sont les nôtres, que personne n’a lu ni ne lira dans nos colonnes d’interviews des Le Pen père ou fille.
Amis de parcours, amis de toujours… Stéphane Hessel, 94 ans le 20 octobre, est de ces derniers. Cet homme rare et droit dont l’opuscule Indignez-vous !, traduit en 34 langues, s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires depuis un an, dit de J.A. que c’est « le seul hebdomadaire » qu’il lit. Hessel, l’ancien résistant devenu militant des droits de l’homme, et Ménard, l’ancien militant devenu insolent professionnel : ils ont si peu de choses en commun qu’on s’excuserait presque de cette cohabitation éditoriale. Si peu, sauf, justement, la capacité d’indignation. Mais là où le premier s’indigne pour les autres, le second le fait avant tout pour lui-même. En d’autres termes : on peut perdre Robert Ménard – avec l’espoir ténu, car dans le fond on l’aime bien, de le retrouver un jour. Mais s’il arrive à Stéphane Hessel de s’éloigner de nous, c’est que nous aurons failli.

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