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Nadia el-Fani : "La bataille de la laïcité mérite d'être menée"

27/09/2011 à 10:55
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Nadia el-Fani revendique le droit à la provocation pour lancer le débat. Nadia el-Fani revendique le droit à la provocation pour lancer le débat. © AFP/Fred Dufour

Avec son documentaire Laïcité, Inch’Allah !, la réalisatrice ouvre un difficile débat de société et suscite des réactions controversées dans la Tunisie de l’après-Ben Ali.

Il n’est pas banal qu’un film fasse autant parler de lui sans que personne, ou presque, ne l’ait vu. Laïcité, Inch’Allah !, le documentaire de Nadia el-Fani qui sort cette semaine en France, n’a en effet été projeté que quelques fois, au cours de rares séances spéciales, en Tunisie et au dernier Festival de Cannes. Cela a néanmoins suffi pour provoquer des polémiques et déchaîner de violentes réactions. Devenue la cible d’islamistes radicaux, la cinéaste a même reçu des menaces de mort. Certains ne supportent pas qu’elle se revendique comme athée et s’attaque à la question de la laïcité en terre d’islam.

Nadia el-Fani, née en 1960, vivant depuis une dizaine d’années plus souvent à Paris qu’à Tunis, où l’atmosphère lui était devenue irrespirable sous Ben Ali, est l’auteure de plusieurs films sur l’évolution de la société maghrébine. Elle a notamment réalisé Ouled Lénine (2008), un documentaire sur l’histoire du Parti communiste tunisien, dont son père fut l’un des dirigeants, et Bedwin Hacker (2002), une fiction visionnaire qui supposait que la révolution pourrait se répandre dans les pays arabes par le biais d’internet. Habituée des sujets sulfureux, elle ne fuit jamais le débat.

Jeune Afrique : Votre film s’appelait « Ni Allah ni maître », c’est devenu Laïcité, Inch’Allah ! Avez-vous eu peur d’être traitée de provocatrice ?

Nadia El-Fani : Quand on connaît mon parcours, je ne pense pas qu’on puisse affirmer que je redoute d’être provocatrice. Un créateur doit pouvoir être provocateur. J’ai défendu ce droit en osant dire en terre d’Islam que j’étais athée. En revanche, je ne voulais pas qu’un malentendu persiste à cause du titre. Qu’une partie du public refuse d’aller voir le film parce que des gens se sentiraient offensés. Je ne veux pas qu’on imagine que je me moque des croyants ou que je les méprise. Ce n’est pas le cas, et ce n’est pas du tout le propos du film.

Mais il y a toujours « Allah » dans le titre…

C’est vrai qu’il s’agit un peu d’une pirouette. Le nouveau titre a un côté rigolo qui devrait mieux passer. Même si les islamistes seront énervés par le film. Ils n’oseront d’ailleurs pas revendiquer comme une victoire ce changement de titre, car le problème pour eux, c’est le film lui-même, et il est resté identique. Ils continueront à soutenir que j’insulte l’islam, alors qu’il n’y a rien sur l’écran qui permette de l’affirmer.

Je ne veux pas qu'on imagine que je me moque des croyants ou que je les méprise.

Le premier titre était inspiré par une célèbre formule anarchiste. Pourquoi, s’agissant d’un film sur l’athéisme et la laïcité tourné par une réalisatrice proche des communistes ?

Je suis anarcho-communiste ! Je ne me suis jamais engagée ouvertement dans un parti. L’héritage communiste est là, bien sûr, que je sois à gauche est une évidence, mais je suis surtout libertaire. Je n’avais rien contre un clin d’œil aux anars. Cela dit, la formule originale est, il me semble, du socialiste Blanqui. Il ne faut rien conclure hâtivement du choix initial de ce titre ! Il s’agissait de signifier que, aujourd’hui, on peut entrer de plain-pied dans la modernité par la laïcité. En Tunisie, le problème essentiel, ce serait d’abord que le film sorte. Je l’ai proposé gratuitement à la télévision nationale. S’il était largement vu, le public pourrait se faire une opinion et se rendrait compte que ce que disent mes adversaires islamistes, qui ont porté plainte contre moi, n’est pas vrai. D’ailleurs, les deux seules fois où le film a été montré, il a seulement provoqué des débats. S’il n’y a pas d’autre moyen, il sera distribué en DVD. Je m’y emploie.

Pour quelle raison a-t-on porté plainte contre vous ?

Cela n’a pas de rapport avec le contenu du film, puisqu’ils ne l’ont pas vu. Des avocats islamistes ont dit qu’ils portaient plainte pour atteinte au sacré, aux préceptes religieux et aux bonnes mœurs. On était persuadé que ce serait classé sans suite, mais un procureur a enregistré les plaintes. Comme si la justice, après avoir été aux ordres de Ben Ali, était aujourd’hui aux ordres des islamistes. Un comité d’avocats s’est organisé pour me défendre et poursuivre en diffamation ces gens qui m’attaquent.

Et les menaces de mort proférées à votre encontre ?

Ça continue. J’ai eu des menaces au téléphone, à Paris. Je n’arrive toujours pas à faire fermer la page Facebook, réalisée en Tunisie, sur laquelle je suis insultée et menacée de mort. On me crache dessus, on me brûle, on me montre dans des positions dégradantes sur des montages photo… Des choses abominables !

Une première version du film était en montage au moment de la révolution. Pourquoi avoir ajouté de nouvelles images tournées sur le vif ?

Je ne me suis même pas posé la question. Le propos de mon film était initialement : pour obtenir la démocratie en Tunisie, il faut réclamer la laïcité. En montrant, à travers ce documentaire tourné pendant le ramadan, comment Ben Ali se servait de la religion pour mieux contrôler son peuple. Il s’agissait, par les associations d’images et par le ton ironique, de dénoncer le pouvoir et l’hypocrisie d’une société de plus en plus conformiste, manipulée par ce pouvoir. Mon propos devenait donc caduc et mon film n’avait plus de raison d’être tel quel après la chute de la dictature. Je me suis alors dit que j’allais incorporer l’actualité dans le film et ajouter un rappel de ce qui s’était passé sous Bourguiba, pour faire apparaître l’ampleur de la régression.

Tourner dans l’urgence, est-ce un atout ou une contrainte ?

Quand j’ai débarqué à Tunis après le départ de Ben Ali, j’ai filmé ce que je voyais, sans penser à ce que j’en ferais. J’étais avec le peuple, qui ne voulait pas que cela s’arrête alors que les bourgeois de La Marsa ou d’ailleurs voulaient déjà qu’on se remette au travail. J’étais d’accord avec tous ceux qui pensaient qu’il fallait continuer pour abattre la dictature. Tout à coup, mes amis, qui trouvaient souvent que je parlais trop de politique, ne parlaient plus eux-mêmes que de politique. Tout le monde devenait révolutionnaire, et cela ne pouvait que m’encourager à persévérer. C’est pourquoi je me suis filmée moi-même. Ce n’est pas un artifice, c’est la conséquence de ma position au sein du mouvement.

Cela fait penser à la façon de se mettre en scène d’un Michael Moore…

Bien sûr, et avec mon monteur, on a souvent pensé à Michael Moore. Avec un sujet pareil, cela me paraissait cohérent. Cela n’aurait pas été juste que je me planque derrière ma caméra alors que je demandais aux autres d’avoir le courage de prendre position. De toute façon, ce film, comme tous ceux que j’ai tournés, est un acte militant, même s’il est individuel et indépendant.

Le choix du sujet, alors même que Ben Ali était au pouvoir, supposait-il une certaine prescience de ce qui allait se passer ?

Disons simplement que j’étais un peu en avance en voulant tourner des films politiques en Tunisie, ce que personne ne faisait.

Si le tournage avait lieu aujourd’hui, le film serait-il le même ?

J’irais encore plus loin. Ce qui se passe en Tunisie est grave. Aucun parti politique, même si je suis sûre que toute la gauche est prolaïque, n’ose se positionner. Il faut que le débat ait lieu. Même si la situation actuelle, avec ce gouvernement de transition et les mêmes industriels qu’avant, ne me rend guère optimiste. Au fond, je pense que la classe moyenne tunisienne reconnaît que l’enjeu de la modernité – et donc la laïcité – est une question essentielle pour la survie économique du pays. Une destination touristique qui vote pour les islamistes vote sa propre mort. On essaie de faire croire aux Tunisiens que la modernité pourrait les priver de leur identité. En fait, quel que soit le régime politique choisi, l’identité, et notamment l’identité musulmane, n’est pas en danger.

Un simple film peut-il changer les mentalités ?

Pas le film en lui-même, mais les débats qu’il peut susciter, oui. Mon film a contribué à ce que la question de la laïcité devienne un débat de société. D’ailleurs, si on veut empêcher ce film d’être vu, c’est bien parce qu’il peut avoir un impact. Et la bataille à propos de la laïcité, quelles que soient nos chances de la gagner, mérite d’être menée.

Le prochain film, un retour à la fiction ?

Je préfère tourner des fictions. On met plus de choses en faisant appel à l’imagination. Mais on se sent beaucoup plus libre, on prend plus de plaisir en tournant des documentaires. C’est moins lourd, on peut réécrire le film pendant le montage, travailler jusqu’au bout sa mise en scène.

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