Extension Factory Builder

Adolphe Muzito : "Non, la RDC n'est pas un pays riche !"

29/09/2011 à 15h:22
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Dans ses bureaux de la Primature, le 22 août. Dans ses bureaux de la Primature, le 22 août. © Éric Tshikuma pour J.A

Qu’importent l’or, les diamants, ou même l’annulation de la dette… Le Premier ministre congolais en est convaincu : son pays n’a jamais su exploiter son potentiel. Nommé en 2008, il défend le bilan de Joseph Kabila, dont il a choisi de soutenir la candidature à la présidentielle du 28 novembre.

Donné plusieurs fois partant, Adolphe Muzito, 54 ans, a déjoué tous les pronostics. Nommé en 2008 pour prendre la relève d’un Antoine Gizenga fatigué et vieillissant, il occupera toujours, le 28 novembre, le poste de Premier ministre de la République Démocratique du Cong (RDC), en attendant de connaître le nom du vainqueur du scrutin présidentiel et les résultats des élections législatives.

Son action a souvent été critiquée ; la réalité du pouvoir et de l’influence de ce natif du Bandundu (Ouest) a parfois été mise en doute. Mais il peut s’enorgueillir d’avoir stabilisé le cadre macro-­économique et permis à son pays d’atteindre le point d’achèvement de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). Le tout avec une équipe hétéroclite, aux intérêts pour le moins divergents.

Sa formation, le Parti lumumbiste unifié (Palu, qu’il a rejoint en 1990, avant de le représenter, en 2003, au dialogue intercongolais, en Afrique du Sud), a choisi de rester dans la majorité et de cheminer aux côtés du Parti du peuple pour la reconstruction et le développement (PPRD) du président, Joseph Kabila, dans la course à la présidentielle. Lui-même souhaite conserver un rôle à la tête de l’État après le scrutin. Encore faut-il que le Palu, bien implanté dans le Bandundu et la capitale, ait suffisamment d’élus pour pouvoir se maintenir sur l’échiquier politique…

Jeune Afrique : La présidentielle du 28 novembre ne comportera qu’un seul tour, contre deux lors de la dernière élection. Comprenez-vous que l’opposition ait émis des doutes quant à la transparence du scrutin ?

Adolphe Muzito : Je ne vois pas en quoi la révision de la Constitution [adoptée mi-janvier, NDLR] prédispose à plus de contestations qu’en 2006. Il y avait eu des contestations cette année-là, dans un scrutin à deux tours. Quant au candidat qui sera élu, ce sera celui qui aura fédéré autour de lui les forces les plus représentatives de l’échiquier politique et de la nation, contrairement à ce que nous avons connu en 2006.

C’est-à-dire ?

En 2006, une fracture géo-ethnique s’est manifestée au premier tour. Il y avait l’Est d’un côté et l’Ouest de l’autre. C’était un clivage caricatural. Le président de la République a été élu dans le Nord, l’Est et le Sud. Il a fallu attendre le second tour pour qu’il le soit dans tout le pays. Une élection à un seul tour obligera les leaders à faire des alliances plus représentatives de la nation. Le clivage sera idéologique.

Les violences qui ont opposé, début septembre, des partisans de l’opposant Étienne Tshisekedi à des sympathisants du parti du président Kabila vous inquiètent-elles ?

Ce n’est pas la première fois, et cela va se régler. Un clivage entre deux groupes partisans ne peut pas compromettre la volonté du peuple.

Manifestation de partisans du candidat Étienne Tshisekedi, le 6 septembre à Kinshasa. (Crédit : Junior Kannah/AFP)

La Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et son président, dont l’impartialité est mise en cause par l’opposition, peuvent-ils garantir une élection libre et transparente ?

Nous avons donné à la Ceni tous les moyens matériels et logistiques. Nous sommes soutenus par la communauté internationale, qui, jusqu’à preuve du contraire, continue de faire confiance à son président. Si l’opposition a quelque chose à dire, il y a une procédure à suivre.

À Kinshasa, certains disent qu’il y a deux gouvernements : le vôtre et, à côté, un gouvernement parallèle, composé de quelques personnes autour du chef de l’État, et qui décide de tout. Est-ce le cas ?

Non. Il n’y a qu’un seul gouvernement : celui que je dirige. Il existe des domaines, comme la défense, la sécurité, la diplomatie, qui relèvent du chef de l’État et nous nous concertons. Quant au reste, c’est le Premier ministre qui est responsable politiquement.

Avoir deux têtes de l’exécutif facilite-t-il les choses ?

Dans le système actuel, la vision et les décisions du président de la République sont contrebalancées par le Parlement. Il n’a pas la gestion directe des affaires gouvernementales. Sa marge de manœuvre est donc réduite, d’autant que nous avons une majorité très hétéroclite. Moi, je suis pour un régime présidentiel. Un pays qui doit se construire a besoin d’un leadership, pas autocratique mais en tout cas décisif.

Il y a un an, la RDC atteignait le point d’achèvement de l’Initiative PPTE. Pourtant, le quotidien des Congolais est toujours très difficile…

L’atteinte du point d’achèvement ne signifie pas la fin des problèmes sociaux, mais consacre l’annulation de la dette et du paiement des intérêts de cette dette, qui s’élevait à 14 milliards de dollars. Concrètement, nous économisons aujourd’hui 500 millions de dollars par an. Mais que représente cette somme à l’échelle d’un pays comme le nôtre ? Une goutte d’eau ! Cela ne signifie pas que l’État congolais aura des recettes en plus !

Cela ne changera donc rien ?

Le problème, c’est que nous n’avons pas assez d’argent pour financer les infrastructures de base, qui sont le préalable à l’investissement privé. C’est un cercle vicieux. Le fait, par exemple, qu’il n’y ait pas d’électricité, ni de routes, ni de banques dans nos provinces n’attire pas les investisseurs. Il y a bien des guichets, notamment dans le Bas-Congo et le Kasaï, mais les autres provinces n’intéressent pas les banquiers à cause du faible niveau de l’activité économique… Dans ces conditions, comment produire ou créer des emplois ?

Les Congolais sont pourtant persuadés que leur pays est très riche et que cela profite uniquement à la classe dirigeante…

Ce concept de richesse me déçoit. Les gens vivent dans une illusion collective, et c’est dramatique que cette réflexion soit partagée par les élites de mon pays. C’est vrai : nous avons beaucoup d’or, de diamants, de cuivre, de cobalt, etc. Mais c’est une richesse que nous n’avons jamais réussi à mettre en valeur. Le président a commencé à le faire, mais à peine a-t-il commencé que l’on veut des résultats !

Le gouvernement est donc sur la bonne voie ?

Il faudra du temps pour que cette première génération de Congolais qui se met à investir, avec le soutien de la communauté financière internationale, réussisse. Quand Joseph Kabila est arrivé au pouvoir, il y avait sept banques au Congo, toutes en faillite. Aujourd’hui, il y en a vingt-deux. Nous n’avons pas non plus d’épargne : à peine 2 milliards de dollars… C’est très insuffisant pour espérer développer un pays.

Le produit intérieur brut (PIB) de la RDC est lui aussi très faible…

Il avoisine 13 milliards de dollars par an, à peu près comme au Congo-Brazzaville. Sauf que, là-bas, ils sont 3 millions, alors que nous sommes 60 millions ! Cela leur fait un revenu moyen annuel de 4 000 dollars par habitant, quand le nôtre plafonne à 200 dollars ! Lorsque Joseph Kabila est arrivé, on en était à 90 dollars. Sur le papier, c’est un taux de croissance de 100 %, mais, dans les faits, c’est toujours peu.

L’optimisme est-il permis ?

Oui. Quand on se souvient des horreurs, des douleurs vécues par ce peuple… Quand on se souvient qu’il y a quatre ans c’était encore la guerre, que le pays n’avait pas de réserves de change, qu’on ne payait pas les salaires, que, dans les forums internationaux, le Congo était privé de parole à cause d’arriérés de cotisations, qu’il y a deux ans il fallait équiper une armée composite… On a hérité d’une Banque centrale en faillite, de finances exsangues… En se souvenant de tout cela, on dit : « Bravo, ce peuple est fort, courageux ! Il va relever les défis. »

Les Congolais attendent toutefois que les hommes politiques fassent plus pour améliorer leurs conditions de vie…

Je comprends ce peuple, mais il croit que les solutions peuvent venir comme ça. Les intellectuels pensent la même chose, parce qu’ils ont été abrutis par l’ancien régime. Nous n’avons pas appris à débattre, à savoir ce qu’est le budget de l’État, sa relation avec le niveau de vie des gens et l’activité économique. Les gens pensent qu’on peut avoir des provinces comme le Kasaï ou le Bandundu, sans ressources, sans banques, et être riche en même temps !

La classe politique d’aujourd’hui est-elle différente de celle qui existait sous Mobutu en termes de souci du bien public ?

C’est la même classe politique, la même élite. La différence, c’est qu’aujourd’hui le peuple peut sanctionner l’homme politique dans les urnes.

Certaines pratiques – corruption, passe-droits… – sont également les mêmes…

Le contexte matériel ne prédispose pas à un comportement plus moral. Le pays s’est paupérisé à un point tel que les gens ont développé certains comportements pour survivre. Toute la société est gangrenée. C’est dans la durée, grâce à la démocratie et à la mise en place de garde-fous, que cela peut changer. Et vu les résultats de la gouvernance sur les finances publiques, des résultats salués par nos partenaires, les perspectives sont bonnes.

Comment expliquez-vous que quelques personnalités construisent autant, à Kinshasa notamment, si le pays est si pauvre ?

Le pays tout entier se construit, et l’enrichissement que cela démontre n’est pas réparti de manière équitable, mais le développement de l’économie commence toujours par des îlots. Par ailleurs, on ne peut pas dire que ces bâtiments soient la seule propriété des ministres. Des dirigeants construisent grâce à des partenariats avec des promoteurs immobiliers.

On dit que, vous-même, vous vous êtes beaucoup enrichi grâce à votre position…

Ce sont encore des rumeurs. Je peux simplement vous dire que je ne peux pas devenir plus pauvre que je ne l’étais avant d’entrer en politique. J’avais déjà des biens immobiliers.

N’est-il pas facile de tout mettre sur le dos de l’ère Mobutu ?

Le régime actuel est en place depuis une décennie. Ne pouvait-il pas changer les choses ? Le pouvoir actuel n’est là que depuis quatre ans. Lorsque Joseph Kabila est arrivé, en 2001, à la mort de son père, la guerre n’était pas finie. Pendant la transition, il a été obligé de diriger avec les rebelles. Que peut-on attendre d’un tel pouvoir ? On ne peut pas évaluer l’action de Kabila pendant ces années où il n’avait pas l’exclusivité du pouvoir. C’est maintenant que le pays est en train de se construire.

La décentralisation est un échec. Comment l’expliquez-vous ?

Comment décentraliser un vide ? Quel est le budget de nos provinces, de nos villes, de nos territoires ?

Pourquoi alors vous être lancés dans cette aventure ?

C’est là toute la difficulté ! La Constitution stipule que les provinces doivent garder 40 % des recettes et rétrocéder les 60 % restants à l’État. Mais les provinces n’ont pas de recettes propres : elles n’ont rien à retenir ni à rétrocéder ! Actuellement, l’État ne fait rentrer de l’argent que grâce à trois provinces : le Katanga, Kinshasa et le Bas-Congo, et un peu dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Et même l’apport des provinces les plus riches au budget de l’État est quasi nul. Si vous comparez le budget de Kinshasa à celui de Luanda ou à celui de Brazzaville, c’est le jour et la nuit !

Cette décentralisation est-elle une aberration ?

La décentralisation est une revanche sur la dictature, mais elle a été mal conçue. On pouvait bien garder le pays dans sa configuration ancienne, tout en donnant des compétences aux provinces sans trop élargir la structure administrative, qui, aujourd’hui, est très coûteuse.

Votre formation, le Parti lumumbiste unifié (Palu), s’est alliée au Parti du peuple pour le renouveau et la démocratie (PPRD) du chef de l’État. Tout se passe bien entre vous ?

Oui. Nous avons connu des couacs, c’est vrai, mais les institutions sont restées stables, ce qui n’est pas rien pour un gouvernement de coalition dans un régime semi-parlementaire.

Certains de vos camarades voudraient vous voir quitter la majorité…

On ne va pas quitter la majorité au moment où nous nous préparons à aller aux élections. Il faut chercher plutôt à constituer une autre majorité avant, pendant et après les élections. Là-dessus, la position du patriarche [Antoine Gizenga] est claire : la majorité ne doit pas présenter plusieurs candidats à la présidentielle.

Et rejoindre l’opposition ?

Je ne peux pas m’allier à des gens dont je ne partage pas la vision.

Quels rapports entretenez-vous avec Kabila ?

Ils sont très bons. C’est un camarade de gauche. Nous sommes des descendants de gens qui ont fait de la résistance. C’est aussi le chef des institutions. Je crois avoir bénéficié de son expérience, parce qu’il est à la tête du pays depuis dix ans.

Les législatives seront organisées le même jour que la présidentielle. Qu’en attend le Palu ?

Ce que nous souhaitons, c’est avoir au moins 200 députés. Il ne faut pas que le peuple disperse son pouvoir en le donnant à une nébuleuse. Il faut qu’il le donne à trois ou quatre formations politiques. Certaines seront dans l’opposition, d’autres dans la majorité. Mais si le pouvoir est dispersé, la gestion sera compliquée.

___

Propos recueillis à Kinshasa par Tshitenge Lubabu M.K.

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

RD Congo

Est de la RDC : 40 tués lors d'affrontements entre l'armée et un groupe maï-maï

Est de la RDC : 40 tués lors d'affrontements entre l'armée et un groupe maï-maï

Quarante personnes, dont huit soldats congolais, ont été tuées dans des affrontements entre l'armée et un groupe de miliciens maï-maï à Beni, une ville située à quelque 25[...]

L'actualité de la semaine en images

Affrontements en République Démocratique du Congo, visite de Valérie Trierweiler au Mali, immolation par le feu de jeunes tunisiens... Revivez en image avec "Jeune Afrique" les moments forts de la[...]

Katanga : Joe Kizy va mettre le feu

L'artiste peaufine son troisième album, "Fire", dont la sortie est prévue en juillet. Un appel à l'unité chanté en français, en swahili et en lingala.[...]

Italie : Cécile Kyenge, un parcours de battante

Ophtalmologue de 48 ans, d'origine congolaise, Cécile Kyenge est le premier ministre noir de l'histoire de l'Italie. Et, malgré les attaques racistes dont elle est la cible, elle assume avec panache ses origine.[...]

Antoine Gabriel Kyungu : "En RDC, trop de pouvoirs sont concentrés à Kinshasa"

Porte-étendard du fédéralisme, le président de l'assemblée provinciale du Katanga, Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza, a lancé une pétition, qu'il soumettra au Parlement[...]

RDC : un an après sa nomination, Matata Ponyo tient bon

Depuis sa nomination il y a un an, le très technocrate Premier ministre Augustin Matata Ponyo tente de remettre la RDC sur les rails. Mais le bout du tunnel est encore loin.[...]

Nyota TV : une chaîne sportive, mais pas seulement

Si le football occupe une bonne part de sa programmation, Nyota TV, la chaîne privée de Katumbi, est rapidement devenue généraliste. Elle prépare sa diffusion à l'international et[...]

RDC : Deogratias Mutombo nommé gouverneur de la Banque centrale du Congo

Deogratias Mutombo Mwana Nyembo, ancien directeur des opérations bancaires et marchés à la Banque centrale du Congo (BCC) a été nommé, mardi, gouverneur de cette institution[...]

Micmac à Kinshasa

Le 15 avril dernier, la capitale de la République démocratique du Congo attendait un tremblement de terre : la chute du gouvernement dirigé par Augustin Matata Ponyo depuis un an. Tous les regards[...]

RDC - Mgr Pierre Marini : "La désignation du président de la Ceni doit se faire par voie démocratique"

Qui prendra la tête de la nouvelle Ceni en RDC ? Les tractations se poursuivent dans les états-majors des différents courants et partis de la majorité, de l'opposition ou de la société[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers