Les relations entre dirigeants de l’exécutif, les rapports de forces et l’influence réelle de l’armée, c’est un peu le triangle des Bermudes algérien. Les derniers câbles publiés par le site WikiLeaks fin août permettent d’en savoir (un peu) plus et révèlent en tout cas la perception qu’ont les États-Unis des responsables au pouvoir à Alger. Même si cette dernière repose en grande partie sur les analyses de consultants, de journalistes, d’universitaires ou d’acteurs politiques de second plan, reçus à l’ambassade américaine, et non de membres d’un sérail toujours aussi difficile d’accès…
Ce n’est plus un secret : Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Bouteflika ne sont pas les meilleurs amis du monde. Appelé à la rescousse pour remplacer un Ali Benflis en qui le président avait entière confiance avant qu’il ne décide de voler de ses propres ailes, Ahmed Ouyahia avait, lors de son premier passage à la primature sous Bouteflika, la réputation du bon soldat et du commis par excellence. Sa seconde expérience au palais du gouvernement, toujours en cours, laisse une impression bien différente.
Plusieurs câbles diplomatiques parlent de « mariage professionnel forcé » entre le chef de l’État et son Premier ministre, imposé par le patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS, ex-Sécurité militaire), Mohamed Médiène, alias le général Toufik, dernier représentant en activité des tout-puissants généraux qui dirigeaient le pays (Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, etc.), dont l’influence a crû depuis les « problèmes de santé » de Bouteflika.
"Thérapeute de couple"
Sarcastique, l’auteur du câble envisage même de chercher un « thérapeute de couple » pour ces deux hommes qui ne partagent aucune « affinité naturelle ou valeur commune », n’ont que très peu d’entretiens en dehors des rares Conseils des ministres ou des réunions du Haut Conseil de sécurité. Pis, de tous les Premiers ministres, Ouyahia est celui qui a le moins de contacts avec « Boutef ». Il a même appris sa nomination par téléphone, sans aucune rencontre pour en discuter, ni avant ni même « durant son premier mois à ce poste ». Seule consolation pour le « moderniste-nationaliste » : son prédécesseur, Abdelaziz Belkhadem, qui, lui, dirige le « courant islamo-conservateur », a été évincé de la même manière… Le soutien de Médiène, selon les Américains, signifierait qu’Ouyahia est un candidat crédible à la succession de Bouteflika.
Ali Benflis, le candidat malheureux à la présidentielle de 2004, qui observe le silence le plus absolu depuis son limogeage, a la main lourde quand il s’agit d’évoquer devant les Américains son ancien patron. Pour Washington, le général Khaled Nezzar et le chef d’état-major Mohamed Lamari sont les principaux responsables de ses « aspirations présidentielles », mais c’est Médiène qui « s’est rangé à la dernière minute derrière Bouteflika ». Et qui aurait donc provoqué sa perte. Pour l’instant…
Abdelaziz Belkhadem, lui, est perçu par les militaires algériens comme un « sympathisant du Front islamique du salut [FIS, NDLR] avant son interdiction »… et par Bouteflika comme un fidèle soutien, plus qu’Ouyahia « l’éradicateur », à sa politique de réconciliation nationale.
Les Premiers ministres de Bouteflika « gouvernent selon le bon plaisir du président, qui conserve la confiance de l’armée. Mais les généraux ont les moyens de faire connaître leur point de vue… », résument les diplomates.

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