France - Sénégal : Souleymane Diamanka, le Peul bordelais

01/09/2011 à 15h:10 Tirthankar Chanda
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
De sa voix grave, ce trentenaire déclame en français et en pulaar. De sa voix grave, ce trentenaire déclame en français et en pulaar. © Vincent Fournier

Venu à la poésie en écoutant son père conter l’histoire de ses aïeux sénégalais, le slameur s’impose sur la scène parisienne, comme Abd Al Malik et Grand Corps Malade.

C’est à la terrasse du café Aux Folies, à la sortie du métro Belleville, à Paris, que j’avais rendez-vous avec Souleymane Diamanka. Ce quartier multiculturel, bruissant de toutes les langues du monde, sied à ce slameur romantique, fils d’un berger sénégalais. « Je suis d’ici et d’ailleurs, 100 % Sénégalais et 100 % Français », aime dire le jeune Peul à la voix grave.

Par beau temps, la terrasse des Folies déborde au-delà du trottoir pour se poursuivre jusque dans le passage étroit et animé attenant au café. Assis contre un mur couvert de graffitis, Diamanka éclate de rire en découvrant mon vieux magnétophone à cassette.

– Désolé d’être vieux jeu !

– Rassurez-vous ! Je ris parce que je connais bien ce magnétophone et ces cassettes audio. C’est toute mon adolescence. Avec mes frères et sœurs, nous avons grandi en écoutant la voix de mon père sur des cassettes enregistrées…

Dans le musée familial des Diamanka, les cassettes audio occupent une place de choix. Elles évoquent l’odyssée tortueuse de la famille. Les Diamanka sont venus s’installer en France dans les années 1970, loin de leur village de la banlieue de Dakar. D’abord le père puis, lorsqu’il a trouvé du travail du côté de Bordeaux à l’usine Ford, la mère et les enfants. La famille a élu résidence à la lisière de la grande ville, dans un quartier au nom poétique : la Clairière des aubiers.

La réalité de cette localité est moins poétique : cités-dortoirs et loi de la rue. Les jeunes issus de l’immigration oublient vite d’où ils viennent. Ayant compris le danger qui guettait ses enfants, le père Diamanka leur impose une éducation stricte. Il les oblige à parler le pulaar à la maison afin de pouvoir communiquer avec eux efficacement. Puis, comme il rentre tard de son travail, il prend l’habitude de laisser ses consignes sur des cassettes que les enfants écoutent religieusement. « Mon père y racontait l’éducation qu’il avait reçue de ses aînés dans le pays peul, ainsi que la généalogie des Diamanka. C’était très astucieux car cela nous permettait de renouer avec notre histoire. Je n’étais pas qu’un individu, mais l’héritier d’une culture riche, ancienne, de plusieurs millénaires. »

« C’était aussi très poétique, poursuit-il, d’entendre mon père déclamer en pulaar des poèmes mettant en scène l’histoire des grands héros de la communauté peule. J’ai grandi dans les métaphores, les proverbes, les comparaisons. » C’est avec ces cassettes qu’est né le goût pour les mots du slameur qui se fera connaître en 2007 avec un premier album, L’Hiver peul. « Depuis tout petit, je rêvais d’être poète », confie Souleymane Diamanka. Cette vocation se confirme à l’école où l’instituteur, M. Boudu, pousse ses élèves à écrire de la poésie. « C’est faire des nœuds dans les phrases et obliger les gens à défaire ces nœuds comme un papier cadeau », leur dit-il pour les encourager.

La métaphore sera décisive dans le choix que fera le jeune Diamanka, quelques années plus tard, en s’engageant pleinement dans la chanson et la musique, interrompant sa scolarité dès la 3e. À l’École de cirque de Bordeaux, il pratique la jonglerie et le hip-hop tout en écrivant des poèmes inspirés de la sagesse peule. C’est cette « peulitude » qui fait sa singularité lorsqu’il « monte » à Paris pour participer aux spectacles de slam de l’Union Bar, à Ménilmontant. Il déclame en français et en pulaar : « Si quelqu’un te parle avec des flammes, réponds-lui avec de l’eau ! » Ses amis l’appellent « le Peul bordelais aux cordes vocales barbelées ».

Venu des faubourgs de Chicago, le slam se vulgarise en France au tournant des années 2000. Dans la salle de Ménilmontant où Diamanka se produit, les auditeurs venus l’écouter s’appellent Fabien, alias Grand Corps Malade, John Banzaï, DJ Wamba, des versificateurs confirmés qui disent se reconnaître dans son univers. Ainsi commence une série de collaborations débouchant sur L’Hiver peul. Il sera suivi d’un recueil de poèmes composés à quatre mains avec Banzaï : J’écris en français dans une langue étrangère.

Un second album, qui s’appellera peut-être Littoral, est en préparation. Attiré par la littérature, avec pour modèles Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi et Wilfried N’Sondé, Diamanka souhaite aussi écrire la biographie de ses parents, « héros des temps modernes ». Des projets plein la tête, il compte aller loin : « Ce qui est sûr, c’est qu’à 37 ans j’en suis au stade embryonnaire de ma carrière. »

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

1 réaction(s)

1.
bah - 06/09/2011 à 10h:09

big up! bonne continuation. pulaar yaara yesso![...] Lire

Toutes les dépèches

Réagir à cet article

Sénégal

Photographie : résistances sénégalaises

Photographie : résistances sénégalaises

Une exposition et un livre reviennent sur les mouvements de révolte qui ont marqué la campagne présidentielle.[...]

État-Unis - Sénégal : les éloges de Carson à... Wade

Barack Obama avait promis en 2008 de soutenir la démocratie partout en Afrique. Abdoulaye Wade ayant accepté le verdict des urnes, Johnnie Carson chargé des affaires africaines au côté d'Hillary[...]

Sénégal - Automobile : les concessionnaires ont le blues

Le président sénégalais Macky Sall a assoupli les restrictions à l'importation de véhicules d'occasion. Une mauvaise nouvelle pour la profession alors que le marché du neuf peine à[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Sénégal : des désirs à la réalité économique

Le nouveau gouvernement de Macky Sall pourra-t-il tenir ses engagements socio-économiques ? En avril déjà, Amadou Kane, le ministre de l'Économie, avait qualifié l'état des finances[...]

Sénégal : Abdoulaye Wade, un petit tour et puis revient... aux législatives

La retraite, très peu pour lui. Abdoulaye Wade a vite reconnu sa défaite à la présidentielle, mais le voici bien décidé à mener la bataille des législatives[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Guinée-Bissau : petit pays, grandes manoeuvres

La Cedeao, Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, goûtait peu la percée angolaise dans la région. Elle pourrait finir par s'accommoder du putsch du 12 avril  en[...]

Sénégal : Jules Bocandé, le Lion est mort

Au Sénégal, c'est un hommage national qui a été rendu, les 15 et 16 mai, à Jules Bocandé, ancienne star du football africain.[...]

France - Afrique : le PS ne manque pas d'amis !

Il y a ceux qui avaient fait le déplacement à Paris et ceux qui ont envoyé leurs félicitations depuis le continent. Par les canaux officiels, ou pas, la classe politique africaine n'a pas manqué[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers