Côte d'Ivoire : Augustin Thiam, la politique en héritage

31/08/2011 à 10h:00 Pascal Airault
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C'est grâce à lui que la capitale politique a majortiairement voté Ouattara le 28 novembre. C'est grâce à lui que la capitale politique a majortiairement voté Ouattara le 28 novembre. © Xavier Schwebel pour J.A.

Rallié au début des années 2000 à l’actuel chef de l’État, le petit-neveu de Félix Houphouët-Boigny vient d’être nommé gouverneur de Yamoussoukro.

Les ronds de jambe, très peu pour lui. Augustin Thiam a la poignée de main franche et la réplique acerbe. Entier, fier d’avoir du sang bleu dans les veines (il est un proche parent d’Houphouët-Boigny), il s’est battu pendant sept ans pour installer Alassane Ouattara au pouvoir, et vient d’être récompensé. Le président ivoirien l’a fait, fin avril, gouverneur de Yamoussoukro avec rang de ministre. « Je n’attendais rien, assure Augustin Thiam, mais le chef de l’État m’a remercié pour le travail abattu durant la campagne électorale. Il m’a demandé d’œuvrer pour le rassemblement des Ivoiriens. »

Le nouveau gouverneur voit son rôle comme celui d’un chef d’orchestre. Flanqué de cinq vice-gouverneurs, d’un cabinet de 27 membres et de 112 employés, il gère les bâtiments publics, les établissements scolaires, les décharges publiques et la circulation des taxis dans la capitale. Il sera aussi l’un des acteurs du transfert des institutions à Yamoussoukro (200 000 habitants).

Success-story familiale

Augustin Thiam est le troisième d’une fratrie de sept enfants (cinq garçons et deux filles), issue du mariage de Marietou Sow, nièce d’Houphouët-Boigny, et d’Amadou Thiam. Ce dernier est né à Dakar, mais arrive en 1945 à Abidjan. Il dirige Radio Côte d’Ivoire, avant d’être nommé ministre de l’Information, puis ambassadeur au Maroc. Ses enfants ont tous réussi leur parcours universitaire. Trois des cinq garçons ont été ministres : Tidjane (au Plan et au Développement), Daouda (Mines et Énergie) et Aziz (Transports). Passé dans le privé, Tidjane a été le premier Africain à diriger une entreprise cotée à la Bourse de Londres (Prudential, géant des assurances en Grande-Bretagne). Aziz est le vice-président du groupe NCT Necotrans à Paris. Décédé en 1995, Papa Ababakar était docteur en histoire. Aujourd’hui à la retraite, N’deye Anna est une ancienne cadre de la Banque internationale pour l’Afrique occidentale (BIAO). Quant à sa sœur cadette, Yamousso Thiam, elle était, jusqu’aux dernières élections, conseillère spéciale chargée des musées présidentiels… sous Laurent Gbagbo.

Petit-neveu du premier président ivoirien, Augustin Thiam naît en août 1952 à la cour royale de la chefferie akouè, dirigée par son oncle. Il a moins de 1 an quand il est victime d’un tétanos néonatal, maladie mortelle dans la grande majorité des cas. Il ne doit sa survie qu’à l’intervention décisive d’un chirurgien de Bouaké. Le miraculé est élevé dans la plus pure tradition baoulée par Mamie Faitai, sœur aînée du chef de l’État.

À 15 ans, il suit son père, Amadou Thiam, nommé ambassadeur au Maroc (voir encadré). Débute alors une nouvelle vie. Augustin fréquente le lycée Descartes, à Rabat, et côtoie les rejetons des grandes familles du pays : Driss Benhima, aujourd’hui à la tête de la compagnie Royal Air Maroc, ou Malika Oufkir, fille du général qui voulut renverser Hassan II. À plusieurs reprises, il rencontre ­le roi, qui apprécie son père. C’est l’époque des premiers voyages : « J’ai pris les transports en commun, fait du stop et dormi à la belle étoile, se souvient-il, ému. Le Maroc est l’un des plus beaux pays au monde. » Augustin Thiam compte d’ailleurs bien rénover la mosquée de Yamoussoukro, dont la construction a été financée par Hassan II et Houphouët-Boigny, très amis.

Célèbre tuteur

De retour à Abidjan en 1972, l’adolescent obtient un bac littéraire (mention assez bien) et intègre la faculté de médecine de Cocody – comme son grand-oncle, médecin avant d’entrer en politique. Il passe du temps avec le chef de l’État, qui l’a pris en affection. « Houphouët, confie Augustin Thiam, a été mon tuteur. Lorsque nous étions tous les deux, il m’expliquait la famille, l’histoire de la Côte d’Ivoire, me racontait ses voyages, son expérience de médecin à Guiglo. Il me conviait aux rencontres avec les chefs d’État. J’ai été un témoin privilégié de la comédie humaine. » Un jour, il doit pourtant attendre trois jours avant d’être autorisé à voir « le Vieux ». Il s’en plaint à l’intéressé, qui lui répond, malicieusement : « Je forge ta patience. »

Thiam va travailler dans les hôpitaux publics jusqu’en 1989. On est en pleine crise économique, et le secteur de la santé manque de moyens. Son avenir, décide-t-il, est ailleurs. Il écrit à Béchir Ben Yahmed, fondateur de Jeune Afrique, pour lui proposer de tenir une rubrique scientifique. À Paris, il fait ses armes de journaliste aux côtés de Sennen Andriamirado, Hamid Barrada, Albert Bourgi et François Soudan. En 1992, il s’essaie aux sujets politiques et s’attire les foudres de son grand-oncle lorsque, dans un article intitulé « Les trois tentations d’Houphouët », il évoque un possible limogeage du Premier ministre, Alassane Ouattara. « Je t’interdis d’écrire sur la Côte d’Ivoire ! » gronde le chef de l’État. Message reçu. On ne l’y reprendra pas. Un an plus tard, il couvre une manifestation au Sénat français, lorsque son président annonce, en direct, la mort d’Houphouët. Thiam s’effondre, en larmes, et prend le premier avion.

En 1995, Henri Konan Bédié le nomme secrétaire général du Comité interministériel de lutte antidrogue (Cilad). Un piège tendu par le nouveau président, qui souhaite le mettre face à ses responsabilités, lui qui passe pour être un jouisseur impénitent. « J’ai été un enfant gâté de l’houphouétisme, avec ses bons et ses mauvais côtés, reconnaît-il. J’ai mené la belle vie et je l’assume. » Quatre ans plus tard, il rejoint à nouveau Jeune Afrique, puis décide de rentrer définitivement à Yamoussoukro. Il rompt avec ses anciennes habitudes de fêtard et ne boit plus que de l’eau.

Pari risqué

Nous sommes en 2003. Augustin Thiam s’engage en politique. Hasard de l’histoire, c’est au Golf Hôtel qu’Alassane Ouattara, entre-temps passé à l’opposition, accepte de le recevoir. « J’ai choisi de vous servir, lui explique Thiam. Vous ne pouvez être élu sans la chefferie baoulée ; je vous propose de vous l’amener. Faites de moi ce que vous voulez ! » Ouattara voit vite son intérêt et le nomme conseiller. Augustin Thiam le tient informé de ce qui se passe dans la région, lui organise des rencontres et travaille avec le Rassemblement des républicains (RDR). « Beaucoup de mes compatriotes me prenaient pour un fou de miser sur lui, précise-t-il. Je ne l’ai jamais regretté. » Ouattara l’emmène en tournée à travers la Côte d’Ivoire et lui confie des missions discrètes auprès des communautés baoulées de l’Ouest, quand lui-même ne peut pas s’y rendre. Nommé directeur de campagne du département de Yamoussoukro, il distribue des vivres et du petit matériel agricole. Son caractère parfois difficile ne facilite pas ses relations avec les autres cadres du parti. Finalement, il quitte son poste, début 2010, pour devenir chef du canton Akouè.

Entre les deux tours, Laurent Gbagbo multiplie les déplacements en pays baoulé pour s’attirer les faveurs des chefs traditionnels qui ont su conserver une influence sur les électeurs. Thiam envoie ses espions et annihile tous les efforts de celui qui était encore président. Le 28 novembre 2010, la capitale politique vote à 83,4 % pour Alassane Ouattara… Une victoire, Augustin Thiam en est convaincu, qui est aussi la sienne. 

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