Bertrand Badie : "Les grands de ce monde privilégient l'immobilisme"

08/08/2011 à 12h:49 Laurent de Saint Périer
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'Les alliances n'ont plus la discipline qu'elles avaient autrefois'. "Les alliances n'ont plus la discipline qu'elles avaient autrefois". © Vincent Fournier/J.A

Dans son dernier essai, l’universitaire français Bertrand Badie analyse les dérives oligarchiques du système international. Pour Jeune Afrique, il décrypte leurs effets sur le monde arabe.

Jeune Afrique : Qu’entendez-vous par « diplomatie de connivence » ?

Bertrand Badie : C’est la restauration d’un directoire du monde dont la tradition remonte au congrès de Vienne de 1815. À la fin de la guerre froide et de la bipolarité, l’organisation oligarchique s’est reconstituée, avec le G6 puis le G8. Lorsque 8 puissances veulent cogérer un monde de 193 États, leurs relations ne peuvent être ni de coopération ni de compétition totale. À mi-chemin se trouve la connivence : un accord tacite par lequel les dirigeants du monde s’obligent à ne pas se créer de difficultés et, donc, à gérer les affaires du monde de la manière la plus immobiliste qui soit.

Et le Moyen-Orient dans ce schéma ?

Il est perdant. Du temps de la bipolarité, la cogestion américano-soviétique avait l’avantage d’y assurer un équilibre. Aujourd’hui, le patronage américain s’est relâché et les alliances n’ont plus la discipline qu’elles avaient autrefois. Israël obéit de moins en moins aux États-Unis, l’Arabie saoudite s’en éloigne… Le Moyen-Orient a gagné en autonomie, mais il a perdu le semblant d’équilibre qui permettait aux uns et aux autres de perdurer. Il est remplacé par un statu quo, entretenu par un accord tacite entre des puissances qui tiennent l’immobilisme pour seul possible dénominateur commun, ce qui est une régression. Il n’y a plus d’alignement clair, mais un flou de connivence, qui rend la définition de solutions bien plus difficile.

Que signifient les mouvements venus « d’en bas », de la société, pour les oligarchies internationales et arabes ?

On pensait que l’autoritarisme répressif en place dans le monde arabe empêcherait toute mobilisation sociale. Mais partout, en Tunisie, en Égypte, en Syrie, au Yémen, à Bahreïn, les sociétés sont intervenues au sein d’un jeu politique dont elles avaient été très exclues. Avec le « printemps arabe », le temps social l’a emporté sur le temps politique. L’enjeu est de savoir si ce temps social pourra être reconverti en temps politique et si cette mobilisation des peuples pourra aboutir à des réinventions politiques.

La communauté internationale a été profondément déstabilisée…

En effet. Au Moyen-Orient, elle ne voit que les leaders et ne sait pas gérer le temps social ni prendre en compte sa dynamique. D’où son premier réflexe très conservateur, dicté par la crainte que ces mouvements entraînent un flux migratoire, mettent en péril la sécurité d’Israël. Et l’approvisionnement énergétique du monde.

Pourquoi parler d’inertie européenne ?

L’Europe aurait pu tenter une médiation. Mais, entre les États-Unis piégés par leur alliance israélienne et une Russie tout aussi déficitaire, elle s’est abstenue. Consciente de son impuissance diplomatique et militaire, elle s’est résignée à l’immobilisme et a préféré laisser le dossier entre les mains des connivents. Au mieux, elle a pu jouer un rôle d’auxiliaire, en frappant à la porte de prétendues grandes négociations internationales pour n’y occuper qu’un strapontin.

Pourtant, la France et le Royaume-Uni ont été à l’origine de l’initiative de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan) en Libye…

L’épisode libyen a été un élément fort de redéfinition de la diplomatie européenne qui a réussi à prendre les États-Unis de vitesse. Peut-être pour remettre en question les équilibres internes de l’Otan. Peut-être aussi pour reconstituer un axe politico-militaire Paris-Londres correspondant aux options stratégiques du président français, qui entend se démarquer de la classique diplomatie du couple franco-allemand. Peut-être, enfin, dans l’idée de réussir un coup médiatique auprès des opinions publiques nationales.

Mais la logique de connivence s’est très vite reconstituée quand il est apparu que seule l’Otan pouvait gérer cette opération. Avec l’application du principe de la responsabilité de protéger, l’initiative de la résolution 1973 aurait pu être fondatrice. D’abord soutenue par la Ligue arabe et l’Union africaine, elle s’est très vite transformée en une opération occidentale en Libye, sous l’égide du triangle franco-anglo-américain, et n’exprimait plus le choix de la communauté internationale.

L’aggravation de la situation en Syrie montre les limites de cette initiative…

En choisissant d’intervenir en Libye, l’Otan s’interdisait d’intervenir en Syrie. Alors que le front irakien n’est pas encore éteint et que celui d’Afghanistan est encore actif, il n’est pas possible d’ouvrir deux fronts en même temps au Moyen-Orient. Bachar al-Assad pouvait facilement déduire de l’initiative libyenne que les puissances de l’Otan le laisseraient poursuivre sa répression. Paradoxalement, l’opération en Libye a libéré les initiatives répressives des dictateurs yéménite, bahreïni et syrien.

Quels sont les impacts sur Israël ?

C’est une très mauvaise nouvelle pour Israël, à court terme en tout cas. Depuis 1973, le jeu de l’État israélien visait à préserver un statu quo à tout prix. Avec la chute de Moubarak, les éléments constitutifs de ce statu quo ont assez largement disparu. Si cette remise en question était accentuée par une déstabilisation de la Syrie, le modèle de paix interétatique latente qui s’est construit à partir de 1973 viendrait à disparaître.

La contestation peut-elle s’étendre à d’autres régions ?

Étonnamment, le mouvement s’est arrêté aux frontières de l’arabité. Il aurait pu déborder sur l’Iran, les républiques autocratiques de l’Asie centrale et du Caucase ou les régimes autoritaires d’Afrique subsaharienne. Cela n’a jamais été le cas.

C’est la preuve que le panarabisme, mal en point au niveau étatique, est vivace sur le plan de la contestation et des comportements sociaux. C’est aussi un défi lancé à la diplomatie de connivence qui gelait le monde arabe dans le statu quo, pour le malheur de ses peuples. Si on ne prend pas conscience du danger de marginaliser les sociétés, nous risquons d’aller vers une situation de plus en plus explosive.

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

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