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Henri de Raincourt : "Les temps ont changé"

08/08/2011 à 16:05
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Avec le président Blaise Compaoré, en février, à Ouagadougou. Avec le président Blaise Compaoré, en février, à Ouagadougou. © Ahmed Ouoba/AFP

La France n’a pas de leçons à donner, le ministre de la Coopération en est convaincu. Sauf que, si les états africains sont libres, ils ne font plus ce qu’ils veulent… À n’en pas douter, les révolutions arabes sont passées par là. Interview.

Il le reconnaît volontiers. Sénateur de 1986 à 2009 et président du conseil général dans le département de l’Yonne de 1992 à 2008, Henri de Raincourt n’a pas un « passé africain avéré ». Alors pourquoi lui ? « Je m’exprime bien, je suis loyal, je ne fais pas de gaffes et je me comporte convenablement », répond-il avec gourmandise, en allusion peut-être aux embardées de quelques-uns de ses prédécesseurs. Propriétaire terrien et exploitant agricole, lointain descendant du Marquis de Sade, il est un coutumier des arcanes de la Ve République. « Avant d’entrer au gouvernement, sa voix comptait déjà, et ce n’est pas un hasard s’il a été aux Relations avec le Parlement avant la Coopération », explique un ancien collègue parlementaire.

Sous un air bonhomme et toujours avec une bonne dose d’humour, Raincourt a le sens de la manœuvre. Depuis novembre 2010, ce « notable de province » passe bien, semble-t-il, auprès des « barons du continent ». Avec lui, il n’est plus question de déclarer urbi et orbi la « mort de la Françafrique » – Jean-Marie Bockel s’y est grillé les ailes en 2008. Mais d’oser envisager avec délicatesse que les mandats à rallonge, « c’est terminé ». Avant de conclure, « c’est aussi valable pour moi ». Alors après la Coopération, la retraite ?

Jeune Afrique : La résidence privée du président guinéen, Alpha Condé, a été attaquée le 19 juillet. Est-ce le signe d’une fragilité de ce nouveau pouvoir ?

Henri de Raincourt : Nous condamnons fermement cette attaque. Alpha Condé a été démocratiquement élu et doit être respecté. Des militaires ont été arrêtés… On peut imaginer que la nécessaire réorganisation de l’armée suscite des mécontentements.

La « méthode Condé » n’est-elle pas en cause ? Certains parlent de pouvoir solitaire…

Ce sont en effet des commentaires que l’on entend. Si certains considèrent que les méthodes du président guinéen sont un peu vives, et si tel est le cas, c’est à lui de prendre les mesures qui s’imposent. Alpha Condé doit tenir ses engagements : la démocratie, c’est le rassemblement du plus grand nombre. Même s’il n’y a toujours qu’un seul président de la République, et que chacun exerce le pouvoir selon son tempérament.

Concernant le port de Conakry, dont la concession a été retirée à Necotrans au profit du groupe Bolloré, la méthode n’a-t-elle pas été expéditive ?

Sur le plan pratique, elle a été rapide. Est-elle légale ? La justice tranchera. 

Paris n’a pas de préférence ?

Là comme ailleurs, Paris n’a pas de préférence et n’est pas caché derrière le rideau.

En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, vainqueur dans les urnes, a été installé au pouvoir par les armes et avec le soutien français. N’est-ce pas un handicap de passer pour l’homme de la France ?

Le président Ouattara a été installé au pouvoir par la majorité des électeurs ivoiriens. Il ne faut pas inverser la situation : c’est Laurent Gbagbo qui n’a pas voulu reconnaître les résultats de la présidentielle. La communauté internationale a fait respecter le verdict des urnes.

Avec un sérieux coup de main de l’armée française…

Licorne avait une double mission : protéger les 14 000 ressortissants français et apporter son concours à des actions engagées par la communauté internationale à la demande expresse du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon.

Le président Ouattara n’est-il pas redevable ?

Non. Il est totalement libre. Le respect du droit n’appelle aucun retour.

Pourtant, lors de sa visite, les 14 et 15 juillet à Abidjan, le Premier ministre, François Fillon, était accompagné par beaucoup de patrons…

Je ne vois pas pourquoi il n’y en aurait pas. À l’occasion de son investiture à Yamoussoukro, le président ivoirien a demandé à Nicolas Sarkozy que les entreprises françaises puissent reprendre rapidement leurs activités et que d’autres participent à la reconstruction du pays.

En versant à Abidjan 350 millions d’euros d’aide budgétaire directe pour notamment payer les fonctionnaires, la France ne revient-elle pas à des pratiques des années 1960-1970 ?

Nous souhaitons aider de manière spécifique les pays qui accèdent à la démocratie : la Côte d’Ivoire, le Niger et la Guinée. C’est clair, net et précis. C’est une prime à la démocratie.

Où en sont les discussions sur l’accord de défense entre la France et la Côte d’Ivoire ?

Lors de sa visite à Abidjan, en juin dernier, le ministre français de la Défense, Gérard Longuet, a remis aux autorités ivoiriennes les documents de travail servant de base à la discussion. Nous attendons qu’Abidjan fasse connaître sa réponse.

La Côte d’Ivoire souhaite le maintien de la clause prévoyant une riposte graduée de la France en cas d’agression extérieure, Paris n’en veut plus…

L’accord sera très proche de ce que souhaite la République française. Les temps ont changé.

La révision éventuelle de l’article 37 de la Constitution burkinabè pour permettre à Blaise Compaoré de briguer un nouveau mandat en 2015 suscite une vive controverse. Quelle est votre opinion ?

Si nous avons un message à adresser, tout en sachant que les autorités du Burkina sont libres, c’est de dire que les périodes de tensions ne sont pas les plus propices pour procéder à des changements de Constitution. 

Blaise Compaoré est au pouvoir depuis 1987, soit vingt-trois ans. C’est suffisant ?

Encore une fois, les temps ont changé. L’évolution du monde a un impact sur la durée des mandats, quels qu’ils soient. En France, par exemple, on a bien limité à deux le nombre de mandats présidentiels, soit dix ans.

Il y a plus d’un mois, le chef de l’État sénégalais a voulu instaurer un ticket président - vice-président, qui lui aurait permis de l’emporter avec 25 % des voix au premier tour de la prochaine élection. Il a dû y renoncer. C’était une erreur ?

Abdoulaye Wade a dû considérer que le moment était inopportun, puisque le projet a été retiré. Il y a une certaine fébrilité au Sénégal avant la présidentielle. Tous ceux qui approchent le président Wade essaient de discuter avec lui pour ouvrir le jeu.

Abdoulaye Wade aura 86 ans en 2012. Peut-il être candidat pour un troisième mandat ?

C’est aux Sénégalais de répondre. Je souligne que le président Wade a été élu pour la première fois en 2000 ; ce n’est donc pas une question de longévité au pouvoir. Mais au Sénégal comme ailleurs, la France appelle au respect des règles. Une démocratie, ce sont des élections libres, crédibles et transparentes.

Lors des violentes manifestations contre les délestages électriques à Dakar, le 27 juin, est-il vrai que Karim Wade a appelé à l’aide Robert Bourgi, conseiller Afrique officieux de Nicolas Sarkozy, pour obtenir une intervention de l’armée française ?

Je n’en sais rien. Je n’étais pas dans le bureau de Karim Wade, ni dans celui de Robert Bourgi. Mais cela me paraît surréaliste et, par définition, voué à l’échec. Vous imaginez, en 2011, la France mener une opération de police dans les rues de Dakar… Si c’est vrai, Karim Wade s’est trompé d’époque.

Si cette hypothèse suscite autant de commentaires, c’est bien parce que Robert Bourgi occupe une place particulière dans la « galaxie françafricaine »…

Je pense que l’on accorde aux propos de Me Bourgi beaucoup de résonance. En ce qui me concerne, je ne l’ai vu qu’une seule fois. Il est venu me rendre visite juste après ma nomination, en novembre 2010.

Au Cameroun, on se dirige vers une nouvelle candidature de Paul Biya à l’élection présidentielle prévue en octobre. Il est au pouvoir depuis 1982…

Ce sont les électeurs qui choisissent. La France n’a pas de candidat au Cameroun.

Il va être difficile de tenir ce même discours si Paul Biya effectue un voyage officiel à Paris. Cette visite est-elle ­prévue ?

Le président Biya aura probablement l’occasion de rencontrer prochainement Nicolas Sarkozy, à Paris. Mais pensez-vous que le fait d’aller serrer la main du président français puisse être perçu comme un soutien direct et apporter des voix ? Je n’y crois pas. Ce temps-là est fini.

Lors de sa tournée africaine, outre la Côte d’Ivoire et le Ghana, le Premier ministre, François Fillon, est passé à Libreville le 16 juillet. Pourquoi cette étape gabonaise ?

La France atteint 35 % de part de marché au Gabon. Nous y avons des intérêts économiques à défendre. Il ne faut pas aller chercher plus loin.

En RD Congo, les élections présidentielle et législatives sont toujours prévues le 28 novembre. Pensez-vous que ce calendrier puisse être tenu et dans de bonnes conditions ?

Nous n’avons pas de signaux nous laissant supposer qu’il y aura un report. Et si l’Union européenne, avec la France, a accepté de participer au financement du processus, c’est pour avoir toutes les garanties de transparence.

Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, devait se rendre à Kinshasa, début juillet. Finalement, cette étape a été annulée. Pourquoi ?

Pour une question d’agenda. J’ajoute que si on va à Kinshasa avant la présidentielle, on va nous accuser d’ingérence.

Le 19 juillet, vous avez reçu la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, pour préparer la prochaine visite du chef de l’État rwandais en septembre. N’était-ce pas à Alain Juppé de le faire ?

Je crois que c’est à cause de son agenda, extrêmement chargé ces temps-ci, que le ministre d’État n’a pas pu la recevoir. Il ne s’agit absolument pas d’une volonté explicite de sa part de ne pas la rencontrer.

Les deux pays peuvent-ils normaliser leurs relations avec Alain Juppé aux Affaires étrangères ?

Sans méconnaître le passé, il faut naturellement trouver les moyens et les mots nécessaires pour apaiser les blessures et aller au-delà des différends, des deux côtés. Alain Juppé, comme il l’a indiqué, inscrit son action dans la droite ligne de celle voulue par le président Sarkozy dans le cadre de sa visite à Kigali, en février 2010.

L’intervention militaire en Libye a provoqué une dissémination des armes dans le Sahel, notamment au profit d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Selon certaines informations, le mouvement islamiste disposerait même de missiles sol-air. Confirmez-vous ?

J’ai eu les mêmes informations que vous, mais nous n’avons pas encore de preuves tangibles. 

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Propos recueillis par Philippe Perdrix et Anne Kap

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