Extension Factory Builder
01/08/2011 à 10:38
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Professeur de philosophie à l’université Columbia (New York) et à l’université Cheikh-Anta-Diop (Dakar)

La philosophe Barbara Cassin, parlant du moment où fut remis à Nelson Mandela, en 1998, le rapport de la Commission Vérité et Réconciliation de l’Afrique du Sud post­apartheid, a déclaré qu’il s’agissait là de « l’un des rares moments encourageants du XXe siècle ».

Elle sait parfaitement, bien sûr, à quel point le siècle dernier fut fertile en génocides et autres crimes contre l’humanité, offrant donc aussi autant de « moments encourageants » chaque fois qu’au désastre a succédé l’heure de faire justice. Mais ce qui fit de cet instant, où les mains de Desmond Tutu et Nelson Mandela tinrent ensemble ce rapport, un luminaire pour notre temps, c’est précisément le sens et le contenu nouveaux qu’il a donnés à cette expression : faire justice. Certes, la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud n’a pas inventé le concept d’une justice transitionnelle, c’est-à-dire celle qui, au contraire d’une justice de rétribution, se propose moins de punir que de rouvrir la possibilité de vivre ensemble un avenir commun, non empêché par « la haine » dont Plutarque notait, dans sa Vie de Solon, que le geste politique par excellence, le geste fondateur de la Cité, était celui qui parvenait à lui ôter son « éternité ».

Ce concept continue de se chercher depuis au moins la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque s’est imposée, devant l’inexpiable, la nécessité d’établir une vérité dont le sens serait à la fois d’empêcher que le crime ne se répète et d’ouvrir la possibilité de (re)créer la communauté : une vérité pour la réconciliation et l’avenir, pour vivre ensemble, pour, ensemble, vaincre le crime en « faisant humanité ». Cela, justement, la Commission l’a nommé ubuntu, et elle est devenue désormais, si elle ne l’a pas inventée, le parangon même de la justice transitionnelle. Celle-ci est donc bien fille de cette sagesse africaine qui s’est incarnée de notre temps en Mandela, en Desmond Tutu…

Aujourd’hui, une Côte d’Ivoire trop longtemps et profondément meurtrie mais résiliente a vocation à en renouveler la signification. Que les autorités ivoiriennes aient voulu que leur Commission Vérité et Réconciliation fût aussi, fût d’abord, de « dialogue » laisse bien augurer de ce que sera sa mission d’ouvrir l’avenir en prenant exemple sur l’Afrique du Sud, mais en puisant avant tout dans le meilleur de sa tradition politique, faisant ainsi appel à une vertu qui fut tant prônée et pratiquée par le père de la nation, Houphouët-Boigny.

Le dialogue a pour fonction de continûment créer le consensus premier, originel, sur fond duquel pourront se décliner les différences et divergences politiques les plus affirmées, sans plus jamais remettre en cause l’essentiel. Mais c’est parce qu’il est d’abord et surtout ce pouvoir, aujourd’hui crucial pour la Côte d’Ivoire, de transformer en interlocuteurs égaux – dans l’échange de la parole qui dit la justice pour l’avenir – ceux que le rapport de forces avait distribués en vainqueurs et vaincus. Seuls de tels interlocuteurs pourront convenir ensemble que nul crime ne doit rester impuni sans que ce simple principe traduisant le respect qu’il faut avoir pour toutes les victimes soit entendu comme ce qu’il faut à tout prix éviter : une justice des vainqueurs.

Il est permis d’avoir confiance lorsqu’on entend, venant des différents côtés, les voix raisonnables, soucieuses d’avenir, les voix proprement politiques qu’avaient trop longtemps couvertes ou réduites au silence les vociférations. Ainsi était-il encourageant de constater, dans l’entretien que Mamadou Koulibaly, alors à la tête du Front populaire ivoirien (FPI), donnait à Jeune Afrique dans le numéro 2630, que la rationalité s’exprimait de nouveau dans le parti de l’ancien président Laurent Gbagbo. Voilà qui devrait permettre à la vérité de se dire et à la réconciliation de se faire dans le dialogue de toutes les parties. Dont l’enjeu, à l’évidence, va bien au-delà de la seule Côte d’Ivoire. L’Ouest africain dans son ensemble, qu’il est urgent de construire, attend du dialogue ivoirien que l’avenir lui soit ouvert.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Forum-Tribunes Article suivant :
Pierre Vidal-Naquet, le passeur

Forum-Tribunes Article précédent :
Un climat des affaires plus clément

Réagir à cet article

Côte d'Ivoire

Côte d'Ivoire : arrestation de trois cadres du parti de Laurent Gbagbo

Côte d'Ivoire : arrestation de trois cadres du parti de Laurent Gbagbo

À Abidjan, trois cadres du FPI, le parti fondé par Laurent Gbagbo, ont été interpellés lundi par la police. Ces arrestations surviennent alors que deux clans s’affrontent au sein pour la [...]

Rien n'arrête la locomotive Bolloré

Deux ans après avoir raflé le deuxième terminal à conteneurs du port d'Abidjan, le groupe français double la concurrence et décroche le futur chemin de fer reliant Lomé[...]

Côte d'Ivoire - Salomon Kalou : "Il faut que l'affaire des primes soit vite réglée"

Champion d’Afrique avec la Côte d’Ivoire dont il est un des cadres (78 sélections, 29 buts), Salomon Kalou (29 ans), évoque pour "Jeune Afrique" les problèmes de la [...]

Côte d'Ivoire : à Mama, les partisans de Laurent Gbagbo le déclarent président du FPI

L'ex-chef de l'État ivoirien Laurent Gbagbo, détenu par la Cour pénale internationale, a été déclaré jeudi "président" de son parti par un millier de militants,[...]

Jean-Pierre Bat : "Houphouët-Boigny était la tête de pont du système" de la Françafrique

Les archives de Jacques Foccart, le premier "Monsieur Afrique" de la Ve République livrent leurs secrets. Entretien avec le chercheur qui a la charge de ce fonds d'une richesse exceptionnelle.[...]

Ligue 1 française : l'Ivoirien Serge Aurier signe un contrat de quatre ans avec le PSG

Le club du Paris Saint-Germain a annoncé mercredi avoir levé l'option d'achat de Serge Aurier. Prêté par Toulouse FC, l'international ivoirien s'engage pour quatre ans avec le club de la capitale[...]

Ecobank : la Haute Cour de justice de Londres suspend les décisions prises en faveur de Tanoh à Lomé et Abidjan

La Haute cour de Justice britannique a intimé à l'ancien dirigeant d'Ecobank de ne pas demander le versement des 13,2 milliards de FCFA (environ 20 millions d'euros) auxquels la banque avait été[...]

Rapprochement en cours entre la Côte d'Ivoire et l'Égypte

Snobée par certains poids lourds du continent, tels que l'Afrique du Sud et l'Angola, la Côte d'Ivoire a désormais les yeux tournés vers la République arabe d'Égypte, dont elle[...]

Abidjan remporte le premier round dans son différend maritime avec le Ghana

En attendant de se prononcer définitivement, la chambre spéciale qui arbitre le désaccord entre la Côte d'Ivoire et le Ghana sur leur frontière maritime a rendu des mesures conservatoires, le 25[...]

Côte d'Ivoire : Alassane Ouattara investi candidat de la coalition au pouvoir pour la présidentielle

Le président sortant Alassane Ouattara a été investi samedi à Abidjan "candidat unique" de la coalition au pouvoir en Côte d'Ivoire pour l'élection présidentielle[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces