« Dieu est grand, Dieu est la plus grand! » À l’autre bout du fil, la voix qui me parle est assurée, presque crâneuse, mais elle est celle d’un survivant : Alpha Condé,ou la démonstration que le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité d’agir face à la peur. Quand des militaires ont attaqué son domicile – une grosse bâtisse sans grâce engoncée au coeur d’un quartier populaire de Conakry – le 19 juillet avant l’aube, à coups de bazooka et de mitrailleuse, il a bien cru, dit-il, sa « dernière minute venue ». Neuf heures plus tard, sa chambre dévastée « sentait toujours la poudre à plein nez » raconte un témoin, l’un de ceux qui, en fin de matinée ce jour-là, durent se jeter à plat ventre au rez-de-chaussée de la villa pour s’abriter d’un nouvel assaut des mutins : « Une femme pleurait, un homme récitait le Coran, Alpha lui n’avait qu’une idée en tête : nous protéger et nous retenir à déjeuner quand tout serait fini. Il nous a bluffés. »
Le courage, donc. Chacun sait qu’on ne mesure que dans le péril son aptitude à « regarder la mort d’un air tranquille », comme disait Jean Jaurès, l’une des références du camarade Alpha. J’en ai connu d’autres, à qui la fonction de chef a permis de transcender leur peur et qui m’ont raconté par le menu ce qu’ils avaient ressenti pendant que l’on attaquait leur palais ou résidence. Idriss Déby Itno, Denis Sassou Nguesso, Paul Biya, Maaouiya Ould Taya, Gnassingbé Eyadéma et Ange-Félix Patassé, qui se disait protégé par les anges pendant que les balles hachaient son salon… Parfois, cela se termine mal, comme pour Laurent Gbagbo ou Thomas Sankara. Souvent, ils en réchappent tant la grande peur donne un grand courage et le grand courage, une grande baraka.
Mais le courage, le vrai, c’est aussi après qu’on l’évalue, quand le chef qu’on a voulu tuer se retrouve confronté à cet avertissement du philosophe Alain : «Qu’il est difficile d’être courageux sans se montrer méchant ! », sans chercher à se venger, sans verser dans les règlements de comptes, les arrestations arbitraires, l’exclusion ethnique, la justice expéditive. Beaucoup n’y sont pas parvenus, pour qui le choc a été tel que la paranoïa est devenue chez eux une sorte de refuge. Comment réagira Alpha Condé? « Il faut calmer le jeu, la démocratie doit continuer d’avancer », me dit-il – et ses premières déclarations publiques vont il est vrai dans ce sens, le bon sens. Mais il ajoute : « Nous serons implacables avec tous ceux qui ont semé la haine. » La haine, sans doute, ne mérite pas de pitié. Mais elle ne doit pas aveugler celui qui la combat. Le courage, camarade Alpha, ce n’est pas seulement de faire preuve de bravoure sous la mitraille, c’est aussi de vaincre chaque jour ses propres petits démons. Je te sais heureusement trop démocrate – et je te crois trop politique – pour faire subir à tes ennemis la loi du talion…

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