Extension Factory Builder

Souleymane Bachir Diagne : la fidélité dans le mouvement

23/06/2011 à 16:15
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
'M'intéresser à l'islam, c'était renouer avec mon héritage'. "M'intéresser à l'islam, c'était renouer avec mon héritage". © Pascal Perich pour J.A

Honoré début juin par le prix Édouard-Glissant, ce Sénégalais né à Saint-Louis, ancien conseiller du président Diouf, est aujourd’hui professeur de philosophie à Dakar et à Columbia.

Lorsque Souleymane Bachir Diagne est de passage à Paris, il est un petit plaisir qu’il ne se refuse pas : flâner dans le Quartier latin à la recherche de souvenirs estudiantins et de librairies spécialisées. Non pas qu’il soit nostalgique, mais le philosophe sénégalais, silhouette élancée, visage souriant, aime se rappeler les chemins empruntés pour se construire. Il n’oublie pas d’où il vient et aime revenir à ce qu’il est : un natif de Saint-Louis, qui a grandi en Casamance et à Dakar, étudié à Paris à Louis-le-Grand avant d’être le premier Sénégalais à intégrer l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, où il a côtoyé Derrida et Althusser, son caïman qui l’a préparé à l’agrégation. Un parcours d’exception pour un homme modeste qui enseigne aujourd’hui à l’université Columbia (New York) et n’a jamais tourné le dos à son pays.

« Après la soutenance de ma thèse de doctorat, j’ai estimé qu’il était de mon devoir de rentrer au Sénégal et de redonner à mon pays ce qu’il m’avait offert, explique-t-il attablé place de la Sorbonne. J’ai bénéficié d’un excellent enseignement au lycée Van-Vollenhoven, un établissement dakarois réservé aux meilleurs, et d’une bourse que Senghor a doublée lorsque j’ai été reçu à Ulm pour que je puisse avoir le même niveau de vie que les autres. » Un choix en forme de défi. « Je voulais montrer que je pouvais poursuivre mes recherches dans mon pays. Et que l’on pouvait travailler sur Boole [logicien et mathématicien britannique du XIXe siècle, NDLR] depuis Dakar. »

Alors que ses collègues africains bataillaient ferme dans les années 1970-1980 pour savoir ce qu’était et devait être la philosophie africaine, Souleymane Bachir Diagne choisit, lui, de ne pas s’enfermer dans une identité imposée et s’intéresse à l’algèbre. Il y consacre sa thèse avant de créer un séminaire spécifique à l’université de Dakar où, « excellent pédagogue, toujours disponible et très aimable avec ses étudiants et ses collègues », précise l’actuel directeur de l’Institut d’études africaines de Columbia, Mamadou Diouf, il enseigne pendant près de vingt ans. « J’ai formé toute une génération de logiciens et j’ai créé une sorte d’école à Dakar. Mais il est vrai que lorsque l’on est sur le continent, on ne peut pas être sourd au débat sur la philosophie africaine », reconnaît-il.

Philosophe de la rencontre, Diagne va y participer d’une manière inattendue. « Dans les années 1980, après la révolution iranienne, nous avons vu arriver des filles voilées sur le campus. Il était primordial que nous, enseignants, rappelions qu’il existe une tradition de libre-pensée dans l’islam. Mais aucun de nous n’était formé pour cela. » Souleymane Bachir Diagne se rappelle alors les enseignements de son père. « Je suis issu d’une famille de lettrés musulmans de Saint-Louis, qui a été un centre d’études religieuses important. Enfant, j’ai grandi parmi les livres, et mon père, fonctionnaire des postes, était aussi théologien. Il m’a mis à l’école coranique, mais aussi à l’école catholique, puis publique. M’intéresser à l’islam, c’était renouer avec mon héritage et rappeler aux voix fondamentalistes qu’il existe une tradition des Lumières dans l’islam. » Diagne s’intéresse à la rencontre de l’islam et de l’Afrique, mais aussi à celle de l’islam et de la pensée grecque et hellénistique sur le continent. Un moment déterminant qui a fait de l’arabe une langue philosophique. Il consacre un ouvrage à l’un des pères du Pakistan, Islam et Société ouverte. La fidélité et le mouvement dans la pensée de Muhammad Iqbal.

« Souleymane Bachir Diagne ne représente pas une pensée africaine, explique Mamadou Diouf. Il contribue à une discussion globale enrichie des éléments africains qu’il apporte. À Columbia, il a élargi le département de français aux études francophones et il a obligé la philosophie islamique à accueillir l’Afrique en son sein. » Son installation aux États-Unis a permis à ses collègues occidentaux de s’ouvrir à un autre monde. Pourtant, quand l’université Northwestern à Chicago l’avait invité à rejoindre son équipe enseignante, en 1999, le philosophe sénégalais avait hésité. « Je ne voulais pas quitter Dakar, mais la crise de l’université était telle que j’avais le sentiment d’être devenu inutile. » Une situation que l’ancien normalien, proche de l’Union des étudiants communistes, a essayé d’endiguer lorsqu’il était le conseiller à l’Éducation et à la Culture du président Diouf (1993-1999). « Le monde universitaire sénégalais a besoin de réformes profondes, défend-il. L’université de Dakar a été créée pour 6 000 étudiants. Ils sont près de 50 000 aujourd’hui. Les enseignants sont en sous-effectif. » Même installé aux États-Unis, Souleymane Bachir Diagne revient tous les quatre mois dispenser son enseignement à Dakar. Une manière de rester fidèle aux siens. 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Sénégal

Sénégal : dans l'affaire Karim Wade, Bibo Bourgi plaide malade

Sénégal : dans l'affaire Karim Wade, Bibo Bourgi plaide malade

La détérioration de l'état de santé de l'homme d'affaires, soupçonné de complicité dans l'affaire Karim Wade, hypothèque la tenue du procès, le 31 juillet[...]

"Les Africains pourraient menacer de rompre leurs relations diplomatiques avec Israël"

En poste à Dakar depuis 2008, Abdalrahim Alfarra, ambassadeur de l'État de Palestine pour le Sénégal, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Burkina Faso et le Cap-Vert, a pu mesurer la[...]

Ramadan 2014 : Aïd mabrouk !

Un peu partout dans le monde, les musulmans ont commencé à fêter l’Aïd el-Fitr, la fête de la fin du mois sacré de ramadan. Si certains ont débuté les festivités[...]

Mohamed Talbi : "L'islam est né laïc"

L'auteur tunisien de "Ma religion c'est la liberté" n'en démord pas : le Coran est porteur de modernité et de rationalité, mais son message a été altéré par[...]

Le Sénégal lève 500 millions de dollars sur les marchés internationaux

Le Sénégal a levé 500 millions de dollars sur les marchés internationaux. L'eurobond, d'une maturité de dix ans, a été émis à un taux de 6,25 % et a attiré un[...]

Drague : le bal des faux-culs

Ils sont discrets, rembourrés et très à la mode en Afrique de l'Ouest... Zoom sur ces collants qui permettent aux femmes d'afficher de jolies fesses rebondies à moindre prix.[...]

Sculpture : Diadji Diop, la vie en rouge

Aussi discret que ses sculptures sont remarquables, cet artiste d'origine sénégalaise s'est fait repérer... dans les jardins de l'Élysée ![...]

OIF : qui veut être sur le ticket de Michaëlle Jean ?

Le Canada met toutes les chances de son côté dans sa course à l'OIF. Comme proposer un deal à certains États membres de l'OIF pour les convaincre de voter pour Michaëlle Jean.[...]

Sénégal : Mahammed Dionne, le premier de la classe

Chargé jusque-là du Plan Sénégal émergent, ce fidèle de Macky Sall succède à Aminata Touré à la tête du gouvernement. Plus consensuel, il devrait[...]

Sénégal : Khalifa Sall, un destin présidentiel ?

Avec une victoire écrasante à Dakar, le destin présidentiel du socialiste Khalifa Sall se précise...[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers