Économiste, consultant international, auteur de nombreux ouvrages sur les défis économiques de la Tunisie
Lors de sa récente réunion à Deauville, en France, le G8 a arrêté le principe d’une aide importante à la Tunisie et à l’Égypte, deux pays arabes qui, au début de 2011, ont ouvert la voie à ce qu’il est convenu d’appeler le « printemps arabe ». Cette aide n’est pas encore claire si l’on s’en tient au communiqué final, mais il semble qu’elle prendra le chemin des organisations financières internationales avec des compléments bilatéraux, tels que celui de l’Agence française de développement (AFD). Il semble aussi que cette aide fera l’objet de négociations entre les deux pays et leurs partenaires, et pourrait prendre la forme de soutien budgétaire et de financements de projets.
Il fallait s’y attendre. Étant donné le problème critique de la dette souveraine, combiné à la détérioration de la situation en Grèce, à la dégradation des notes des pays périphériques européens et à l’état des finances publiques américaines, les pays occidentaux ne pouvaient pas aller au-delà. La déclaration est encourageante, dans la mesure où elle indique la prise de conscience par ces pays de la portée historique de la révolution amorcée en Tunisie le 14 janvier 2011. Tout le monde a aujourd’hui compris qu’une page est définitivement tournée dans le monde arabe, où la jeunesse et le peuple exigent désormais – et finiront par obtenir – le respect des droits de l’homme, la liberté et la démocratie.
Mais si les intentions des membres du G8 sont louables, il est important pour la Tunisie et l’Égypte d’analyser et de mesurer le contenu possible des futures négociations et son impact potentiel sur leurs économies, en particulier sur le fardeau de leur dette extérieure. S’il s’agit de prêts, même à moyen et long termes, les taux appliqués aux pays à revenu intermédiaire sont relativement élevés. Ce qui ajouterait au poids du service de la dette, lequel est déjà aggravé par le ralentissement des exportations, la baisse des revenus du tourisme et des transferts des émigrés ainsi que par la chute des investissements directs étrangers. Ce fardeau supplémentaire est-il soutenable pour les pays intéressés ? Des projections et des simulations sont prévues, mais il est peu probable qu’il s’agisse d’un pari gagnant pour les deux pays. En nous aidant, le G8 nous enfoncerait dans le trou de la dette, même si ce n’est vraisemblablement pas l’intention réelle de ces pays, attachés aux valeurs universelles sur lesquelles la civilisation humaine s’est construite.
Il est donc nécessaire d’envisager une autre solution : celle de l’annulation de la dette des pays démocratiques à revenu moyen, à l’instar de ce qui a été fait avec succès pour les pays pauvres dans le cadre de l’Initiative des pays pauvres très endettés (IPPTE). Celle-ci a permis aux États ayant atteint le point d’achèvement de voir leur dette annulée, ce qui dégage des ressources considérables.
Pour un pays comme la Tunisie, une telle initiative permettrait d’allouer des moyens importants aux infrastructures de base dans les régions déshéritées, qui couvrent les trois quarts de son territoire. Elle permettrait aussi de consacrer des fonds substantiels à la réduction de la pauvreté, qui est beaucoup plus étendue que les statistiques truquées de l’ancien régime ne le laissaient supposer. Elle permettrait de donner du travail, donc de la dignité, aux 700 000 demandeurs d’emploi récemment estimés par le ministère des Affaires sociales.
La Banque mondiale, en accord avec le Fonds monétaire international (FMI) et les banques de développement, pourrait lancer avec succès une telle initiative, qui viendrait en sus des flux d’aide prévus par le G8. Comparée à ce que l’Amérique a dépensé en Irak depuis 2003 pour permettre à ce pays de voter librement, une telle initiative est financièrement et politiquement une goutte d’eau, d’autant qu’elle appuierait un mouvement dont l’impact géopolitique et économique est égal, voire supérieur à celui de la chute du mur de Berlin. Un mouvement qui s’étendra inexorablement jusqu’aux confins de la Chine.

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