Depuis dix ans, dans son hôpital de Bukavu en RDC, Denis Mukwege soigne gratuitement les victimes de violences sexuelles. Formé en Europe, il a été plusieurs fois récompensé pour son travail. Portrait.
Il ne pose pas de questions, il préfère leur laisser le temps. Denis Mukwege est un homme patient. Des jours, parfois même des semaines passent avant que les femmes du Sud-Kivu (dans l’est de la République démocratique du Congo, RDC) acceptent de lui raconter leurs douleurs. Celles de leur corps meurtri par les coups. Celles de leurs parties génitales, détruites par des balles, des produits chimiques ou des tessons de bouteille. Des femmes victimes de violences sexuelles, ce gynécologue réputé en reçoit une dizaine par jour dans son hôpital de Panzi, à Bukavu, la capitale de la province du Sud-Kivu. « Emmenées comme esclaves sexuelles dans la forêt, elles ont réussi à s’échapper et à retrouver le chemin du village, raconte-t-il. Souvent grièvement blessées, elles sont prises en charge par des équipes médicales qui les orientent ici. »
Dans cette province en proie à la violence depuis plus de quinze ans, les bandes armées continuent de semer la terreur dans les campagnes. Les viols massifs et collectifs – auxquels l’entourage de la victime est souvent forcé d’assister – font fuir les villageois. En s’en prenant aux femmes, les combattants anéantissent des générations entières et brisent l’économie des villages. Une fois la terre libre, ils s’emparent de ces zones riches en ressources minières. « Le viol est devenu une arme à faible coût, dont les conséquences sont au moins aussi lourdes que celles de la guerre classique », explique Denis Mukwege.
Le viol est devenu une arme à faible coût.
Ce « tableau macabre », l’homme de 56 ans aux fines lunettes et à la voix grave l’a découvert alors qu’il s’orientait vers la pédiatrie. Né dans le Sud-Kivu, il est le troisième d’une fratrie de neuf enfants. Plus jeune, il accompagnait son père pasteur au chevet des malades. « Je lui avais fait remarquer que lorsqu’il priait il ne donnait pas de médicaments, se souvient-il. J’ai décidé de devenir médecin pour soigner tous ces malades. La vocation était déjà en moi. »
Bloc opératoire
Après des études de médecine au Burundi, il travaille au sein d’un hôpital rural à Lemera, à 100 km de Bukavu. Il découvre avec stupeur la mortalité maternelle due au manque de soins adaptés chez des femmes souvent très jeunes. Denis Mukwege étudie alors la gynécologie et l’obstétrique en France (à Angers), avant de retourner à Lemera. Quand son hôpital est détruit lors de la première guerre civile (1996-1997), il se réfugie à Bukavu. Là, il constate que même en ville les difficultés liées à l’accouchement sont monnaie courante et que rien n’est prévu pour pratiquer des césariennes. En 1999, l’hôpital public de Panzi, équipé d’une maternité avec bloc opératoire, ouvre ses portes. « J’ai découvert les barbaries de la guerre, dit-il. Face à l’urgence, nous avons fait venir des médecins éthiopiens, spécialisés en reconstruction vaginale, et nous en avons formé d’autres. »
J’ai découvert les barbaries de la guerre.
Dix ans plus tard, l’équipe du docteur Mukwege compte 260 personnes, dont 34 médecins et 12 chirurgiens. En moyenne, 3 600 femmes y sont soignées gratuitement chaque année pour des traumatismes liés à des violences sexuelles. Pour son combat, il a reçu le prix Olof-Palme et celui des droits de l’homme des Nations unies en 2008, ainsi que le prix international Roi-Baudouin pour le développement, le 24 mai dernier.
Ces récompenses sont l’occasion pour lui de dénoncer le silence de la communauté internationale. « Ces femmes martyrisées ont aussi droit à une protection, revendique Mukwege. Il y a une incroyable disproportion entre l’horreur de la situation et les efforts fournis. » Lui-même père de cinq enfants, il reçoit régulièrement des lettres de menaces, mais dit ne pas vouloir renoncer. « Je suis parfois révolté et je me pose beaucoup de questions sur l’homme. On ne s’habitue jamais à la souffrance. »

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