Extension Factory Builder

Khaled Khalifa : "En Syrie, la haine est attisée par le pouvoir"

21/06/2011 à 09:38
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Éloge de la haine, du romancier syrien Khaled Khalifa, s’attache au parcours d’une jeune intég Éloge de la haine, du romancier syrien Khaled Khalifa, s’attache au parcours d’une jeune intég © Véronique Besnard pour J.A

Alors que son dernier roman évoque le soulèvement islamiste de la fin des années 1970 et sa sanglante répression, l’écrivain syrien revient sur la révolte populaire qui ébranle son pays.

Une adolescente nourrie de ressentiment dans une ville d’Alep jonchée de cadavres : Éloge de la haine, du romancier syrien Khaled Khalifa, s’attache au parcours d’une jeune intégriste lors du soulèvement islamiste contre le régime baasiste (1976-1982) et sa sanglante répression (25 000 morts). À l’heure où le roman de Khalifa est traduit en Europe, la révolte démocratique en cours en Syrie fait étrangement écho à cet épisode traumatisant.

Khalifa décrit le processus de fanatisation qui s’empare d’un cœur solitaire, dans une maison bourgeoise conservatrice et lugubre désertée par les hommes. Une ambiance de mort pèse sur ce roman dur dans lequel se débat une jeune femme à l’âme empoisonnée par un islam dévoyé. L’écriture riche de Khalifa, qui donne vie à de fascinants personnages secondaires, offre néanmoins de nombreuses échappées poétiques et oniriques. Parfois, la narratrice s’envole au-dessus des campagnes ou bien plonge dans les récits des voyages orientaux de ses ancêtres. Papillons et parfums côtoient torture et emprisonnement…

Né en 1964 et élevé dans cette ville du nord de la Syrie, Khaled Khalifa a vécu l’insurrection islamiste. Il a puisé dans ses souvenirs et a remis, treize années durant, l’ouvrage sur le métier pour bâtir autour d’eux une trame romanesque. Éloge de la haine a d’abord paru en 2006, dans une maison d’édition libanaise fictive, avant d’être immédiatement interdit. Depuis sa seconde parution en 2008 chez un éditeur de Beyrouth, le roman se vend abondamment en Syrie. Sous le manteau. « Un jeu du chat et de la souris » avec les censeurs qui amuse Khalifa. « J’ai profité d’un intérim entre deux ministres de l’Information pour donner des séances de dédicaces, convoquer la presse et faire croire à la légalité de cette parution, l’espace d’une semaine… » Avant d’être sélectionné pour le Prix international de la fiction arabe en 2008. Sur la répression sanglante que mène aujourd’hui le pouvoir contre ses compatriotes démocrates, Khaled Khalifa ne mâche pas ses mots, sans craindre ce qui pourrait lui arriver en rentrant au pays. « Le mur de la peur a été brisé », dit-il.

Jeune Afrique : Vous situez votre roman dans une période terrible de l’histoire syrienne. Pourquoi ?

Khaled Khalifa : Cela a été une époque importante pour notre génération, inédite dans la vie pacifique des Syriens. Ce fut un choc très douloureux et traumatisant. Ces événements demeurent aujourd’hui tabous. Les gens voudraient oublier. Les massacres ont répandu leur ombre sur toute la vie intellectuelle et artistique. Certains artistes les ont depuis partiellement abordés, comme l’écrivaine Rosa Yassin Hassan ou le cinéaste Oussama Mohammad, dans son film Sacrifices, en 2001, mais je crois que mon roman est le seul à être consacré entièrement à cette période. Les artistes sont tiraillés par l’envie d’en parler, et je pense que les événements actuels vont donner naissance à de nouvelles œuvres. Nous n’avons pas réussi à dépasser cette période mais il y aura un jour des témoignages, des documents, des preuves. Tout cela va remonter à la surface, d’une manière ou d’une autre.

Pourquoi avez-vous choisi une jeune femme comme narratrice ?

Ce sont les femmes qui ont le plus pâti du soulèvement. Elles souffraient déjà avant de solitude, dans un milieu extrêmement conservateur, et elles ont perdu beaucoup d’êtres chers à cette époque. C’était aussi un défi littéraire que d’explorer des recoins interdits aux hommes… La société aleppine est très fermée, et j’étais séduit par l’idée d’y pénétrer.

« C’est la haine qui donne un sens à ma vie », nous dit le personnage principal. Comment en arrive-t-on là ?

La jeune femme du roman a appris à haïr autrui, lors de réunions de son organisation. Les partis intégristes habituent leurs partisans à la haine en entretenant l’ignorance des autres. Ils développent un sentiment de supériorité. Ils font l’éloge d’une animosité qui rendrait heureux en soi. Cette animosité se fonde sur des certitudes absolues qu’il ne faut jamais réinterroger. « Si tu fais ça, tu iras automatiquement au paradis », par exemple. Questionner est le crime le plus grave, pour ces idéologues. Mais quand les jeunes femmes islamistes et marxistes du livre se retrouvent en prison, elles commencent à douter. Elles apprennent à se connaître et à se reconnaître, elles se respectent et construisent des amitiés et un microcosme où vivre ensemble. Elles s’acceptent, justement, en posant des questions. C’est à ce moment-là que leur haine s’estompe.

Quelles sont les différences entre le soulèvement islamiste de l’époque et la révolte actuelle ?

À l’époque, c’était une lutte entre le pouvoir et un parti intégriste armé qui voulait prendre sa place. La population n’était que simple spectatrice. Aujourd’hui, ce sont les gens qui veulent faire tomber un régime qui n’a pas évolué depuis 1982. Figé, il a les mêmes réactions et utilise les mêmes outils qu’à l’époque. Au contraire, la population syrienne, quoique silencieuse, a beaucoup changé et écouté les intellectuels emprisonnés pendant les trente dernières années. Ils ont été comme des guides spirituels, mais, bien sûr, ce sont les révolutions tunisienne et égyptienne qui ont mis le feu aux poudres.

Les insurgés islamistes décrits dans Éloge de la haine existent-ils encore en Syrie ?

Les familles intégristes d’Alep existent encore et font partie de la société. Mais aujourd’hui ce sont des civils désarmés. Dès le premier jour, le pouvoir a utilisé la menace intégriste pour accroître les divisions. La haine existe toujours car elle est attisée par le pouvoir. Mais il y a une très grande part de mensonges dans ce que dit le régime, qui cherche à diviser le peuple et à lui faire peur. Mais ça ne prend plus !

Le roman se passe à Alep, où vous avez grandi. Pourquoi la ville a-t-elle tardé à entrer dans la contestation ?

Le traumatisme subi à l’époque du roman a rendu les Aleppins plus prudents. Et la ville est infiltrée, plus que n’importe quelle autre, par les services de sécurité. C’est une ville clé, que le régime a essayé de compartimenter par quartiers pour paralyser toute action. Depuis mi-mai, c’est l’université qui se mobilise, et cette action civile pacifique effraie les autorités. Cette révolution est menée par des jeunes gens très réfléchis. Et je pense que l’entrée d’Alep en révolte peut accélérer son dénouement.

La mort est partout dans votre roman. La génération actuelle, qui a déjà perdu plus de 1 000 personnes sous les balles, va-t-elle plier ?

Aujourd’hui, au contraire, c’est l’idée de vie qui domine ! Les manifestants ont l’espoir de vivre et cela les porte. Le sang versé ne doit pas l’être pour rien. Avec ce qui s’est passé à Deraa, ce sang séparera pour toujours le régime et le peuple. Il sera défendu par les révolutionnaires, qui ne s’attendaient pas à ce que le régime aille aussi loin dans les assassinats. Les jeunes font leurs adieux avant de partir manifester, ne sachant pas s’ils vont rentrer. Ils sont extrêmement courageux.

Votre prochain roman portera-t-il encore sur l’histoire de la Syrie ?

Il parlera de l’opposition entre le peuple et le régime, ces quarante dernières années. Le pays a toujours appartenu à quelqu’un d’autre et, aujourd’hui, les Syriens veulent le récupérer. Le titre sera probablement Il n’y aura pas de couteau dans les cuisines de cette ville.

Enfin, parmi tous les personnages secondaires de l’Éloge de la haine, quel est votre préféré ?

Maryam. Une femme silencieuse, qui s’est sacrifiée pour sa famille. Dans les dernières années de sa vie, elle dormait dans un cercueil pour attendre la mort sereinement. Je connais tellement de Maryam ! C’est un personnage typique de la vie aleppine. C’est par peur qu’elle n’ait qu’un seul visage que je crains de voir un jour mon livre porté à l’écran !

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Maghreb & Moyen-Orient

Ebola - Report de la Can 2015 : un accord de principe' aurait été trouvé

Ebola - Report de la Can 2015 : un accord de principe" aurait été trouvé

Lors d'une rencontre à Yaoundé, mercredi, entre des responsables marocains et la Confédération africaine de football (CAF), un "accord de principe" a été trouvé pour un [...]

Libye : des milices ont commis des "crimes de guerre" à l'Ouest, selon Amnesty

Dans un rapport publié jeudi, Amnesty International accuse des milices et des groupes armés d'avoir commis "des violations généralisées des droits de l'Homme, y compris des crimes de[...]

Ton divertissement, ma réalité

C'est une anecdote qu'on m'a racontée à Bruxelles la semaine dernière, qui n'est pas d'une importance planétaire, certes, mais que je tiens à partager avec vous car elle semble dire[...]

Législatives tunisiennes : Nida Tounes remporte le scrutin avec 85 sièges à l'Assemblée

Les résultats officiels des législatives tunisiennes sont tombés dans la nuit de mardi à mercredi. Ils donnent Nida Tounes vainqueur du scrutin.[...]

Maroc : la femme du jihadiste arrêté à Casablanca veut récupérer la garde de ses deux filles

Nabil Rhaba, un Marocain résidant en France avait été interpellé le 15 octobre à l'aéroport Mohammed-V de Casablanca alors qu'il cherchait à embarquer pour Istanbul en compagnie[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 3/3 : une élection de BCE au premier tour de la présidentielle ?

Pour conclure une série de trois entretiens, Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, évoquent, à la suite de la victoire de Nida Tounes aux[...]

Tunisie : résultats attendus ce soir, Nida Tounes annoncé vainqueur

À quelques heures de la publication mercredi soir des résultats officiels des législatives tunisiennes, Nida Tounes a déjà fait état de sa victoire et Ennahdha a reconnu sa[...]

Mohamed Dayri : "La priorité doit être donnée à l'édification d'un État fort en Libye"

Le ministre des Affaires étrangères libyen, Mohamed Dayri, prône le dialogue avec les islamistes et les kadhafistes. Interview.[...]

Libye : l'ambassade du Niger assiégée, Niamey dénonce un "incident gravissime"

Des miliciens ont assiégé de lundi à mardi au petit matin l'ambassade du Niger en Libye. Un "incident" qualifié de "gravissime" par les autorités nigériennes.[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 2/3 : bipolarisation sur fond de désenchantement démocratique

Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, commentent pour "Jeune Afrique", dans un second entretien d'une série de trois, la bipolarisation du paysage politique,[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers