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Idriss Déby Itno : "Si la Libye implose, les conséquences seront incalculables pour la région"

06/04/2011 à 16:15
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Idi dans son bureau du palais présidentiel, à N'Djamena, le 17 mars. Idi dans son bureau du palais présidentiel, à N'Djamena, le 17 mars. © Vincent Fournier/J.A.

Le 24 avril, le président tchadien Idriss Déby Itno sera candidat à sa propre succession lors d’une élection d’ores et déjà contestée par ses opposants. En attendant, la guerre chez son voisin libyen et les risques d’une déstabilisation régionale inquiètent beaucoup celui qui, depuis vingt ans, occupe le fauteuil présidentiel.

Depuis un mois, Idriss Déby Itno, 59 ans, est assis entre deux lignes rouges. La première le relie à son ambassade en Libye, où vivent un demi-million de ses compatriotes, mais aussi à Mouammar Kadhafi, avec qui il s’entretient presque quotidiennement. La seconde lui permet de suivre heure par heure la météo préélectorale à la veille d’une présidentielle qui, sans être à hauts risques, n’en est pas moins importante. Candidat à sa propre succession pour un mandat qui pourrait être le dernier, « Idi » souhaite être réélu dans des conditions cette fois incontestées et achever par là même sa mue définitive de chef de guerre en chef d’État.

Nul doute que cet homme réservé, qui murmure plus qu’il ne parle, se serait bien passé du regain de tension à ses frontières septentrionales et de cette guerre du golfe de Syrte dont les conséquences pourraient menacer à nouveau la très fragile stabilité tchadienne. La paix, ici, date d’il y a à peine deux ans, après trois incursions rebelles dont une au moins, en février 2008, a failli emporter son régime. « Pendant près de deux décennies, le président s’est beaucoup plus préoccupé de sécurité que de gestion, raconte un de ses proches conseillers. Il veut désormais tourner la page, faire oublier l’image du “com’chef”, héros des batailles de Fada et d’Oum Chalouba, celle du survivant au courage physique indéniable, pour endosser l’habit du sage et du bâtisseur. Mais on n’échappe pas à la géographie. »

Pour celui qui, à l’instar de l’auteur de ces lignes, n’était pas retourné à N’Djamena depuis dix ans, la capitale tchadienne s’est métamorphosée. Certes, la base militaire française, avec ses neuf cents hommes, ses Mirage 2000, ses Transall et ses Puma, est toujours là (mais pour combien de temps ?). Certes, la pauvreté, qui place le Tchad en queue de peloton de l’indice de développement humain, se lit encore à chaque feu rouge sur le visage des mendiants et dans les quartiers populaires, encore trop souvent privés d’eau et d’électricité.

Mais les effets du boom pétrolier sautent aux yeux : larges avenues goudronnées, immeubles administratifs flambant neufs, villas rutilantes, 4x4 chromés, écoliers en uniforme, logements sociaux, statues plaquées cuivre du plus pur style réaliste socialiste aux carrefours… Face à une opposition à la fois morcelée et privée de moyens, et dont trois des figures de proue – Saleh Kebzabo, Wadal Abdelkader Kamougué et Ngarlejy Yorongar – semblent finalement avoir opté pour le boycott, Idriss Déby Itno compte sur ce bilan visible – que ses adversaires qualifient de « simple façade » – pour se faire réélire le 24 avril, dès le premier tour. En espérant qu’un mauvais vent de sable venu du nord ne l’oblige pas à reprendre son travail de Sisyphe.

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Jeune Afrique : L’élection présidentielle aura lieu le 24 avril, avec trois semaines de retard sur la date initialement prévue. Cela vous pose problème ?

Idriss Déby Itno : Non, ce qui compte, c’est le respect de la Constitution et celui de l’accord du 13 août 2007 conclu par toute la classe politique tchadienne. Nous avons, ensemble, mis en place la Commission électorale nationale indépendante [Ceni, NDLR] et le comité de suivi. Toutes les préconisations ont été suivies, et les législatives des 12 et 13 février se sont déroulées normalement. La présidentielle constitue la seconde étape de ce processus. L’important est que le chef de l’État élu prête serment, comme prévu, le 8 août prochain.

Trois de vos cinq concurrents viennent de déclarer forfait et prônent le boycott du scrutin. Votre réaction ?

C’est une décision qui me surprend et que je regrette. Nous avons reporté la date de l’élection, et des requêtes ont été faites auprès de la Ceni pour corriger les dysfonctionnements. Un dialogue était en cours. C’est dommage.

Ils exigeaient surtout de nouvelles cartes d’électeur…

L’imprimerie chargée de les confectionner nous a expliqué que c’était impossible de les livrer dans les délais constitutionnels. Qu’y puis-je ? Je comprends d’autant moins cette décision que les législatives se sont déroulées dans les mêmes conditions et qu’ils en ont accepté les résultats. Que je sache, aucun d’entre eux n’a refusé son siège de député. À moins que ce ne soit tout simplement la peur de perdre qui motive leur retrait.

Certains de vos opposants ont parlé de « mascarade » à propos des législatives…

Ce type de réaction est fréquent en Afrique. Je conçois qu’il y ait eu des faiblesses et des insuffisances de la part de la Ceni. Au Conseil constitutionnel de trancher les contestations éventuelles. Ce que je retiens avant tout, c’est le jugement des observateurs nationaux et internationaux, qui s’accordent à dire que le scrutin s’est déroulé dans le calme et la transparence.

Votre parti, le Mouvement patriotique du salut (MPS), a, avec ses alliés, remporté l’écrasante majorité des sièges à l’Assemblée : 125 sur 188. N’est-ce pas gênant pour la démocratie ?

Disons que les résultats placent le MPS dans une situation plus confortable qu’à la précédente législative. Ce n’est pas une mauvaise chose. Mais je vous rappelle qu’au moins trente partis politiques seront désormais représentés au Parlement. Ça, c’est une première démocratique due pour l’essentiel à notre accord d’août 2007. Depuis sa conclusion, le climat a profondément changé entre les acteurs politiques. L’unité nationale et la paix ont été renforcées. Tous nos partenaires extérieurs soutiennent ce processus. C’est pourquoi l’esprit et la lettre de cet accord doivent perdurer au-delà de l’élection présidentielle.

Une campagne électorale, c’est beaucoup d’argent. Et sur ce plan, le moins que l’on puisse dire, c’est que vos adversaires ne jouent pas sur le même registre que vous…

C’est un problème dont nous avons parlé, eux et moi. Comme les législatives, l’élection ­présidentielle se doit d’être crédible et incontestable. Pour cela, le jeu doit être égal pour tous. En ce qui concerne l’appui financier à la campagne, le gouvernement est en train d’examiner la contribution que le budget national peut apporter à chaque candidat. De son côté, l’Union européenne a accepté de prendre en charge les représentants des postulants dans les bureaux de vote à l’intérieur comme à l’extérieur du Tchad.

Vos adversaires vous accusent de vouloir utiliser les moyens de l’État. Que répondez-vous ?

C’est faux. Je ne compte utiliser ni les avions, ni les véhicules, ni bien sûr l’argent de l’État. Lors de mes tournées à l’intérieur, je ne dormirai pas dans les bâtiments officiels ou administratifs. Je ferai campagne avec mes propres moyens, exactement comme mes concurrents.

Qui vous finance ?

Mon parti et ses militants ont apporté une contribution plus que significative. Cela ne couvre certes pas la totalité de notre budget prévisionnel, mais cela va me permettre de faire le maximum.

Vous êtes au pouvoir depuis vingt ans. N’y a-t-il pas un phénomène d’usure ?

Le pouvoir use, c’est vrai. J’ai consacré toute ma vie au Tchad, et j’aurai besoin, un jour, de me reposer. Mais ce moment n’est pas encore venu. Je crois avoir déjà réalisé au-delà de ce que j’avais promis. J’ai un vrai bilan, un bilan palpable. Il me reste encore à semer avant qu’un autre vienne poursuivre mon œuvre.

Combien d’ex-rebelles ont-ils regagné le Tchad depuis la réconciliation avec le Soudan, en janvier 2010 ?

Plus de 16 000, c’est-à-dire la quasi-totalité. Tous ont été graciés, tous ont regagné leurs villages et tous se sont remis au travail. Il était indispensable que les Tchadiens en finissent avec le cycle des guerres et des destructions. Ce n’est qu’à cette condition que nous pouvons combattre la pauvreté et bâtir les fondations d’un Tchad meilleur.

En attendant, les habitants de N’Djamena se plaignent surtout des coupures récurrentes d’électricité…

Il y a trente ans, N’Djamena comptait moins de 300 000 habitants, contre 2 millions d’habitants aujourd’hui. Ses besoins étaient alors de 5 à 6 mégawatts, ils sont désormais de 80. Les infrastructures, c’est évident, n’ont pas suivi. Nous avons construit une centrale de 22 mégawatts : une autre, qui en produira le triple, sera opérationnelle début 2012 et nous bénéficierons du surplus d’électricité généré par la raffinerie de Djarmaya, située à 40 km au nord de la capitale. Dans un an, l’essentiel de ce problème dû à un double déficit de production et de distribution sera résolu.

L’image du président qui monte dans son pick-up Toyota pour aller faire la guerre, c’est fini ?

C’est un cliché qui a toujours été inexact, une étiquette qu’on a voulu me coller sur le front. Je n’ai pas fait la guerre par goût, mais parce qu’il fallait défendre mon pays. Certes, j’ai été auprès de mes hommes, qui se sacrifiaient pour le Tchad. J’ai mangé avec eux, dormi avec eux, je les ai conseillés, commandé parfois. J’ai « mis ma tête à prix » pour éviter la guerre civile et je ne le regrette pas. Reste que ma formation n’est pas celle d’un fantassin mais d’un pilote de l’armée de l’air, beaucoup de gens l’ont oublié. Mon vrai visage n’a rien à voir avec celui d’un chef de guerre. Je suis un homme simple, ouvert, un président dont l’unique préoccupation est le sort de ses compatriotes. Pour ne rien vous cacher, je me sens mieux en civil qu’en uniforme.

On vous reproche parfois de ne faire confiance qu’à vos frères zaghawas, au détriment des autres Tchadiens. Êtes-vous tribaliste ?

Ce n’est pas sérieux. Où avez-vous vu un Zaghawa parmi les membres de mon cabinet et de mon gouvernement ? Ce n’est pas de Zaghawas dont j’ai besoin, mais de Tchadiens compétents et patriotes. En réalité, je n’ai fréquenté le milieu zaghawa qu’à partir des années 1980. J’ai beaucoup plus d’amis au sein des autres ethnies du Tchad, des gens que j’ai connus au lycée ou à l’école des officiers de N’Djamena, qu’au sein de ma propre communauté d’origine. Le tribalisme, je sais ce que c’est pour l’avoir combattu sous Hissène Habré. C’est un mal qui ne m’a jamais effleuré.

Fin décembre, vous avez destitué votre demi-frère Timan Déby de son titre de sultan de Dar-Bilia. L’affaire a fait du bruit. Pourquoi cette décision ?

Cela illustre ce que je viens de vous dire. Ce petit frère, qui est de ma tribu, s’obstinait malgré mes injonctions à soutenir la rébellion soudanaise­ du Darfour. Ce n’était plus tolérable car cela risquait de compromettre à nouveau nos relations avec Khartoum.

Vous auriez pu nommer quelqu’un d’autre à sa place. Or, le nouveau sultan, c’est vous…

C’est une mesure transitoire, destinée à éviter des querelles internes. Dans quelques mois, s’il revient à de meilleurs sentiments, Timan reprendra sa place. Je n’ai pas vocation à être sultan.

L’Agence nationale de sécurité, l’ANS, votre police secrète, fait encore peur. A-t-on raison de la comparer à la sinistre Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) de Hissène Habré ?

En aucun cas. L’ANS n’est pas une police politique, elle n’a pas de prison privée, elle ne torture pas, elle n’arrête pas les gens. Elle est l’équivalent de la Direction générale de la sécurité extérieure [DGSE] française. Son rôle est de défendre le pays contre le terrorisme, les agents dormants d’Al-Qaïda et tout danger venant de l’extérieur. Les Tchadiens ne doivent pas en avoir peur. Au contraire, ils doivent collaborer avec l’ANS. La DDS a liquidé nombre de mes frères. Je ne commettrai jamais la même bêtise.

Il y a quelques mois, vous avez décrété solennellement la fin des rackets sur la voie publique. Vous a-t-on obéi ?

Tout à fait, allez à l’intérieur, circulez dans le pays et vous verrez : il n’y a plus de barrières sur les routes.

Mais il y a toujours de la corruption…

C’est un combat de longue haleine. J’ai mis en place l’appareil législatif indispensable pour sanctionner les détournements de fonds ; des ministres, des cadres supérieurs de l’administration ont été lourdement condamnés et emprisonnés. Beaucoup d’argent a été récupéré. Mais je n’ai pas la prétention de dire que j’ai réussi à cent pour cent. Si les Tchadiens me renouvellent leur confiance, l’éradication de la corruption sera le premier de mes objectifs.

Savez-vous réellement ce qui se passe et ce que pensent les gens ?

Je le crois. Nous sommes en Afrique et je ne me contente pas des fiches que l’on me donne. J’ai mes réseaux informels. Je téléphone beaucoup : « Qu’y a-t-il ? » ; « Avez-vous des problèmes ? » J’interviens rapidement, soit directement, soit via tel ou tel ministre. Je ne suis pas en dehors du peuple, je suis dans le peuple.

Ne craignez-vous pas que les groupes armés d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) étendent leur zone d’activité au nord-ouest du Tchad ?

Vous voulez dire au Tibesti ? En réalité, nous n’avons connu jusqu’ici qu’une seule véritable incursion terroriste, en 2004 : une colonne de ce qui s’appelait alors le GSPC a pénétré au Tchad. Nous l’avons interceptée et détruite. Depuis, nos unités antiterroristes déployées dans le Nord sont intervenues contre des groupes de trafiquants liés à Aqmi. Il y a moins de trois mois, plusieurs véhicules transportant de la drogue et dont les occupants étaient armés ont été arrêtés alors qu’ils traversaient le Tibesti pour se rendre en ­Égypte. Il s’agit de ressortissants algériens, maliens et nigériens qui ont été incarcérés à N’Djamena. Aucun Tchadien ne figure parmi eux. Par contre, ce qui m’inquiète, c’est ce qui se passe aujourd’hui en Libye et les risques d’implosion de ce pays. Les islamistes d’Al-Qaïda ont profité du pillage des arsenaux en zone rebelle pour s’approvisionner en armes, y compris en missiles sol-air, qui ont été par la suite exfiltrés dans leurs sanctuaires du Ténéré. C’est très grave. Aqmi est en passe de devenir une véritable armée, la mieux équipée de la région.

Êtes-vous sûr en ce qui concerne les missiles ?

Absolument. À cent pour cent.

Donc, vous donnez raison à Kadhafi : Al-Qaïda manipule les insurgés ?

Il y a, dans ce qu’il dit, une part de vérité. Jusqu’à quel point ? Je l’ignore. Mais je suis certain qu’Aqmi a pris une part active au soulèvement.

Vous êtes donc hostile à toute intervention militaire contre Kadhafi…

Cela relève d’une décision hâtive qui peut avoir de lourdes conséquences en matière de déstabilisation régionale et de dissémination du terrorisme en Europe, en Méditerranée et en Afrique. L’Union africaine a des principes : intégrité territoriale des États membres, non-ingérence, refus de l’emploi de la force pour renverser un pouvoir en place. Un soulèvement populaire pacifique comme cela s’est passé en Tunisie et en Égypte est une chose, une rébellion armée comme en Libye en est une autre. Soutenir ce type de ­phénomène, a fortiori intervenir militairement pour l’accompagner et le faire aboutir, va directement à l’encontre du traité de l’Union africaine. Notre position, telle que nous l’avions définie lors du Conseil de paix et de sécurité [CPS] qui s’est tenu à Addis-Abeba les 9 et 10 mars, était claire : cinq chefs d’État devaient se rendre en Libye et nous livrer leur compte rendu avant qu’une décision soit prise. En attendant, nous n’avions aucun moyen de condamner a priori Kadhafi. L’ONU, l’Union européenne, la France, les États-Unis n’ont manifestement pas voulu tenir compte de l’UA. C’est un tort.

En avez-vous parlé avec Kadhafi ?

Je parle régulièrement avec lui depuis le début de cette crise. Pas plus tard que cet après-midi, je lui ai redit clairement qu’il devait en finir avec la force brute, qu’il devait dialoguer avec les rebelles, mettre en place une Constitution, autoriser le multipartisme, ouvrir son régime sur les plans économique, social et culturel.

Que vous a-t-il répondu ?

Qu’il était prêt à toutes les réformes si les Libyens le souhaitent et pourvu que les insurgés renoncent à la violence.

Le croyez-vous ?

Ce sont ses propos. Et c’est son intérêt.

Selon les rebelles, des mercenaires tchadiens combattraient aux côtés des forces de Kadhafi. Êtes-vous au courant ?

Il n’existe aucune filière, officielle ou officieuse, de recrutement de mercenaires pour la Libye. Cela dit, plusieurs centaines de milliers de Tchadiens vivent en Libye, certains depuis longtemps, intégrés à la société de ce pays. Il n’est donc pas exclu qu’une poignée d’entre eux aient pu, d’une manière ou d’une autre, participer aux combats à titre individuel.

Kadhafi vous a-t-il sollicité en ce sens ?

Non, Il ne m’a jamais demandé de lui envoyer des hommes. S’il l’avait fait, j’aurais évidemment refusé.

Le colonel libyen est un homme que vous connaissez bien. Vous l’avez combattu les armes à la main, puis vous êtes devenu son ami. J’imagine qu’on ne choisit pas ses voisins…

Écoutez. J’ai eu raison de le combattre. Et j’ai eu raison d’en faire un ami. La Libye est un État voisin avec lequel nous avons une coopération que j’apprécie, dans le respect de nos souverainetés respectives. S’il le faut, je renforcerai encore cette coopération. Libyens et Tchadiens ont des liens de sang. Nos rapports dépassent la personnalité de Kadhafi ou la mienne. Ce sont des rapports entre peuples frères, et ce qui se passe actuellement en Libye peut avoir des conséquences sur le Tchad.

Vous devez penser que Nicolas Sarkozy s’est un peu précipité en militant pour des frappes ­aériennes…

Si je pense quelque chose à ce sujet, je le lui dirai au téléphone ou en tête-à-tête. Et vous n’en saurez rien.

Vous êtes l’un des chefs d’État membres du panel de l’Union africaine qui s’est rendu récemment à Abidjan. Maintenant que votre rapport a été remis au CPS, que fait-on ?

Notre résolution du 10 mars est claire à ce sujet. Alassane Ouattara est le président élu de Côte d’Ivoire et Laurent Gbagbo doit lui remettre le pouvoir. S’il le fait, il bénéficiera d’une double garantie : il pourra vivre en paix dans son pays avec les avantages dus à son statut, et sa sensibilité politique sera représentée au sein du gouvernement d’union nationale. C’est à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest [Cedeao] maintenant de mettre en œuvre cette résolution avec l’aide de l’ONU et de la communauté internationale. Une escalade militaire ne servirait à rien. Il faut dialoguer.

On n’en prend pas le chemin…

C’est une question de volonté. MM. Ouattara et Gbagbo sont tous deux des patriotes. Je veux croire qu’ils tiendront compte de l’intérêt national plutôt que de l’intérêt communautaire.

En août 2010, lors du cinquantième anniversaire de l’indépendance, vous avez publiquement remis en question la présence militaire française au Tchad. L’opération Épervier, avez-vous dit, ne joue plus son rôle. Que faut-il comprendre ?

Soyons clairs. L’opération Épervier existe depuis 1986 sans qu’aucun accord formel et juridique ne définisse sa présence sur le sol tchadien. Je veux donc que nous engagions le plus vite possible une discussion pour formaliser l’existence de cette base. Je veux également que soient pris en compte les nuisances sonores causées aux habitants de N’Djamena par les avions de chasse ainsi que les dégâts, voire les victimes, provoqués par les exercices de tir des militaires français dans le Nord. La France doit comprendre que nous sommes interpellés sur tous ces sujets par une opinion qui évolue. Les nouvelles générations n’ont pas à son égard les mêmes réflexes ni le même attachement que nous. L’amitié n’exclut pas la transparence.

Cela fait trois ans que le porte-­parole de l’opposition tchadienne Ibni Oumar Mahamat Saleh a disparu sans laisser de traces. Où en est-on de l’enquête ?

Je ne veux plus répondre à cette question.

Pourtant, elle risque de vous suivre…

Comme l’affaire Borrel à Djibouti, l’affaire Ben Barka au Maroc ou l’affaire Outel Bono ici au Tchad… Écoutez, une commission d’enquête et un pool judiciaire travaillent sur ce dossier depuis mai 2008, avec l’appui de la communauté internationale. Leurs conclusions seront publiques. Cela prendra le temps nécessaire. Ce qui m’intéresse, c’est le sort de tous les Tchadiens qui sont tombés les 1er et 2 février 2008.

Avez-vous la conscience tranquille ?

Totalement. Je n’ai rien à craindre ni à cacher. Je suis un soldat.

Autre affaire non résolue : le jugement de votre prédécesseur Hissène Habré, en exil à Dakar. CPI, gouvernement sénégalais, Union africaine : tout le monde se renvoie la patate chaude. Et cela fait onze ans que cela dure !

Ce qui est clair en tout cas, c’est la position du Tchad. Nous voulons que Habré soit jugé, et nous avons pour cela contribué à hauteur de quatre millions d’euros aux frais de procédure. Si ce n’est pas au Sénégal, où il vit, si ce n’est pas en Belgique, qui s’est déclarée compétente en la matière, alors que l’on crée un tribunal spécial ad hoc. Mais qu’on le juge.

Pourquoi pas au Tchad ?

Nous avons à maintes reprises demandé qu’on nous transfère le dossier et le présumé coupable. Mais ni la communauté internationale ni l’Union africaine ne semblent nous faire confiance. Ils disent : « Est-ce que vous n’allez pas l’exécuter avant même le procès ? » Je ne comprends pas.

Certains pensent que Habré pourrait faire des révélations gênantes pour vous.

C’est consternant. Habré a dirigé ce pays et j’ai été l’un de ses collaborateurs, mais à aucun moment je n’ai été un massacreur, encore moins un tyran. Onze membres des familles Déby et Itno, dont mon propre frère et plusieurs de mes demi-frères, sont morts dans les geôles de Hissène Habré. Je ne sais même pas où ils sont enterrés. Alors, la vérité, moi aussi, je la ­cherche et je l’exige.

Êtes-vous un homme d’argent ?

Honnêtement, non. Je le répète à mes trois enfants : ne croyez pas que vous allez pouvoir vivre sur mon héritage. Je vous ai pris en charge, vous avez fait des études, à vous de vous débrouiller. Mon père ne m’a rien laissé.

Avez-vous des biens à l’étranger ?

Rien. Ni appartement à Paris ni compte en banque en Suisse. À quoi cela servirait-il ? En 1997, après la chute de Mobutu, dont on disait qu’il avait des milliards cachés, j’ai hébergé pendant dix mois une partie de sa famille dans un hôtel de N’Djamena. Ils étaient une centaine. Aucun n’avait un sou en poche. L’État a donc dû payer. Cela m’a servi de leçon.

Vos loisirs ?

En vingt ans de pouvoir, je n’ai pris qu’une seule fois des vacances, deux semaines, en 1997. Autrefois, je faisais un peu de jogging, du volley-ball, de la pétanque et de la chasse. Aujourd’hui, à part mes exercices quotidiens de gymnastique, je ne fais plus rien. Pas le temps. Une vie de président africain, ce n’est pas une vie normale.

Votre plus grande réussite ?

La réconciliation nationale et les bases d’un vrai développement.

Votre plus grand échec ?

En toute franchise, et je crois que les Tchadiens le diront dans les urnes le 24 avril, j’ai eu beaucoup plus de réussites que d’échecs.

Vous êtes, dit-on, machiavélique…

C’est bien mal me connaître. J’ai beaucoup lu Machiavel. Entre le « prince » et moi, il y a une différence fondamentale : je crois que morale et politique peuvent faire bon ménage. Et je crois en l’État de droit, pas en l’État de ruse.

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Propos recueillis à N'Djamena par François Soudan.

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