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Alima Boumédiene-Thiery, une militante en politique

30/03/2011 à 16:51
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Alima Boumédiene-Thiery. Alima Boumédiene-Thiery. © Bruno Lévy pour J.A.

Cette sénatrice d’origine algérienne, passée du militantisme à la politique, mène plusieurs combats de front – dont celui pour le boycott des produits israéliens...

Cheveux maintenus sur le côté par une pince, étole léopard en travers de la poitrine, la sénatrice Alima Boumédiene-Thiery monte à la tribune de la chambre haute du Parlement français. Avec conviction, elle explique aux 14 sénateurs présents ce 28 octobre 2010 pourquoi les Verts soutiennent une proposition de loi sur le non-cumul des mandats. La majorité parlementaire n’est pas très réceptive et la proposition est renvoyée en commission. « C’est les oubliettes…, souffle Alima. Mais on finira par y arriver. » Ces derniers mots résument toute sa philosophie de vie.

Dans les couloirs du Sénat, Alima Boumédiene-Thiery détonne. Quand ses collègues viennent en voiture avec chauffeur, elle prend chaque matin le train de banlieue depuis Argenteuil, dans le Nord-Ouest parisien, où elle est née en 1956 et où elle a été élue. Au palais du Luxembourg, les descendants de familles aristocratiques, sénateurs de père en fils, sont légion ; le père d’Alima était un émigré algérien analphabète. « Quand on est fille d’ouvrier, on se sent parfois très seule ici, avoue-t-elle. On m’a souvent toisée avec mépris. » Alima Boumédiene-Thiery s’intéresse aux affaires de la cité depuis que, petite fille, elle suivait à la télévision « le journal parlé », comme l’appelait son père. « Il m’a dit de travailler à l’école. Il ne voulait pas avoir “émigré pour rien”. »

En 1987, Alima Boumédiene-Thiery donne du sens à l’exil de son père, son « modèle ». Elle obtient sa thèse de doctorat, qui porte sur « les stratégies collectives des filles issues de l’immigration maghrébine ». Pour l’occasion, Mokhtar le musulman sable le champagne. Alima Boumédiene-Thiery, c’est un peu l’archétype de la méritocratie républicaine. Fille d’un Algérien et d’une Française qui se sont rencontrés dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, elle naît dans un wagon abandonné et grandit dans un bidonville, brille au lycée catholique Sainte-Geneviève, fait des ménages dès ses 16 ans pour payer ses études, passe un bac littéraire et devient docteure en sociologie. Des obstacles sur le chemin ? Quelques-uns… Une exclusion pour avoir répondu à son institutrice qui avait qualifié, peu après la guerre d’Algérie, son père d’« assassin », et un combat remporté contre une orientation forcée vers une filière courte, « parce que vos parents sont pauvres et qu’ils vont bientôt vous marier… »

Se battre, pour Alima, c’est une habitude. Infatigable, elle est de toutes les luttes, des cénacles au pavé des manifs. Dès l’université de droit à Nanterre, en 1981, elle fonde l’association Tadamoun-Solidarité maghrébine, qui apporte du soutien scolaire et offre des cours d’arabe. « Au lycée, j’avais honte de ma vie au bidonville et je me faisais appeler Mimi. En arrivant à la fac, j’ai rencontré des gens et je suis devenue fière du monde arabe. » La jeune femme, qui a grandi avec des Tziganes, est une des animatrices de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.

Le militantisme s’est transformé en activité professionnelle. Elle a bien essayé, dans un cabinet d’avocats, de travailler comme juriste. « Mais je ne voulais pas faire payer les gens ! » s’amuse-t-elle, répandant un rire chaleureux qui enveloppe ses interlocuteurs. En 1988, elle crée avec des copines Expression maghrébine au féminin, puis travaille pour une association européenne qui forme des travailleurs migrants. Au bar du Sénat, où nous discutons, elle s’interrompt pour claquer la bise au serveur et rire avec lui de leurs SMS échangés la veille.

Lorsqu’elle intègre le monde des élus, Alima Boumédiene-Thiery a presque 40 ans. En 1995, elle devient conseillère municipale déléguée à la vie associative à Argenteuil. « Je n’étais proche d’aucun parti, mais j’ai accepté de porter la voix des associations dans une des premières mairies de la “gauche plurielle”. Je ne faisais plus confiance au Parti socialiste depuis qu’il avait refusé le droit de vote aux étrangers. Et c’est un sujet sur lequel, pour la mémoire de mon père, je me battrai toujours. Les communistes, eux, avaient essayé de récupérer notre mobilisation contre le Front national. Alors je me suis rapprochée des Verts, le troisième parti de la coalition. »

Elle réussit si bien chez les écologistes qu’elle est élue pour l’Île-de-France au Parlement européen en 1999, puis au Sénat en 2004. Là, elle se bat sur plusieurs fronts. « C’est elle, femme, musulmane, qui a fait reconnaître en France les unions civiles homosexuelles conclues à l’étranger ! » s’exclame Tewfik Bouzenoune, son assistant parlementaire. « Ça en a surpris certains, mais je suis toujours cohérente, affirme la sénatrice. Je me bats contre toutes les discriminations. D’ailleurs, ça me révolte lorsque l’on veut me communautariser, m’assigner à un seul type de combat. » Pour rester en prise avec les batailles à mener, elle ne s’éloigne jamais longtemps des associations d’Argenteuil, des syndicats de l’Éducation nationale ou des sans-papiers du Val-d’Oise. Elle y habite toujours, avec son compagnon et son fils Ghiwane – qui attend en trépignant d’avoir 15 ans pour siéger au conseil municipal des jeunes. « Les associations sont le terreau de toute chose. Je travaille avec elles, mandat ou pas. » Invitée par des associations locales, elle se rend quand elle le peut en Algérie et au Maroc, près d’Oujda, où elle a enterré son père.

Depuis trente ans, elle est aussi au côté des associations pour le droit des Palestiniens – peu fréquentées par ses collègues du Sénat. « Putain ! lâche-t-elle. À Naplouse et à Jénine, en 2002, j’ai vu des corps qu’on sortait des décombres. Et l’odeur de mort à Gaza, il y a deux ans… J’ai prié Dieu qu’il m’empêche de devenir raciste. Lorsque tu as vu ça une fois, tu ne peux plus oublier, tu fais des cauchemars. La colonisation, la guerre. J’ai pensé à l’Algérie. » La Palestine, c’est le premier « amour politique » d’Alima Boumédiene-Thiery. Enfant, elle s’indignait devant les actualités télévisées. Plus tard, elle a manifesté sur le pavé parisien, après les massacres de Sabra et Chatila, en 1982. Puis rendu visite à Yasser Arafat, assiégé dans son QG de Ramallah par l’armée israélienne. À Bruxelles, elle a convaincu les eurodéputés de voter la suspension de l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne, avant que la Commission européenne, moins démocratique, enterre cette résolution.

À cette occasion, Alima Boumédiene-Thiery a appris que l’élu ne peut pas tout. Le citoyen doit aussi se mobiliser. Le 14 octobre 2010, elle a été relaxée par le tribunal de Pontoise de l’accusation « d’incitation à la discrimination » des produits israéliens. Dehors, des centaines de militants l’ont applaudie. Certains tenaient une pancarte « Touche pas à ma sénatrice ! » Elle, radieuse, a embrassé ceux qui étaient venus la soutenir. « Oui, nous boycottons et nous continuerons à le faire tant que les Palestiniens n’auront pas obtenu leurs droits, lance-t-elle à la foule. En tant qu’élue du peuple, c’est mon devoir. C’est un combat juste et, un jour ou l’autre, nous le gagnerons. » L’espoir, toujours.

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