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21/03/2011 à 16:35
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Passage en revue de la troupe, le 22 novembre dernier, à Abidjan. Passage en revue de la troupe, le 22 novembre dernier, à Abidjan. © Kambou Sia/AFP

Laurent Gbagbo s’en méfie, mais ne peut pas s’en passer ; Alassane Ouattara le courtise, mais ne parvient pas à le retourner... Depuis le second tour de la présidentielle, le chef d’état-major des armées Philippe Mangou est un homme très demandé. Portrait.

Ralliera, ralliera pas ? Les semaines qui ont suivi le second tour de la présidentielle, le 28 novembre, Philippe Mangou a été très sollicité. À la tête de l’armée ivoirienne depuis 2004, il est l’un de ceux dont la fidélité permet à Laurent Gbagbo de se maintenir au pouvoir. Alassane Ouattara, vainqueur dans les urnes, lui a d’abord envoyé le général à la retraite Abdoulaye Coulibaly pour tâter le terrain, avant que le Premier ministre, Guillaume Soro, ne lui fasse des propositions plus explicites. Dans le camp du président élu, nombreux sont ceux qui pensaient que le général quatre étoiles se placerait du côté de la légitimité démocratique et accepterait une reconduction – inespérée – à son poste. Mais le 21 janvier, à la Radio Télévision ivoirienne (RTI), le militaire douchait leurs espoirs en révélant qu’il avait été approché et qu’il avait refusé l’offre.

Depuis, le général Mangou fait régulièrement la une des organes de presse proches du régime de Laurent Gbagbo. On le voit esquisser quelques pas de danse aux côtés de Charles Blé Goudé, nommé ministre de la Jeunesse, lors d’un meeting de soutien au président sortant. Ses déclarations sont sans équivoque : « Laurent Gbagbo, explique-t-il, est celui que le Seigneur a choisi en ce moment crucial de l’histoire de ce pays pour lui donner sa souveraineté et sa dignité. » Aucune ambiguïté non plus lorsqu’il déclare : « Je sais où j’étais et d’où le président m’a enlevé pour faire de moi ce que je suis aujourd’hui. Je ne peux pas le poignarder dans le dos. »

Le camp Ouattara a-t-il fait preuve de naïveté en espérant retourner le général Mangou ? Peut-être. Le chef d’état-major n’a jamais fait mystère du peu de sympathie que lui inspire Alassane Ouattara. Dans ses discours, il le dépeint souvent indirectement comme une sorte de « péril ». En outre, racontent ceux qui l’ont côtoyé, l’homme est fier et tient à sa dignité. Il a obtenu ses étoiles de général durant la guerre contre la rébellion. « Mangou, c’est un Ébrié, un chrétien de la région des Lagunes. Sa sphère sociologique est donc en grande partie pro-Gbagbo et il pourrait craindre d’être renié par les siens s’il changeait de camp », résume un journaliste ivoirien.

Athlétique et portant beau

Né le 26 janvier 1952, Philippe Mangou grandit au sein d’une famille méthodiste de Yopougon-Kouté, à Abidjan. Son père, François Koutouan Mangou, est pasteur. Ses revenus sont modestes, mais il jouit du prestige de la soutane et d’un fort réseau relationnel, y compris dans les milieux du pouvoir et de l’argent. Inscrit au Collège moderne du Plateau, puis au Lycée classique d’Abidjan, le jeune Philippe est athlétique et porte beau. D’abord tenté de suivre la carrière de son père, qu’il suit dans toutes ses tournées, il devient choriste, s’essaie à la prédication, mais ne se sent jamais « appelé ». Il rejoint donc l’Université de Cocody, où il obtient un diplôme en droit avant d’intégrer l’École des forces armées de Bouaké, en 1978. À sa sortie, il est affecté au bataillon blindé d’Akouédo, près d’Abidjan. Son père n’y trouve rien à redire. « Mon fils et moi faisons le même job, déclarera-t-il plus tard. Je prie pour l’âme du peuple, et mon fils défend le peuple. » Le jeune homme poursuit une formation en stratégie militaire à l’École d’état-major de Compiègne, en France, et intègre en 1991 la garde républicaine d’Abidjan en qualité de commandant en second du 1er bataillon blindé. Il y demeure jusqu’en décembre 1999, jusqu’à ce que son destin bascule dans la foulée du coup d’État du général Robert Gueï.

Philippe Mangou n’est pas une des « fortes têtes » qui composent le Comité national de salut public (CNSP). Ses positions républicaines et favorables au président renversé, Henri Konan Bédié, lui valent d’être mis aux arrêts et torturé. Ses geôliers lui raseront la tête avant de lui verser de la soupe bouillante sur le crâne. Ils le battront régulièrement et l’enrouleront de barbelés avant de le piétiner. « Ils nous tuaient à petit feu, racontera-t-il par la suite. À certains moments, les douleurs étaient intenses. Pendant qu’ils nous torturaient, ils chantaient. »

Il est encore en prison lorsque sa femme, enceinte de leur sixième enfant, reçoit la visite des hommes de Gueï. Les soldats pillent et cassent une grande partie des biens de la famille, menacent de tuer le petit dernier et leur donnent vingt-quatre heures pour libérer les lieux. Du fond de son cachot, Philippe Mangou dit n’avoir jamais cessé de prier. Aujourd’hui encore, il fait partie du conseil paroissial de l’église méthodiste du Jubilé, près de la résidence présidentielle, à Abidjan. Et s’il affirme avoir pardonné à ses geôliers, « grâce à Dieu », il n’a pas oublié que certains des mutins de l’époque – dont le commandant Issiaka Ouattara, alias Wattao – sont aujourd’hui des cadres de l’ancienne rébellion des Forces nouvelles (FN).

Au front, en gilet pare-balle

Octobre 2000. Le régime du général Gueï vacille. Des coups de feu sont tirés à proximité de la prison. Mangou et quelques-uns de ses compagnons d’infortune s’évadent. Quelques mois plus tard, il entre au ministère de la Défense – dirigé par un faucon du Front populaire ivoirien (FPI, au pouvoir), Moïse Lida Kouassi – comme sous-directeur chargé de la doctrine et de l’emploi. Mais c’est le 19 septembre 2002, jour du coup d’État manqué, qu’il se fait remarquer. « Au camp Gallieni, lorsque, ayant délivré mon message, je demande s’il y a des volontaires pour aller au front, un jeune officier supérieur se déclare prêt à conduire les troupes au combat : il s’agit du lieutenant-colonel Philippe Mangou ! », raconte Moïse Lida Kouassi dans son livre Témoignage sur la crise ivoirienne. On le nomme finalement porte-parole des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci), puis il est envoyé au front, à Yamoussoukro.

La reconquête est difficile et l’interposition des forces impartiales scelle la partition de facto du pays. Mais qu’importe : devant la troupe et les Ivoiriens, Mangou a fait la preuve de son courage. On l’a souvent vu au plus près des combats avec son gilet pare-balle et son bâton de commandement. Il est repéré par Kadet Bertin, puissant conseiller à la sécurité de Laurent Gbagbo, et par le président lui-même. D’abord très proche du chef d’état-major de l’époque, le général Doué, il s’émancipe progressivement de son mentor. Il devient l’une des pièces maîtresses de l’opération Dignité, qui a conduit au bombardement d’un camp français à Bouaké, en novembre 2004, et, en représailles, à la destruction d’une bonne partie de l’aviation ivoirienne. La France, dont les chars encerclent la résidence présidentielle, est à deux doigts de déposer Gbagbo en demandant au général Doué de prendre le pouvoir. Mangou rencontre alors le général Poncet, chef de l’opération Licorne. « Prions », lui propose l’officier français. Les deux hommes se tournent vers le Ciel pendant une dizaine de minutes. La discussion qui suit est franche. C’est là, affirmera Mangou, qu’il obtient que les soldats tricolores regagnent leur caserne, à Abidjan.

Suspecté de connivence avec l’ennemi, Doué est limogé. Le poste est proposé à Mangou, qui accepte. Dans un premier temps, le nouveau chef d’état-major conserve des liens avec son ancien mentor, puis cesse tout contact. À Abidjan, on parle de parricide. Mangou parvient à faire revenir dans le giron de l’armée son ex-porte-parole, entré en dissidence, Jules Yao Yao, mais ne peut empêcher la bastonnade du colonel major Bakassa Traoré. Soupçonné de trahison, il est passé à tabac par des hommes de la garde républicaine à la sortie d’un repas à la résidence de France. Il décédera quelques jours plus tard.

Devenu un personnage incontournable du camp présidentiel, Philippe Mangou incarne la résistance face à l’oppresseur. Simone Gbagbo l’a pris en affection. Lors des événements de novembre 2004, elle ne cesse de demander de ses nouvelles.

Il prend la tête de l’armée, avec le grade de colonel-major. Un mois plus tard, il est promu général de brigade, puis général de division en 2007. Avec son « homologue », Soumaïla Bakayoko, chef d’état-major des FN, il gère le volant militaire de l’accord de Ouagadougou. Charismatique, fin diplomate, il entretient de bons rapports avec les anciens rebelles, les comzones (les commandants de zone) et leurs représentants politiques. « On lui donnerait le bon Dieu sans confession, témoigne un proche de Soro. Il donne l’image d’un homme pieux, respectueux des convenances. Il est courtois, ne prononce jamais un mot plus haut que l’autre. On ne s’attend pas toujours à cela de la part d’un militaire. » Bon an mal an, les frères d’armes font mine de se réconcilier. Des gestes symboliques au début, puis une vraie collaboration au sein du Centre de commandement intégré, mais la confiance n’est jamais totale.

Sous l'autorité de Mangou, des unités difficilement contrôlables (cliquer pour agrandir)

L’argent et les honneurs

On prête à Mangou de s’être lui-même enrichi en investissant notamment dans l’immobilier. Loin de l’image du protestant rigoriste, il a pris goût à l’argent et aux honneurs. Il possède trois résidences à Abidjan, raffole des montres de luxe et des bolides sophistiqués, qu’il conduit lui-même.

Jusqu’où est-il allé dans les négociations avec Guillaume Soro ? À en croire les FN, Mangou aurait pris l’engagement de ne pas tuer, notamment lors de la marche des partisans d’Alassane Ouattara, le 16 décembre 2010. Préférant ne pas intervenir directement, il aurait demandé au chef du gouvernement de faire entendre raison au président sortant. Il aurait aussi dit à Soro que la manière – très clanique – dont Laurent Gbagbo gérait ses hommes le laissait perplexe. Info ou intox ?


Avec Laurent Gbagbo, le 7 août 2010, pour le cinquantième anniversaire de l'indépendance.
© AFP

L’homme entretient le mystère. Mais aujourd’hui, on se méfie de lui aussi bien du côté de Gbagbo que de celui de Ouattara : Mangou est un chef d’état-major sous surveillance. « Un général, il vous fait le garde-à-vous, la minute suivante il peut vous faire un coup d’État », aime à deviser Laurent Gbagbo. Au début des années 2000, il avait déjà souvent soin de court-circuiter le général Doué. Il passait par des officiers de terrain, fougueux et disposés à se battre. Ceux-là mêmes que les médias ivoiriens appelaient « la légion de l’honneur » et dont Philippe Mangou faisait partie.

Aujourd’hui, c’est Mangou que ­Gbagbo contourne, en utilisant d’autres officiers supérieurs, considérés comme plus va-t-en-guerre ou plus audacieux. Parmi eux, Bruno Dogbo Blé, patron de la garde républicaine, et Guiai Bi Poin, le chef du Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos). La tactique est simple : il faut empêcher qu’un seul de ces hommes ne contrôle l’ensemble de l’armée. Mangou n’est pas non plus consulté pour les achats d’armes et d’équipements. Certains de ses adjoints ont senti le vent tourner et le défient ouvertement. Même Simone Gbagbo le bat froid, excédée par les bijoux en or qu’il arbore de manière trop ostensible. La première dame n’a pas oublié ce 7 août 2008, quand, pour les fêtes de l’indépendance, le patron de l’armée est arrivé au palais en grosse cylindrée, alors que les militaires ivoiriens se plaignaient du non-paiement de certaines de leurs primes.

"Tout sauf Ouattara"

Les mois ont passé mais Mangou n’a plus la cote. En février 2010, la presse d’opposition a laissé entendre que Laurent Gbagbo voulait le limoger dans la foulée de la double dissolution du gouvernement et de la Commission électorale indépendante (CEI), dirigée par Robert Beugré Mambé. Les FN prétendent que Mangou s’en est même ouvert au général Bakayoko, qui lui a conseillé de prendre ses responsabilités.

Le fils de pasteur, légaliste et républicain, n’a pas bougé une oreille. Ce qui fait dire aujourd’hui à certains diplomates qu’il n’entrera dans l’arène que si Gbagbo lui donne son feu vert, dans une logique du « tout sauf Ouattara ». Ou s’il est hors course. Le général pourrait alors prendre les devants, s’il estime que la survie de la nation est en jeu.

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