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Béji Caïd Essebsi, un Premier ministre tunisien au-dessus de la mêlée

14/03/2011 à 10:51
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Béji Caïd Essebsi à son domicile, le 1er mars à Tunis. Béji Caïd Essebsi à son domicile, le 1er mars à Tunis. © AFP

Réputé pour son art du compromis et son indépendance d’esprit, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Habib Bourguiba hérite de la délicate mission de conduire la transition.

La rue tunisienne n’a mis que quatre semaines pour chasser du pouvoir Zine el-Abidine Ben Ali. Et six semaines pour pousser à la démission Mohamed Ghannouchi, maintenu à la tête d’un gouvernement provisoire alors qu’il venait de passer une dizaine d’années au service du raïs déchu. Mais l’éradication des résidus de l’ancien système pour garantir la mise en place des structures démocratiques se révèle encore plus ardue.

Pour remplacer Ghannouchi, Fouad Mebazaa, le président par intérim, a sorti de son chapeau Béji Caïd Essebsi, un vieux briscard de la politique qui s’était distingué par son libéralisme du temps de Bourguiba, dont il a été successivement le conseiller, le ministre et l’ambassadeur pendant plus de vingt ans, interrompus par une bouderie dans les années 1970. Éloigné de la scène publique depuis 1992, « Si Béji » s’est cantonné dans un rôle d’observateur, ce qui ne l’a pas empêché de devenir, en coulisses, la bête noire de Ben Ali, qui n’appréciait guère sa présence avec d’autres personnalités indépendantes à la table de l’ambassadeur des États-Unis sur les hauteurs de Sidi Bou Saïd, où il est né. Si Béji réussira-t-il là où son prédécesseur a échoué ? L’opinion dominante est qu’il a en tout cas le profil idoine.

« Il est connu pour son patriotisme, sa loyauté et son abnégation au service de la patrie », a déclaré Mebazaa en annonçant sa nomination. « Il a les atouts nécessaires », estime Souhayr Belhassen, ancienne collaboratrice de Jeune Afrique et présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), qui le connaît depuis une quarantaine d’années. « Il n’y a presque plus de personnel politique dans le pays, Ben Ali l’a décimé. Il n’y a pas mieux que Si Béji dans la situation actuelle. Il a dirigé des ministères régaliens, ce qui lui a permis de se tailler une stature d’homme d’État. » « C’est un homme charismatique, observe Ezzeddine Larbi, ancien économiste en chef à la Banque mondiale. Il peut être un grand catalyseur et mener cette transition porteuse d’espoirs et de promesses. »

Droiture et intelligence

« Dans sa mission, Caïd Essebsi est servi par des qualités reconnues qui ont fait sa réussite politique. Il sait taire le mal qu’il peut penser de la plupart et dire à quelques-uns plus de bien d’eux qu’il ne le pense. […] Son art du compromis fait merveille », écrit à son propos Béchir Ben Yahmed en 2009. « Il est l’homme des missions difficiles et délicates. Je fais confiance à sa droiture et à son intelligence », a dit de lui Bourguiba dans un hommage public. En 1985, alors qu’il était son ministre des Affaires étrangères et s’apprêtait à rencontrer un chef d’État voisin, Bourguiba lui a lancé : « Tu n’es pas de ceux à qui il faut souffler ce qu’il y a lieu de dire ; tu sais caresser dans le sens du poil. » Caïd Essebsi a toujours entretenu des réseaux et tenait table ouverte avec le concours de sa femme, Saïda Farhat, issue comme lui d’une famille qui a occupé des fonctions dans la cour beylicale.

Sens de la formule

Pour Souhayr Belhassen, Si Béji est intelligent, alerte et pragmatique. Il se donne toujours le temps, en paroles comme en actes. Brillant avocat, il est d’un commerce agréable. Il ne révèle pas sa pensée et cherche d’abord à décrypter les intentions de son interlocuteur avant d’abattre ses cartes. Il est connu pour son sens de la repartie et de la formule. Lors d’une visite à Tunis, Douglas Hurd, alors ministre britannique des Affaires étrangères, lui a demandé comment il faisait avec le colonel Mouammar Kaddafi. Réponse de Si Béji : « Comme avec nos rhumatismes, ça s’enflamme parfois, ça se calme après, la douleur est toujours latente, mais nous n’en mourons pas. Nous faisons avec. »

On ne lui connaît pas d’écrit sur Ben Ali, mais un livre de témoignage et d’analyse sur Bourguiba édité en Tunisie (Habib Bourguiba. Le Bon Grain et l’Ivraie, 515 pages, Sud Éditions, Tunis, 2009) et qui est en partie autobiographique. Le livre rencontre un grand succès de librairie grâce, entre autres, à l’un de ces coups de plume dont il a le secret. Faisant référence à la statue équestre de Bourguiba, scandaleusement déboulonnée sur ordre de Ben Ali au lendemain de son arrivée au pouvoir en 1987 pour la déplacer du centre de Tunis au port de la Goulette, moins fréquenté, il écrit sur un ton de défiance et pour prendre date : […] lorsque le temps fera son œuvre, que le bon grain se sera débarrassé de l’ivraie, et que l’Histoire prendra le pas sur l’actualité, Habib Bourguiba sortira alors du purgatoire et la statue équestre du plus illustre des Tunisiens reprendra sa place à Tunis, sur l’avenue Habib-Bourguiba, face à la statue d’Abderrahmane Ibn Khaldoun, le sociologue tunisien le plus illustre de tous les temps. »

Caïd Essebsi a toujours fait prévaloir son indépendance d’esprit. Son engagement aux côtés de Bourguiba dès 1956 n’a jamais été inconditionnel, sans toutefois aboutir à la rupture. Il faisait partie, dans les années 1970, du premier groupe de libéraux parmi les dirigeants du parti unique qui avaient dit non au pouvoir personnel et prôné une démocratie pluraliste. « Je n’étais ni l’homme de Wassila [ex-épouse de Bourguiba, NDLR], ni l’homme de Bourguiba, ni de personne d’autre… », écrit-il.

Cette indépendance transparaît dans les confidences qu’il a faites depuis la chute de Ben Ali, avec des appréciations pointues sur ce dernier et quelques phrases clés sur les événements que vient de vivre le pays, ainsi que sur les mesures qu’il convient de prendre. Pour lui, Ben Ali n’avait aucun sens patriotique et parlait d’État de droit et de démocratie tout en faisant le contraire. Il le compare au Néron qui a brûlé Rome. Il se félicite de cette « révolte populaire authentique », résultat d’une accumulation de frustrations qui « a fait sauter le couvercle de la cocotte-minute ». Selon lui, l’urgence de la situation commande de rétablir la sécurité de manière à rassurer les citoyens, de prendre rapidement des mesures en faveur des jeunes, de changer la loi électorale en vue d’élections transparentes et de faire confiance aux compétences en place.

Si les jeunes se demandent si son âge (84 ans) n’est pas un handicap, d’autres estiment, au contraire, que c’est un atout et un gage de sagesse au sein d’une élite où les ambitions politiques personnelles ont souvent pris le dessus sur l’intérêt public.

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