Extension Factory Builder

Rayhana : "J'utilise le langage des hommes pour les attaquer"

22/02/2011 à 12:50
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Rayhana, auteure de À mon âge je me cache pour fumer'. Rayhana, auteure de À mon âge je me cache pour fumer". © Vincent Fournier/J.A.

Originaire de Bab el-Oued, cette comédienne et dramaturge algérienne nourrit ses écrits de ses drames intimes. Et puise sa force dans le combat contre l’islamisme.

« Rayhana, l’artiste féministe, a été agressée et aspergée d’essence en plein Paris. » Les bandeaux rouges barrent la couverture de son autobiographie, Le Prix de la liberté. C’était la volonté de son éditeur, pas la sienne. Alors, dans une librairie, elle les a ôtés un à un de tous les exemplaires pour les enfouir au fond de sa poche. Le 12 janvier 2010, l’artiste franco-algérienne Rayhana a été agressée par deux hommes en plein Paris, alors qu’elle se rendait à la Maison des métallos pour y jouer sa pièce, À mon âge, je me cache encore pour fumer. Ils lui ont jeté de l’essence au visage, avant d’allumer une cigarette. « Votre chance, ce sont vos cheveux mouillés », lui a dit, plus tard, un policier. L’incident n’a pas fait d’elle une victime, mais une combattante. C’est d’ailleurs parce que, « dans la rue, [sa] pièce est devenue sa vie » qu’un an après l’agression elle est remontée sur scène, à la Maison des métallos, pour la jouer à nouveau.

« Le titre résume l’absurdité de l’interdiction faite aux femmes, même pour quelque chose d’aussi insignifiant qu’une cigarette, confie-t-elle, installée dans sa loge. Si les femmes sont mal vues quand elles fument, ce n’est pas parce que l’on s’inquiète pour leur santé, mais parce qu’elles passent pour des putains. » À la fin des années noires, une jeune fille de 16 ans, enceinte hors mariage, pousse la porte d’un hammam d’Alger. La patronne, Fatima, l’accueille et la cache. L’arrivée de l’adolescente et les lamentations d’une célibataire qui aspire au mariage orientent la discussion de huit femmes qui évoquent l’amour, les hommes, la religion, le plaisir, la guerre. Avec une grande liberté de ton. « J’utilise le langage des hommes pour les attaquer, lance Rayhana de sa voix rocailleuse. On m’a traitée de pute. J’assume ce que je dis, alors, s’ils me voient ainsi, j’en suis fière. » En écrivant sa pièce – la première en français –, elle enfreint le silence. Elle s’est beaucoup inspirée de la vie de sa jeune sœur, que ses parents ont obligée à porter le voile. « Une forte pression sociale pesait sur mes parents, explique Rayhana en portant une cigarette à ses lèvres. Ma sœur a de très belles formes. Ils avaient peur qu’on la traite de putain. » Elle a pensé à cette histoire durant ses dernières années en Algérie.

Rayhana a grandi à Bab el-Oued, « un quartier maudit qui est aussi un petit paradis », avant que le terrorisme des années 1990 vienne obscurcir son quotidien. Son père, Mansour, est un ancien combattant de la guerre d’Algérie pour qui seule compte l’instruction des enfants. « Question censure sensuelle, il nous a éduqués », écrit Rayhana dans Le Prix de la liberté. Blessé, Mansour est soigné par Connie, une aristocrate hollandaise et jeune « toubib » surnommée « Tabibouche ». Rayhana est bercée par le « militantisme radical » de la jeune femme, farouchement opposée à la guerre et devenue apatride pour avoir soutenu un peuple qui voulait l’indépendance. Plus que Zahra, la femme de Mansour, c’est Connie qui va l’élever, « à la dure ». À 17 ans, elle apprend qu’elle est née d’un adultère et que Tabibouche est sa mère… Deux autres rencontres vont aussi marquer Rayhana : Lamia, avec qui elle se lie d’amitié à 10 ans et qui lui offre ses premiers livres de Lénine ; puis celui qu’elle surnomme « le Globuleux », aux côtés duquel, à 20 ans, elle se radicalise en soutenant la lutte armée. Elle les recroisera des années plus tard : la première est voilée, le second porte la barbe, tous deux sont proches des islamistes radicaux. « J’étais prête à mourir pour n’importe quelle cause, pourvu qu’elle soit juste », écrit-elle. Connie l’a convaincue que la femme est l’égale de l’homme et que leur liberté, elles l’auraient aussi.

Rayhana a plusieurs fois payé le prix fort pour son militantisme. « Je me suis toujours fait virer. » Des Beaux-Arts, où, assise en short, elle dessinait un nu sur la pelouse de sa cité de filles. D’une école d’art dramatique, à la suite d’un mouvement de grève dont elle fut la meneuse. Au théâtre de Béjaïa, elle oublie un peu la politique qui l’a animée toutes ces années pour vivre sa première expérience de comédienne professionnelle. Elle y reste quinze ans. En Algérie, la censure est monnaie courante. Pendant les années noires, le théâtre est le refuge de la parole libre. Les mots, sa bouée de sauvetage. « Le théâtre m’a appris la fierté d’être une femme », écrit-elle. Sa force, elle la puise dans ses drames intimes : la mort tragique de deux de ses frères et un viol en prison, après une arrestation pour avoir distribué des tracts d’extrême gauche. « J’ai été obligée de me relever, assure-t-elle, les yeux brillants. Dans nos sociétés, il n’y a pas de lois pour protéger les femmes. C’est une question de survie, et non de courage. »

A l’époque, les artistes tombent : Azzedine Medjoubi, le directeur du Théâtre national algérien, Ali Tenkhi, son dernier metteur en scène (Le papillon ne volera plus ), Abdelkader Alloula, le directeur du Théâtre d’Oran… Harcelée, menacée, elle s’installe en France grâce à l’aide de l’association Aida. À 47 ans, mariée à un « Alsacien de souche » et mère d’un garçon de 15 ans, né d’un premier mariage, elle ressent toujours le poids de l’exil. « Un tiraillement perpétuel, une épreuve, un état d’incertitude majeure. » Pourtant, elle dit aimer autant l’Algérie que la France. « Je ne sais de quelle manière, je ne sais de quelle façon, revenue de cet enfer, j’ai survécu à la religion », écrit-elle. Elle est toujours en colère. « Je suis contre tous les signes religieux extérieurs dans un pays laïque et pour une loi interdisant le voile dans tous les pays du monde. Attention, je ne suis pas islamophobe, je suis d’origine musulmane ! » Elle se lève de sa chaise, la cigarette à la main : « On m’a reproché de jouer le jeu des islamophobes, alors je devrais m’autocensurer ? Les femmes occidentales qui revendiquent la liberté de revêtir le voile ne le porteront jamais. Elles ignorent tout de sa symbolique : le porter, c’est ne pas sortir, ne pas faire l’amour, oublier son identité. » La « norme sociale » la révolte, et, elle l’assure, c’est la hogra (« mépris ») qui fait que « l’on va vers le plus extrémiste ».

Son combat en faveur des femmes a trouvé un écho en l’épouse du réalisateur Costa-Gavras, Michèle Ray-Gavras. Celle-ci lui a proposé d’adapter À mon âge, je me cache encore pour fumer au cinéma et cela « bien avant l’agression ». Rayhana, qui réalisera là son premier film, ne sait pas encore où le tournage aura lieu. Ce sera en avril, « au Maroc, en Syrie ou à Paris ». Ses figurantes seront des femmes anonymes qui ont fait de leur vie un combat. Pour l’instant, elle écrit : une pièce de théâtre, Leila, dans laquelle monologuent trois prostituées. « J’écrirai toujours pour les femmes. Je ne suis pas une femme politique, mais une artiste. Mon combat, je le poursuis dans l’art. »

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

International

France - RDC : Raphaël Mobutu reste introuvable, une semaine après sa chute dans la Garonne

France - RDC : Raphaël Mobutu reste introuvable, une semaine après sa chute dans la Garonne

Plus d'une semaine après avoir sauté dans la Garonne, la nuit du 15 au 16 avril, Raphaël Mobutu, un des enfants de l'ancien président de la RDC (ex-Zaïre) est toujours introuvable. À en croire[...]

Brésil : Rousseff dans le piège Petrobras

À six mois de la présidentielle, la sortante est engluée dans une sombre histoire de rachat d'une raffinerie au Texas en 2006. Elle est en baisse dans les sondages mais devrait quand même[...]

Chine : bébés en boîte

En Chine, où n'existent ni protection sociale ni accouchement sous X, des structures d'accueil pour enfants abandonnés - et souvent handicapés - sont mises en place.[...]

Une histoire du génocide rwandais (#4) : les écoutes bidons et le mythe de la guerre éclair du FPR

Dans ce quatrième billet consacré au déclenchement du génocide des Tutsis de 1994, Laurent Touchard* poursuit l'analyse des éléments brandis par les ex-partisans des Forces armées[...]

Mali : le Mujao annonce la mort de l'otage français Gilberto Rodrigues Leal

Le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) a annoncé mardi la mort du Français Gilberto Rodrigues Leal, enlevé en novembre 2012 dans l'ouest du Mali. [...]

Inde : qui brisera la vague safran ?

Personne, sans doute. Face à un parti du Congrès à bout de souffle, les nationalistes hindous du BJP, qui ont choisi cette couleur pour emblème, ont toutes les chances de remporter les[...]

Le propos raciste qui fait du bien

Peut-on utiliser les clichés pour mieux les dynamiter ? Des étudiants français répètent les saillies caractéristiques du racisme ordinaire pour en souligner[...]

Justice : après Simbikangwa, qui ?

Patrick Baudouin est président d'honneur de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH).[...]

Birmanie: Win Tin, figure de la lutte pour la démocratie, est décédé

Win Tin, emprisonné pendant 19 ans pour son combat contre l'ancienne junte birmane, est décédé lundi à l'âge de 84 ans, a indiqué la Ligue nationale pour la démocratie[...]

Les quatre journalistes otages en Syrie sont de retour en France

Libérés le 19 avril, les quatre journalistes qui avaient été faits otages en Syrie dix mois auparavant ont regagné la France dimanche. Ils ont décrit des conditions de détention[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces