La Tunisie restera dans l’histoire comme la première nation maghrébine qui aura fait chuter son régime par la rue, sa jeunesse comme la première au monde à avoir usé des technologies d’internet pour réussir son soulèvement, et sa société civile comme l’une des rares à avoir lancé ce qu’on pourrait appeler « la tendresse sociale », ce formidable sursaut citoyen qui a poussé les Tunisiens à s’entraider pour défendre leur vie et leurs biens contre les milices de la terreur.
L’on aurait tort de s’étonner que le pays qui compte des villes aussi prestigieuses que Carthage et Kairouan réussisse ce pari et gagne le titre de « meneur » du monde arabe. La Tunisie a toujours brillé par son avant-garde intellectuelle, par une lignée de penseurs rebelles. Elle vient d’ajouter un nouvel épisode à son histoire. À la réforme des idées, elle joint la puissance de l’acte, et à la révolte, elle fait succéder la révolution. L’on aurait tort aussi de contester l’usage du mot révolution, en l’occurrence, sous prétexte qu’il n’y a pas de projet politique inhérent à ce soulèvement populaire. Ce qui vient d’avoir lieu mérite ce label, fût-ce en échappant aux critères européens en la matière.
L’on se méprendrait en refusant de reconnaître que c’est le peuple, et le peuple seul, qui a fait chuter Ben Ali. Exit donc les prédateurs qui s’agitent pour récupérer les fruits de ce soulèvement, les intellectuels et journalistes de la diaspora qui sévissent sur les plateaux de télévision étrangers dans le rôle de porte-voix d’une Tunisie au sujet de laquelle ils ne se sont jamais prononcés publiquement, les vrais faux opposants qui ont passé leur temps dans les cafés de Paris ou de Genève, alors que d’autres ont refusé de quitter le pays au péril de leur vie, les fortunes installées à Londres ou à Dubaï, qui n’ont jamais financé le moindre artiste tunisien, ni ne sont venus en aide aux Bouazizi crevant la faim.
L’on aurait tort, dans le camp des Européens, de vouloir prendre le train en marche afin d’apposer son empreinte sur cette révolution et de prétendre que les Occidentaux sont venus sauver les Tunisiens à la dernière minute. Enfin, les Tunisiens auraient tort de confondre la révolution avec la porte ouverte aux violences et aux exactions de toutes sortes. C’est dans ce registre que ce pays dit sage et doux devrait être à la hauteur de sa réputation et inventer la révolution moderne qui saurait se passer de sa traditionnelle postface lugubre, écrite de vengeance et d’amertume.
Pour finir, on a coutume de dire au Maghreb : « Le Marocain est un guerrier ; l’Algérien est un homme ; le Tunisien est une femme. » Je ne sais pas si l’on a tort ou raison d’user de cet adage, mais une chose est sûre : c’est le peuple arabe qui a octroyé le meilleur statut à ses femmes qui est aujourd’hui au premier rang des guerriers de la révolution. Dans ce cas, il convient de prévenir : le jour où quelque parti que ce soit s’aviserait de toucher aux acquis du code du statut personnel, la « révolution du jasmin » commencerait à dégager ses premiers relents de contre-révolution.

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