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Ibrahima Diallo, un amoureux de la langue française

20/01/2011 à 15h:50
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Ibrahima Diallo. Ibrahima Diallo. © Jim Todd pour J.A.

Doyen dix années durant de la faculté francophone des arts de Winnipeg, au Canada, ce Sénégalais mène un combat acharné pour la défense du français.

« Un portrait dans les pages bleues ? Volontiers », s’enthousiasme Ibrahima Diallo. Pas difficile de le convaincre de se prêter au jeu des questions-réponses. Ce « fidèle lecteur de Jeune Afrique » a repéré depuis bien longtemps la rubrique « Parcours ». Et avoue à demi-mot avoir déjà imaginé y figurer… Installé depuis 1984 à Winnipeg, cité canadienne impersonnelle de plus de 600 000 habitants au confluent des rivières Rouge et Assiniboine, là où les Amérindiens des tribus cris, ojibwée et assiniboine venaient échanger fourrures et perles de coquillage, Ibrahima Diallo est une véritable figure locale.

Ancien animateur de radio et de télévision ; président de la société franco-manitobaine, chargée de la défense du français en plein Canada anglophone ; doyen de la faculté des arts, d’administration des affaires et des sciences ; membre du conseil consultatif du Musée canadien des droits de la personne, qui ouvrira ses portes en 2011… Ce dynamique Sénégalais de 58 ans multiplie les casquettes au point d’être devenu le grand manitou du Manitoba.

« Quand je suis arrivé dans cette province, en 1985, une chose m’a choqué, explique-t-il. J’ai découvert que les francophones étaient minoritaires. Et, pis, qu’ils étaient discriminés, et leurs droits bafoués. Des décennies durant, l’enseignement en langue française a été interdit, par exemple. Heureusement, la situation a évolué. Aujourd’hui, nous, les francophones, avons reconquis nos droits. Il nous faut maintenant nous ouvrir vers l’extérieur et accueillir davantage de francophones étrangers. » Ce que le doyen de l’université n’a pas hésité à faire. « Le Collège universitaire de Saint-Boniface [le campus francophone de l’Université du Manitoba, NDLR], que je dirige, accueille aujourd’hui 20 % d’étudiants étrangers. Ce collège a mis en place un programme de recrutement à destination du Maroc, de la Tunisie, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Mali, de la Guinée, du Burkina Faso et de la Mauritanie. On aide ces futurs étudiants à obtenir leurs papiers. » Et d’entonner, sous forme de boutade on ne peut plus sérieuse : « Ensemble, nous vaincrons l’oppression ! »

Ce natif de Casamance est un combattant. Un caractère forgé par une enfance brinquebalée entre Thiès, Kidira, Kaolack et Dakar selon les affectations de son père, garde républicain originaire de Mboumba, dans le nord du Sénégal. Jamais vraiment d’ici, toujours un peu d’ailleurs, Ibrahima Diallo a très tôt compris que les identités pouvaient être multiples. « C’est ce qui m’a plu au Canada : on vient tous de quelque part. Alors qu’en France, où j’ai suivi une partie de mes études, on vous demande de choisir : soit vous êtes français, soit vous êtes sénégalais. Ici, on peut être canadien et sénégalais. » Raison pour laquelle le doyen n’a pas hésité à scinder le lieu de culte de la faculté : une partie accueille la chapelle des catholiques, l’autre la mosquée des musulmans. « Tout se passe très bien. Chacun respecte la croyance de l’autre. C’est la magie du Canada ! » glisse Ibrahima Diallo avec une pointe d’admiration pour ce pays découvert par hasard.

Titulaire d’un doctorat en médecine vétérinaire décroché en 1978 à Dakar, Diallo rejoint la France pour se spécialiser en nutrition animale, à l’Institut national agronomique Paris-Grignon. Il rencontre alors Lise, sa future femme, une étudiante canadienne en littérature. Mais une fois son diplôme obtenu, Ibrahima Diallo décroche un poste au Centre de recherche zootechnique de Dahra-Djoloff, dans le nord-est du Sénégal. Lise fait alors les allers-retours entre La Sorbonne et Dakar, où elle accouche en 1983 d’une petite Anna Binta. « Lorsque ma fille a eu 5 mois, ma femme est partie la présenter à ses parents. Et sur place, elle a trouvé un emploi à Saint-Boniface. Je les ai retrouvées quelques mois plus tard : ma fille ne m’a pas reconnu. Ça a été un vrai choc pour moi. Ma décision était prise : ma vie serait auprès de ma famille. Nous avions donné sa chance au Sénégal, il était temps de la donner au Canada. »

Pour autant, pas facile de retourner à Dahra-Djoloff pour démissionner. « Ça a été très difficile, confie le scientifique. J’employais une centaine de personnes et j’étais très attaché à ce centre. » Mais le plus dur est peut-être à venir. Le jeune Sénégalais découvre un pays au climat hostile. Heureusement, Winnipeg lui réserve quelques surprises et lui apparaît très vite comme l’autre pays de la Teranga. « J’ai été impressionné par la gentillesse des Canadiens et la solidarité qui existe au sein de la communauté francophone. Ma femme m’a aidé à décrypter les non-dits. Au Sénégal, par exemple, on crie facilement sa colère. Ici, jamais. On t’apprécie si tu sais “maîtriser tes nerfs” », dit-il. « Toutefois, trouver un travail tout de suite a été décisif, reconnaît-il. Comme les diplômes français ne sont pas reconnus au Canada, je ne pouvais pas exercer, mais je pouvais enseigner à la faculté. J’ai eu un temps partiel en microbiologie la première année, puis j’ai obtenu un temps plein. »

Les Diallo s’enracinent à Winnipeg. En 1987, la petite Aïcha-Claire naît. Ibrahima obtient la citoyenneté canadienne deux ans plus tard. Mais la fête est gâchée… « La cérémonie de naturalisation s’est déroulée en anglais », regrette-t-il encore aujourd’hui. Inacceptable pour cet amoureux de la langue française ! Qu’à cela ne tienne, il porte plainte auprès du Commissaire aux langues officielles, qui lui donne raison. « Depuis, les cérémonies se font soit en anglais, soit en français, selon la langue du nouveau citoyen », s’enorgueillit-il. Un engagement qu’il décide de poursuivre au sein de la Société franco-manitobaine.

Toujours prêt à mener plusieurs combats de front, il fonde en 1990 l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences et anime une émission populaire, Les Chroniques de la science, sur Radio Canada. De quoi lui donner de nouvelles idées. Il devient conseiller scientifique pour différents documentaires destinés à la télévision. L’un est notamment consacré… aux parades nuptiales des couleuvres rayées de Narcisse, une ville du Manitoba qui abrite une forte concentration de ces charmants reptiles jaune et noir. Il travaille également pour les Productions Rivard qui réalisent Unique au monde, une série documentaire traitant de la faune de l'Ouest et du Grand Nord pour le compte de la Télévision francophone en Ontario (TFO). « C’était le début de la célébrité ! glisse-t-il, sourire en coin. Je commençais à être reconnu dans la rue. J’avais gagné mon pari : réussir à vulgariser la science. »

Une notoriété qui lui permet d’accéder à la chaire de doyen de la faculté des arts, d’administration des affaires et des sciences de l’Université de Winnipeg. Une première : jamais un Noir ni un francophone n’avaient été nommés à ce poste. Ibrahima Diallo n’a pour autant pas oublié sa terre natale. Dès 2001, il se rend au Sénégal et au Mali pour faire connaître Saint-Boniface et l’ouvrir aux étudiants de ces deux pays. Une tâche qu’il mènera à bien dans sept autres pays du continent. Enjoué et bon vivant, Ibrahima Diallo ne s’arrêtera pas en si bon chemin, toujours prêt à s’engager dans une nouvelle bataille. Il vient d’être nommé au conseil consultatif du musée canadien des droits humains, à Winnipeg, le premier au monde dédié aux droits de l’homme. Pardon, on dit « aux droits de la personne », en bon français canadien politiquement correct. Une nouvelle cause à défendre…

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