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Poulina : Karim Ammar attend son heure

01/01/2011 à 18:16
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Karim Ammar, 48 ans, dans son bureau de la banlieue de Tunis, en décembre 2010. Karim Ammar, 48 ans, dans son bureau de la banlieue de Tunis, en décembre 2010. © Nicolas Fauqué/imagesdetunisie.com

Héritier annoncé du fondateur de Poulina, le directeur central du groupe tunisien prend de l’envergure et gagne en visibilité. Pour Jeune Afrique, il revient sur son parcours et sur la stratégie du holding.

« Pour la première fois, j’ai été chargé de piloter de A à Z le processus de partenariat avec un grand groupe européen. Je ne peux rien dévoiler pour le moment, tout sera officialisé en janvier. Poulina prendra une participation minoritaire dans cette société. » La confidence peut surprendre, surtout quand elle vient de Karim Ammar, 48 ans, héritier annoncé d’Abdelwaheb Ben Ayed à la tête du premier groupe privé tunisien. L’homme ne cache pas qu’il est toujours en phase d’apprentissage, « de transition », selon ses propres termes.

Une modestie peu commune à ce niveau de responsabilité, mais qui doit se lire à l’aune de l’emprise que conserve le fondateur de Poulina, 72 ans, sur les affaires du groupe. Présenté depuis quatre ans comme le futur numéro un, Ammar reste un dauphin discret. « J’ai grandi à l’écart des lumières extérieures. Je suis un pur produit maison », se plaît-il à confirmer. Ce manque de visibilité a même conduit certains observateurs à le prendre pour un leurre, une diversion permettant à Ben Ayed d’évacuer un temps les supputations autour sa succession.

Si récemment encore Karim Ammar se faisait tirer l’oreille pour prendre la parole en public, les choses évoluent. Depuis 2008, c’est lui qui assure les communications financières du groupe. Ce fils de commerçant, proche de Tahar Bayahi, patron de la chaîne Magasin général, avoue toutefois demeurer plus à l’aise en petit comité. Confortablement installé dans son vaste bureau, le directeur central (une fonction qu’il occupe officiellement depuis 2000) analyse volontiers les derniers résultats du groupe. Poulina affiche, il est vrai, une santé insolente en période de crise. Sa profitabilité a connu une hausse de 22 % en 2008 et encore 25 % l’an passé, pour un chiffre d’affaires de 488 millions d’euros. Le holding avait même garanti pour 2010 une augmentation de sa rentabilité d’au moins 15 % : objectif atteint sur les trois premiers trimestres, selon Karim Ammar.

Des succès obtenus en dépit d’une diversification poussée, au moment où la plupart des groupes se recentrent sur leur cœur de métier. L’organisation, tentaculaire, comprend près de 90 filiales et 55 sites de production, et recouvre pas moins de six métiers : aviculture, agroalimentaire, industrie, immobilier, emballage et céramique.

Sa croissance, Poulina va de plus en plus la chercher hors du pays du Jasmin, en Libye, au Maroc, mais aussi en Chine. « En 2009, nous avons lancé un ballon d’essai avec une usine d’embouteillage d’huile tunisienne installée à 150 km de Shanghai, explique Karim Ammar. Nous avons aussi un projet d’usine de transformation d’acier. »

À l’aise sur ces dossiers stratégiques, le poulain de Ben Ayed n’hésite pas, preuve de sa montée en puissance, à faire quelques révélations : « Nous songeons sérieusement à implanter une usine d’emballage en Afrique centrale, plutôt dans un pays francophone, car nous croyons beaucoup au potentiel de cette zone. »

Au cœur des rouages, la mise en place d’indicateurs de performance et d’audits réguliers explique en grande partie, selon Karim Ammar, la réussite de l’entreprise. S’il refuse de s’en attribuer la paternité, car « une main n’applaudit pas seule », ce bourreau de travail a grandement contribué à instiller dans la maison la rigueur propre aux grands groupes.

Un pacte tacite

Titulaire d’une maîtrise d’économétrie décrochée à Grenoble et d’un MBA en finance obtenu à Chicago, il a intégré Poulina en 1990 avec une trentaine de jeunes diplômés. « Chacun avait une spécialité, moi c’était la gestion avec pour mission d’impulser un virage, se souvient-il. Aujourd’hui, je sais en permanence, grâce aux rapports quotidiens, ce qui se passe dans nos filiales. » Un travail de l’ombre, certes, mais Ammar l’a appris : Poulina n’est pas une maison où il fait bon fanfaronner. Point de quartier général clinquant rangé sur les Berges du lac de Tunis, mais un siège un peu défraîchi planté dans la banlieue sud. Tout ici inspire la sobriété, jusqu’au grand patron qui, chaque jour, pointe à son arrivée et déjeune à la cantine au milieu des employés.

L’ascension de Karim Ammar au sein du holding aurait pu s’interrompre en 1996, si Ben Ayed n’avait déjà noué avec cet orphelin de père une relation singulière. Contraint de rejoindre les États-Unis pour des raisons familiales, le gestionnaire Ammar passe un pacte tacite avec le fondateur de Poulina : à son retour en Tunisie, le jeune cadre pourra réintégrer l’entreprise.

Outre-Atlantique, il repart de zéro au sein du groupe Continental Grain, aujourd’hui connu sous le nom de ContiGroup. En une année, son travail plaide pour lui, et le géant américain, alors numéro deux mondial du négoce de grains, lui propose la direction de sa filiale en Martinique. Pour le technicien, l’expérience est une véritable révélation. « J’étais confronté tous les jours à toutes sortes de problèmes : grèves, relations avec les autorités politiques, gestion des aviculteurs… », se souvient-il.

Lorsqu’il rentre au pays quatre ans après son départ, Karim Ammar a pris une autre dimension. Ben Ayed le sent et lui confie d’emblée le sauvetage des filiales en difficulté. Au rang de ses interventions, les sociétés Gipa (glaces alimentaires) et Stibois (bois, panneaux, polystyrène). « Quand j’arrive, ce n’est pas très bon signe », admet-il en souriant. En permanence sur le terrain, il peut faire jouer à la fois son sens de l’analyse et sa capacité à réinsuffler la confiance.

En 2008, c’est à lui que le fondateur pense pour mener l’introduction en Bourse de 10 % du capital du holding. Pour Poulina, l’enjeu est multiple. Il s’agit bien sûr de financer son développement, mais aussi d’introduire grâce au marché une dose supplémentaire de transparence dans le fonctionnement capitalistique de l’entreprise. En six mois, Ammar et son équipe bouclent le dossier. Quand une décision est prise, les choses vont en général très vite, confie l’intéressé.

Marque d'allégeance

Mais avant de prendre les rênes du groupe, Ammar doit être adoubé par les actionnaires historiques de Poulina. Là encore, la passation de pouvoir se fait en douceur. Et c’est en présidant un conseil d’administration junior où siègent les représentants des familles Bouzguenda, Bouricha, Brini, Ben Ayed et Kallel, choisis parmi la nouvelle génération, que le futur patron apprend à mieux les connaître. Après trois ans d’existence, la formule a fait ses preuves : plus de 80 % des décisions qui concernent le groupe y sont prises. « Ce fonctionnement nous permet à tous d’apprendre à travailler ensemble. Et quand nous ne savons pas trancher, je vais voir M. Ben Ayed », assure Karim Ammar dans une dernière marque d’allégeance au père spirituel.

À la question du moment choisi pour la succession, l’intéressé répond avec un sourire : « Le sujet n’est pas tabou. J’ai été choisi par le conseil d’administration pour succéder à M. Ben Ayed, mais aucune date n’a été arrêtée. Cela se fera en douceur au moment opportun. » Certaines missions continuent d’échoir à son mentor, notamment celles qui touchent aux relations avec les politiques. Un domaine où Abdelwaheb Ben Ayed manœuvre en maître, comme il l’a fait avec ses actionnaires en refusant d’intégrer dans l’entreprise leur descendance, afin de préserver une certaine indépendance dans la gestion de son groupe. Un tour de force qui, le jour venu, donnera à la nomination de Karim Ammar une vraie légitimité : celle du travail.

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