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Achille Mbembe : "Enterrons la Françafrique"

11/12/2010 à 17:30
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Achille Mbembe. Achille Mbembe. © Unesco

Urbanisation intensive, migrations, corruption, Chinafrique... Le chercheur décrypte les nouveaux défis auxquels doit faire face le continent.

Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand (Johannesburg), en Afrique du Sud, le Camerounais Achille Mbembe, 53 ans, est intarissable sur l’ère postcoloniale. Dans son dernier essai, Sortir de la grande nuit, écrit en hommage à Frantz Fanon et Jean-Marc Ela, deux « penseurs du devenir illimité », il dresse le bilan d’un demi-siècle de relations calamiteuses entre la France et ses ex-colonies, la première ayant « décolonisé » sans « s’autodécoloniser ». Le politologue pointe surtout une Afrique aux prises avec « sa grande transformation », qui pourrait faire passer l’épisode colonial pour une parenthèse : boom démographique (avec 1 milliard d’habitants), entrée dans une civilisation urbaine inédite avec la constitution de pôles régionaux, comme à Johannesburg, à l’image du développement de São Paulo, au Brésil (mais sans les mêmes ressources ni les mêmes infrastructures) ; intensification des migrations internes et externes, renforcement d’une diaspora entreprenante, arrivée d’Asie de centaines de milliers d’immigrants… Toutes ces mutations propres à rouvrir les chemins d’avenir exigent une nouvelle imagination intellectuelle et politique. Or les classes au pouvoir depuis la colonisation s’y perpétuent, et des pays reviennent aux successions de père en fils. Les inégalités aussi s’intensifient et avec elles l’éviction sociale d’une masse grandissante de pauvres et de déshérités. Pour Achille Mbembe, le besoin d’une révolution sociale radicale n’a jamais été aussi pressant, et, bien que les forces pour la conduire manquent à l’appel, elle est indispensable à la naissance d’une « civilisation afropolitaine » – dont l’Afrique du Sud, avec ses brassages de populations, constitue déjà un énorme laboratoire. Entretien.

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Jeune Afrique : Cinquante ans après les indépendances, l’Afrique est-elle libre ?

Achille Mbembe : S’ils en avaient la possibilité, beaucoup d’Africains choisiraient de vivre loin de chez eux. Il n’y a guère de rejet plus grave que celui de ces cinquante dernières années. C’est que tout, ou presque, est à recommencer. La nécessité d’une transformation radicale de nos sociétés n’a jamais été aussi manifeste. En 1960, certains pays africains étaient en avance sur la Corée du Sud. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Bien que les situations diffèrent d’un pays à l’autre, l’Afrique demeure vulnérable dans la relation qu’elle entretient aussi bien avec elle-même qu’avec le reste du monde. Elle s’illustre par son incapacité à accroître les richesses collectives, à réévaluer les termes de l’échange, à faire émerger la démocratie. À quelques exceptions près, ses pays, en particulier francophones, sont sous la coupe de quelques vieillards qui s’enkystent au pouvoir, considèrent leurs pays comme des prises de guerre et se comportent comme des occupants étrangers. Cinquante ans après les indépendances, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. La seule alternance possible est celle par la mort naturelle des satrapes, le meurtre et l’assassinat, ou le coup d’État. Mais il s’agit là d’actes qui ne créent pas nécessairement la liberté.

Dans ce contexte, que dire des relations actuelles entre la France et l’Afrique ?

Le temps est venu de tirer un trait sur cette misérable aventure qu’est la ­Françafrique. Elle aura été, de bout en bout, profondément abusive. Tous les indicateurs montrent qu’elle est en train de couler – ce qui risque à court terme de la rendre plus nuisible encore. Il s’agit, dans les années qui viennent, d’en organiser méthodiquement l’enterrement. De fait, la France contemporaine n’a pas grand-chose à apporter à l’Afrique. Repliée sur elle-même et rongée par le narcissisme, elle est obsédée par le fantasme d’une « communauté sans étrangers » et habitée par un trouble « désir d’apartheid ». Les Africains doivent oublier la France s’ils veulent créer quelque chose de neuf. Cela dit, il nous faut sauver la densité des rapports humains tissés entre les Africains et les Français au cours des siècles et, à partir de ces rapports, inventer de nouvelles formes de solidarité.

À cet égard, la présence chinoise sur le continent serait-elle un modèle de coopération ?

Incontestablement, la présence de la Chine en Afrique constituera un fait majeur des cinquante prochaines années. Elle est, sinon un contrepoids, du moins une échappatoire à l’échange inégal si caractéristique des relations que le continent entretient avec les pays occidentaux et les institutions financières internationales. La présence chinoise ne sera profitable que si les Africains l’inscrivent dans une stratégie d’accumulation sur le long terme. Pour l’heure, le rapport avec la Chine ne sort pas de la logique du troc et de l’extraction des richesses. La culture est totalement absente de cette vision mercantiliste. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que l’empire du Milieu soit d’un grand secours dans les luttes à venir pour la démocratie. Les Africains devront compter avant tout sur eux-mêmes, sur leur capacité à négocier les nouvelles opportunités – y compris celles qu’offrent l’Inde et le Brésil – et à lutter pour faire que l’Afrique soit sa propre force.

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