Lionel Zinsou : "L'Afrique s'enrichit, mais les Africains s'appauvrissent"

25/11/2010 à 11h:59 Propos recueillis par Stéphane Ballong
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Lionel Zinsou. Lionel Zinsou. © Vincent Fournier/J.A.

Le patron du fonds PAI Partners veut miser davantage sur les entreprises opérant sur le continent. Il insiste sur la nécessité du capital-investissement pour soutenir le secteur privé… et du microcrédit pour les populations.

Franco-Béninois de 55 ans, il vient de passer sa première année à la tête de PAI Partners, l’un des fonds de capital-investissement européens les mieux dotés, avec 2,7 milliards d’euros à investir d’ici à la fin 2011. Lionel Zinsou occupe l’actualité avec la cession par PAI Partners de sa participation de 50 % dans Yoplait, le numéro deux mondial des produits laitiers ultra-frais. Une activité d’investisseur qui le ramène en Afrique.

 

JEUNE AFRIQUE : Quel bilan tirez-vous de cette première année aux commandes de PAI Partners ?

LIONEL ZINSOU : Il est encore trop tôt pour faire un bilan. C’est dans cinq ou dix ans que l’on jugera de la pertinence des opérations que nous aurons menées.

Pourquoi le fonds que vous dirigez intervient-il peu sur le continent ?

Statutairement, PAI Partners investit dans des entreprises européennes. Mais si nous n’avons pas d’activité centrée sur l’Afrique, avec le rachat d’entreprises du continent, cette situation peut être appelée à évoluer. PAI Partners investira de plus en plus dans des entreprises actives sur les marchés émergents, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. Déjà, les quinze entreprises de notre portefeuille, qui font à peu près 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an, ont des activités africaines. Elles réalisent moins de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires sur le continent, mais ce chiffre va augmenter, car leurs activités africaines progressent

Avez-vous un exemple récent ?

Pour 500 millions d'euros, nous avons racheté en juillet le numéro un des laboratoires d’analyses biologiques en France, le franco-belge Cerba. Il est également leader en Algérie et en Afrique du Sud.

D’après vous, le capital-investissement est le maillon manquant de la chaîne de financement du secteur privé africain. Comment y remédier ?

Il y a des entreprises africaines très bien gérées et qui trouvent leurs financements sur le continent, mais ces dernières sont surtout présentes dans les plus grandes économies : Afrique du Sud, Égypte… Et globalement, l’Afrique est le continent dont les entreprises du secteur privé ont le plus besoin de fonds propres et d’un actionnariat professionnel qui améliore leur capacité de gestion. Or, c’est exactement le métier des fonds de capital-investissement. Ils collectent l’épargne longue pour l’injecter dans des entreprises au sein desquelles ils mettent en place un management professionnel. Ces fonds se développent au Nigeria, au Maroc et au Ghana… Et je crois qu’ils vont inexorablement s’étendre encore plus dans le reste de l’Afrique. Mais je crois aussi beaucoup dans le micro-capital-investissement, qui consiste par exemple à prêter 2 000 euros à une couturière pour qu’elle achète des machines et crée de l’emploi.

Ce microcrédit se développe-t-il en Afrique parce que les banques traditionnelles ont failli à leur mission ?

Une banque est faite pour financer des crédits de plusieurs millions d’euros. Vous ne pouvez pas lui demander de faire 1 million de crédits de quelques centaines d’euros. Elle va perdre de l’argent en les gérant. Même des taux d’intérêt de 100 % ne suffiraient pas à rendre viables ces petits crédits. En revanche, vous pouvez demander à une banque de regrouper ces petits crédits dans des porte­feuilles plus importants. À ce moment-là, elle travaillera à son échelle. Vous verrez alors que les banques africaines seront très actives dans le financement des institutions de microcrédit.

Reconnaissez quand même que les banques africaines sont peu audacieuses et très frileuses en matière de crédits…

Il ne faut pas rester figé sur les images des années 1980-1990, avec une Afrique au plus bas. Cela fait plus de dix ans que les économies africaines progressent. Et les banques aussi. Pendant longtemps, elles ont fonctionné suivant un système, légué par la colonisation, qui consistait à financer les exportations des matières premières vers les métropoles. Jusque dans les années 1980-1990, il y avait énormément d’activités que les banques africaines ne réalisaient pas, comme le financement de l’investissement, du logement, du marché automobile… Tout ça, c’est terminé ! Les banques se transforment et se modernisent. On commence à avoir les institutions financières d’une économie non coloniale.

Admettez-vous pourtant que les banques n’ont pas réussi à faire en cinquante ans ce que le secteur des télécoms a réussi en quinze ans : toucher toutes les populations et toutes les zones ?

Ces deux secteurs sont ceux qui créent aujourd’hui le plus d’emplois en Afrique. La modernisation du système bancaire est comparable à celle des télécoms. Les banques sont peut-être restées vingt ou trente ans de trop dans le système non viable dont elles ont hérité. Mais aujourd’hui, partout en Afrique, vous assistez à des ouvertures d’agences dans les plus petites localités. On est en passe de gagner la course de vitesse de la bancarisation. Parmi les régions du monde qui avancent le plus vite en la matière, il y a l’Europe centrale et l’Europe de l’Est, qui ont rattrapé en quinze ans la partie occidentale ; ensuite, vous avez la Chine ; puis l’Afrique, qui part de beaucoup plus bas, mais va encore plus vite. On assiste à une révolution dans les services financiers.

Le Fonds monétaire international (FMI) table sur une croissance moyenne de 5 % en Afrique en 2010. N’est-ce pas trop optimiste ?

Il ne s’agit pas d’être optimiste ou non. Vous avez une consommation soutenue grâce à la croissance démographique, une dynamique du capital, un flux important de l’épargne longue qui revient en Afrique, une épargne des migrants qui repart à la hausse avec la fin de la récession. À cela, ajoutez des facteurs comme l’urbanisation, qui crée des besoins importants de construction, ou comme la production de matières premières, dont les cours resteront élevés durant les trente prochaines années parce que la demande mondiale restera soutenue. Si vous mettez tous ces facteurs bout à bout, vous n’avez pas besoin d’être optimiste pour constater que vous ne pouvez qu’être en croissance.

Ne négligez-vous pas l’impact négatif de la mauvaise gouvernance ?

Il est possible qu’il y ait de mauvaises politiques, de la corruption ou bien d’autres anomalies, mais cela ne suffira pas à empêcher la croissance en Afrique. Il y a plus de corruption en Chine et en Russie qu’en Afrique ; il n’empêche que ces deux pays sont en pleine croissance. Pour avoir de la croissance, il faut une consommation soutenue, de l’investissement et une contribution positive du commerce extérieur. Aujourd’hui, toutes ces conditions sont réunies. Quelle que soit l’avancée de la corruption, elle n’ira pas assez vite pour empêcher cette croissance.

Pourquoi, alors, l’extrême pauvreté ne recule-t-elle pas ?

L’Afrique est capable de réduire l’extrême pauvreté. Les statistiques le montrent. Mais du fait d’une croissance démographique très forte, le nombre de pauvres augmente. C’est un paradoxe qui fait qu’on peut dire aujourd’hui que l’Afrique s’enrichit, mais que les Africains s’appauvrissent. Pour y remédier, les économistes estiment à environ 7 % le taux de croissance annuel qu’il faut réaliser sur plusieurs années. À mon avis, l’Afrique n’en est pas très loin !

 

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