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Abdellatif Kechiche : "Êtes-vous sûr de ne pas être raciste ?"

27/10/2010 à 08:42
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Le réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche. Le réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche. © Jacques Torregano pour J.A.

Le réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche a choisi de montrer, au-delà de l'histoire de Saartjie Baartman, que le racisme est plus que jamais un élément du quotidien.

Jeune Afrique : Comment vous est venue l’idée de ce film ?

Abdellatif Kechiche : J’ai découvert le personnage il y a longtemps, au hasard de mes lectures. En particulier, à l’époque où je travaillais sur L’Esquive, dans un essai sur Diderot d’Élisabeth de Fontenay qui, évoquant le destin insupportable de Saartjie Baartman, appelait ses lecteurs à s’emparer de ses restes exposés au public pour aller les enterrer au cimetière du Père-Lachaise. L’idée de faire un film m’est venue plus tard : quand j’ai appris, en 2000, alors que l’affaire suscitait un débat à l’Assemblée nationale, à Paris, que l’Afrique du Sud avait réclamé dès 1994, par la voix de Mandela s’adressant à François Mitterrand, la restitution de son corps.

Jusqu’à présent, vous vous êtes plutôt intéressé à des histoires contemporaines, liées le plus souvent à l’émigration maghrébine en France et qui vous concernaient directement. D’où est venu cet intérêt pour Saartjie Baartman ?

C’est l’aspect extraordinaire de ce destin qui a d’abord retenu mon attention. Tout ce qu’avait vécu cette femme exhibée comme une sauvage paraissait incroyable. Et il était tout aussi incroyable que cette histoire ait duré finalement deux cents ans. Je ne me suis donc pas demandé si cela avait un rapport avec mon propre parcours, avec mes origines. D’ailleurs, ce qui m’a le plus marqué, c’est ce moment, juste après la mort de Saartjie Baartman, où un homme, un scientifique éminent, l’anatomiste Cuvier, a arraché ses organes, notamment ses organes génitaux qu’elle avait refusé de lui montrer de son vivant, pour les examiner et les mettre dans des bocaux. J’ai vu là un acte de vengeance et un viol barbare, peut-être le plus barbare de toute l’Histoire. Qu’il soit post-mortem n’y change rien. Je n’accuse pas Cuvier en tant que personne d’être un barbare, mais je me suis demandé comment un homme pouvait commettre un tel acte.

Malgré son aspect historique, Vénus noire parle-t-il autant d’aujourd’hui que vos précédents films ?

Hélas, le racisme est plus que jamais là dans notre quotidien en France. Il a atteint un niveau très inquiétant. Plus qu’il y a dix ou quinze ans. Et surtout, et c’est nouveau depuis le début des années 2000, il est présent dans le discours politique d’une façon qui rappelle celui de Cuvier, avec des arguments qui sont du même ordre. Ce qui se traduit même parfois par des actes, comme l’a montré tout récemment l’expulsion des Roms. Un choc terrible pour moi : je n’imaginais pas qu’en France on en arriverait à de telles extrémités, à rejeter des gens, à leur interdire de respirer le même air que nous, uniquement parce qu’ils ne vivraient pas comme on voudrait qu’ils le fassent. Avec de plus une grande partie de l’opinion publique qui trouve cela légitime.

Le film a-t-il pour fonction de lutter contre cela ?

Je crois qu’il est malsain d’occulter, de refouler sa propre histoire. Et, s’agissant de celle de Saartjie Baartman, on peut s’interroger sur l’oubli total, pendant si longtemps, d’un ­personnage aussi marquant, aussi symbolique. Pour moi, son histoire présente au moins autant d’intérêt que celle – très vague d’ailleurs – de Jeanne d’Arc, ou même de Napoléon. Elle est aussi importante dans le patrimoine du pays. La première fois que j’ai vu son visage, en regardant des photos agrandies du moulage de son corps, j’ai vu un visage vivant. Qui exprimait toute la douleur de l’humanité, mais aussi toute la compassion qu’on peut éprouver pour l’humanité. Ce qui m’a obligé à m’interroger sur moi-même, sur la finitude de l’existence, sur la nature de l’homme, sur le mystère de la vie, de l’âme. Et cela n’a plus cessé.

Vous êtes tombé amoureux de ce personnage ?

Le mot n’est peut-être pas le bon, mais j’aurais tendance à répondre oui. J’ai été saisi par sa tenue, par son mystère, par son physique même. J’ai immédiatement eu envie de la serrer très fort dans mes bras. Dans un esprit de fraternité. En ne cessant jamais de me demander si toute cette souffrance avait un sens. La souffrance physique sans doute, mais aussi celle provoquée par la solitude et, plus que tout, celle du regard de l’autre porté sur elle. Saartjie Baartman est comme ces stars de cinéma qu’on adule et qui vivent souvent dans le malheur. Ce qui se dégage de son corps est lumineux. Et elle brille comme brillent encore dans le ciel ces étoiles qui sont mortes il y a très longtemps. C’est cette image-là que je garde d’elle et que je veux donner à voir.

C’est votre premier film en costumes. La reconstitution historique était-elle essentielle ?

Non, je n’ai pas privilégié l’aspect historique, les décors coûteux. Même s’il fallait, bien sûr, que tout reste réaliste. Je m’attache avant tout à filmer des visages, des gros plans. En plus, on ne connaît pas toute l’histoire de Saartjie Baartman, ni sa psychologie. Il m’a fallu faire des hypothèses, à la manière d’une enquête policière. Le spectacle qu’elle jouait (vingt fois par jour, dix heures de suite !) ou le procès en Angleterre, intenté par une société qui voulait défendre sa dignité, sont bien documentés, comme ce qui s’est passé (et ce qu’elle a refusé de faire) lors des trois jours qu’elle a passés avec les scientifiques autour de Cuvier. Partant de ces éléments, j’avais le désir que le spectateur puisse s’interroger – comme moi je l’ai fait – et non pas de lui servir une histoire toute mâchée qu’il pourrait regarder confortablement. Il aurait été irrespectueux de prêter à Saartjie Baartman des sentiments ou des actes alors qu’ils sont inconnus. Donc je lui ai conservé autant que possible son mystère. Pour ne pas la trahir, pour ne pas ajouter un viol à ceux qu’elle a subis.

Votre film porte sur le regard : celui de l’Europe sur les Africains, mais aussi celui des spectateurs de Vénus noire sur la vie de Saartjie Baartman. Lequel de ces regards était pour vous le plus important ?

Un film sur le regard ? Sûrement. Ce qui m’a intéressé, c’est avant tout l’oppression du regard. C’est un or­gane, si l’on peut dire, qui a le pouvoir de conditionner la vie de quelqu’un. De celui qui est regardé, mais aussi de celui qui regarde. Il y a le regard qui enferme, celui qui paralyse, celui qui aime. Et le regard collectif, celui des spectateurs qui regardent dans une même direction. C’est passionnant d’explorer tout cela.

La plupart du temps, dans le film, ce qu’on montre, c’est le regard de ceux qui voient les spectacles, et qui en général ne sont pas dupes d’assister à un jeu. Mais ce sont ceux qui ne regardent pas vraiment cette femme, comme Cuvier, qui ont un regard politique, car ils ont besoin de ce personnage considéré comme le chaînon manquant entre l’homme et le singe pour servir leurs théories racistes. C’est évidemment le pire des regards. Celui qui a donné sa dimension tragique au destin de Saartjie Baartman.

Votre film, parce qu’il oblige le public à voir un spectacle troublant, dans la position d’un voyeur pendant des séquences qui durent longtemps, en mettra plus d’un mal à l’aise. C’est ce que vous recherchiez ?

Je ne devais pas faire un film joli, proposer par exemple un mélodrame qui aurait permis de s’identifier au personnage. Habituellement, on cherche à séduire le spectateur, consciemment ou non. À lui procurer du plaisir, à le divertir. L’histoire de ce personnage ne se prêtait pas à ça. La traiter ainsi aurait été indécent. J’ai donc préféré déranger plutôt le spectateur. Résister autant que possible à la tentation de la séduction. Son malaise, c’est le mien. Et s’il y a voyeurisme, il est provoqué par un personnage qui a aussi une dimension érotique, que je ne voulais pas occulter. Même dans son avilissement, le personnage conserve une beauté et une sensualité que je voulais montrer.

Vous avez fait un film dérangeant. Mais peut-être aussi très « politiquement correct »…

Cela ne me choque pas d’entendre cela. Et si le film est politiquement correct, tant mieux. Mais je ne le pense pas. Il interroge au contraire le politiquement correct, je crois. En obligeant par exemple le spectateur, qui, comme presque tout le monde, croit ne pas pouvoir être raciste, à s’interroger sur cette certitude en regardant le film. 

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