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Béchir Ben Yahmed : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Jeune Afrique (1/5)

10/11/2010 à 17:50
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Béchir Ben Yahmed dans son bureau, le 20 octobre 2010. Béchir Ben Yahmed dans son bureau, le 20 octobre 2010. © Bruno Lévy pour J.A.

Censure ou autocensure, finances, relations avec les pouvoirs, Houphouët, Hassan II, Ben Ali, Bongo, Mobutu, Giscard, Chirac, succession... Le patron de Jeune Afrique n’esquive aucune question et nous entraîne dans les coulisses de l’hebdomadaire qu’il a fondé il y a cinquante ans.

Un journal qui interviewe son propre patron… Par nature, l’exercice est risqué. Mais 50 ans, c’est un sacré anniversaire. Et après tant d’années, un journal qui est toujours dirigé, même à distance, par son fondateur, ça ne court pas les rues… Surtout, Béchir Ben Yahmed joue le jeu. Les trous d’air, les contraintes commerciales, les inévitables négociations avec les régimes africains… Le patron de Jeune Afrique n’esquive aucune question et nous fait entrer dans les coulisses d’un hebdomadaire qui ne s’est pas fait que des amis.

Depuis trois ans, BBY a pris du champ et n’assiste plus aux conférences de rédaction de son journal. À 82 ans, il prépare sa succession. Mais outre ses « Ce que je crois », il continue de donner les grandes orientations. Il fixe la ligne.

Pudeur ? Discrétion ? BBY a hésité avant d’accorder cette interview-vérité. S’il a finalement accepté, c’est sans doute à cause de ça. La ligne. « La ligne jaune », comme il dit. Aux lecteurs, aux amis et aux successeurs, il dit sur quoi, à son avis, il ne faut pas lâcher… dans les cinquante ans qui viennent. Après « ce que je crois », « ce que je souhaite ».

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Jeune Afrique : Cinquante ans après, Jeune Afrique est toujours là. Quel est le secret de sa longévité ?

Béchir Ben Yahmed : Il est triple, et assez simple, et c’est parce qu’il est simple que personne, malheureusement, ne l’a compris ni mis en pratique. Je l’ai personnellement découvert en marchant.

Primo, j’ai toujours estimé nécessaire d’accorder beaucoup d’importance à la gestion. La gestion d’un journal, c’est comme la gouvernance d’un pays. Si un pays est bien gouverné, même s’il est pauvre, doté de peu de ressources et disposant de moyens limités, il arrive à tenir et à s’en sortir. Un journal, c’est la même chose, il faut équilibrer les revenus et les charges. Depuis cinquante ans que je m’occupe de l’entreprise Jeune Afrique – car, il ne faut pas l’oublier : c’est une entreprise –, j’ai consacré au moins la moitié de mon temps à la gestion. Je ne suis pas un très grand gestionnaire, mais les études que j’ai faites me permettent de savoir ce qu’est un bilan de société et comment bien gérer une entreprise de presse.

Vous avez fait HEC…

Oui, et cela m’a évidemment aidé. Ceux qui ont essayé de créer des hebdomadaires ou d’autres publications n’étaient pas tous des gestionnaires. Prenez le cas de quelqu’un qui est votre ami et qui a travaillé avec nous, Jean-Baptiste Placca. Pour L’Autre Afrique, il aurait dû s’attacher les services d’un gestionnaire, car lui ne l’est pas – et lui donner un droit de veto. Idem pour Demain l’Afrique : Paul Bernetel s’est cassé les dents sur la gestion. Pis : l’argent qu’il a reçu a été gaspillé.

Le deuxième secret de cette longévité, c’est que j’ai eu la chance de pouvoir cumuler les deux fonctions principales d’un journal : la gestion et la rédaction en chef. J’ai appris, j’aime ça, et je crois que je sais le faire. Or, comme vous le savez, cela n’existe presque plus, y compris en France depuis la disparition d’Hubert Beuve-Méry [ex-directeur et fondateur du Monde], qui est mon maître à penser, et le départ de Jean-Jacques­ Servan-Schreiber [ex-directeur de L’Express]. Même Robert Hersant n’a pas rassemblé les deux casquettes. Au Nouvel Observateur, c’était un duo : Claude Perdriel et Jean Daniel.

Le cumul des deux fonctions est un grand atout, mais c’est aussi un inconvénient sérieux, parce qu’un rédacteur en chef est porté sur la dépense, alors qu’un directeur de gestion est fortement enclin à la freiner. Ayant été davantage rédacteur en chef, j’ai souvent commis l’erreur de trop dépenser.

On va donc dire que Béchir Ben Yahmed­, c’est à 60 % un journaliste et à 40 % un homme d’affaires ?

Oui. Ou plutôt 65-35, deux tiers, un tiers.

Enfin, le troisième secret, c’est qu’il ne faut rien faire d’autre. Il faut y consacrer toute sa vie, douze heures, quinze heures par jour, pendant des années. J’ai quitté la politique, j’ai quitté les affaires, j’ai tout quitté pour ne faire que cela depuis cinquante ans.

Beaucoup de Subsahariens se sont approprié ce journal comme le leur, alors qu’il est fait majoritairement par des Européens et des Arabes. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

C’est ma grande fierté, et c’est la grande réussite de ce journal. Je suis prémuni contre le racisme depuis mon enfance. Je ne sais pas ce que c’est. Et ça aide beaucoup.

Est-ce grâce à votre famille ?

Je ne le sais pas. Je suis d’une île, Djerba, où la présence juive est millénaire. À l’époque, les Juifs étaient très pauvres, plus pauvres encore que les musulmans. Je les voyais vivre. Ils étaient travailleurs et volontaires, bien que quasiment analphabètes. À Djerba, nous avons aussi – héritage de l’Histoire – une petite minorité noire totalement intégrée. Je suis donc prémuni contre le racisme et l’antisémitisme. Quand l’État d’Israël a été créé, j’étais étudiant, ici, à Paris. Mes condisciples musulmans bouillonnaient, voulaient se porter volontaires pour défendre la Palestine. Ma perception était différente. Par mes lectures, j’avais déjà compris que les Juifs avaient besoin de ça. Je savais ce qui s’était passé en Allemagne. Et, tout en sentant que les Palestiniens avaient été dépossédés de leurs terres, je ne considérais pas les Juifs comme des usurpateurs.

J’estime qu’il y a un problème qui n’a pas été – et qui n’est toujours pas – convenablement traité. Quand je vois aujourd’hui Israël se comporter comme un État raciste, presque comme le régime de l’apartheid, je ne marche pas. Mais, pour moi, la droite israélienne au pouvoir ne représente pas tous les Juifs, pas ce qu’ils ont de meilleur. Ça non.

Comment expliquez-vous que, pour beaucoup de Subsahariens, Jeune Afrique, c’est leur journal ?

Ils ont compris que nous avons fait nôtres leur cause et leur combat, et que nous sommes liés par une communauté de destin. Et je crois qu’ils ont eu raison parce que c’est vrai. Il n’y a pas de différence entre la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie ou la guerre du Congo. C’est la lutte pour l’indépendance. Ils l’ont bien senti.

Les Subsahariens qui arrivent à Jeune Afrique se sentent chez eux. Je connais évidemment mieux l’Afrique du Nord et les problèmes du Moyen-Orient, mais je ne fais pas de différence. Tout au long de son histoire et jusqu’à ce jour, Jeune Afrique a compté dans ses rangs des Africains – noirs et blancs –, des Juifs, des Arabes, des musulmans, des animistes, des chrétiens et des athées. Cela marche assez bien parce que Jeune Afrique n’est pas un journal de Blancs qui emploient des Noirs. Ce n’est pas du tout ça. Et quand un Siradiou Diallo, un Justin Vieyra ou un Sennen Andriamirado quittent les leurs pour venir travailler avec nous, Jeune Afrique devient leur journal et leur famille. Et c’est moi qui les ai fait venir. Par exemple, Senghor ne considérait pas Jeune Afrique comme un journal arabe. Pas plus qu’Alpha Oumar Konaré ou Amadou Toumani Touré – ATT – [le président malien] aujourd’hui. Tous considèrent que c’est leur journal. La fusion a été faite et c’est ma principale fierté, car ce n’était pas acquis d’avance.

Pour nous, il y a plusieurs Afrique qui n’en font qu’une.

Quel est le concurrent qui vous a le plus inquiété tout au long de ces cinquante ans ?

Aucun. « Inquiété » n’est d’ailleurs pas le mot qui convient. On ne me croira peut-être pas, mais la naissance d’un concurrent m’a toujours fait plaisir. Il n’y a rien de pire que le monopole. Quand L’Autre Afrique a réussi à un moment donné à être un hebdomadaire d’assez bonne qualité, j’étais très content. Et puis ceux qui ont tenté de créer des journaux concurrents sont tous issus de Jeune Afrique. Ils y ont appris le métier, sont ses enfants.

Et vous êtes-vous inspiré de L’Autre Afrique pour améliorer Jeune Afrique ?

Ce serait beaucoup dire, mais chaque fois qu’il y a un nouveau journal, je le prends, je le feuillette, je dis : « Regardez, ça, c’est mieux que nous. » Aujourd’hui, par exemple, pour le mensuel que nous éditons, La revue, chaque fois qu’il y a un autre mensuel qui paraît, je le prends, je le décortique. Que ce soit XXI, Muze, ou n’importe quel autre, français, anglo-saxon, voire italien. Il y a toujours quelque chose de mieux chez les autres. Une maquette, une rubrique originale, une nouveauté…

Quels ont été les moments les plus difficiles pendant ces cinquante années ?

Il y en a eu beaucoup. Ce qui nous a fait le plus de mal, nous a fait perdre beaucoup de temps et d’argent, ce sont les saisies et les interdictions.

En Guinée, nous avons été interdits par Sékou Touré à partir de 1963. C’était à Addis-Abeba, lors de la réunion constitutive de l’OUA. Il m’a convoqué dans sa chambre d’hôtel pour me faire la leçon, mais avec la violence qui le caractérise. Il l’a fait pendant une heure, alors qu’il était attendu pour déjeuner par quelques-uns de ses pairs, dont Habib Bourguiba. Cela lui plaisait de m’engueuler.

Il est rentré chez lui et a interdit Jeune Afrique jusqu’à sa mort, en 1983. En juillet 1972, le roi du Maroc en fera de même pour plus de trois ans. En 1976, c’était au tour de l’Algérie, et ce pendant seize ans. C’était très dur.

Les dernières interdictions remontent à la Côte d’Ivoire de Houphouët et à la Tunisie de Bourguiba, dans les années 1980. Ce fut la période la plus périlleuse, car ces deux pays étaient deux marchés importants, à la fois pour la vente et la publicité. Ils ne l’ont pas su, mais ils ont failli nous tuer. Bourguiba, qui n’était déjà plus le même, avait cédé à son entourage, mais Houphouët a pris la décision seul. Il a même affrété un avion de la présidence pour son ministre Laurent Dona Fologo – qui peut en témoigner aujourd’hui – et l’a envoyé dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest pour leur demander de faire comme lui.

Fort heureusement, ils ne l’ont pas suivi. Et c’est tout à leur honneur.

J’ai pour règle de ne pas réagir quand un État interdit le journal. Je ne vais pas le supplier de lever l’interdiction. Dieu merci, pour Jeune Afrique, il y a des gens, comme Houphouët, qui ont eu mauvaise conscience ou qui ont compris que cela était contre-productif. Quand il a constaté – ou cru, car on faisait semblant – que l’interdiction ne nous pesait pas, il m’a envoyé Alassane Ouattara, alors gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Houphouët l’a appelé un beau jour et lui a dit : « Béchir est ton ami ? » Alassane a eu le courage de répondre : « Oui, monsieur le président. » Alors, a repris Houphouët, « va le voir pour savoir pourquoi il est contre moi. Et jusqu’à quel point ». Alassane est venu à Paris. Lui, Siradiou Diallo et moi avons dîné ensemble et discuté. Il a bien vu que nous n’étions pas hostiles à Houphouët, mais à telle ou telle décision politique. Au sortir du dîner, il lui a téléphoné, et lui a dit : « Non, il n’est pas contre vous, monsieur le président. » Le lendemain matin, Houphouët faisait annuler l’interdiction par le bureau politique du PDCI.

Est-ce que ces moments difficiles correspondent à des erreurs stratégiques de votre part ?

Dans le cas de la Guinée ou de l’Algérie, non. Ce sont des décisions délibérées, courageuses ou hasardeuses, sur lesquelles je peux m’expliquer. Quand nous sommes vraiment persuadés que l’intérêt d’un pays ou d’une région est en jeu, nous fonçons, quel que soit le risque. Par exemple, en 1976, j’ai jugé que la position de l’Algérie sur le Sahara occidental était une erreur stratégique, pour elle, pour le Sahara et pour la région. Allant à l’encontre de nos intérêts et de l’opinion dominante de nos lecteurs, j’ai défendu – et j’ai obligé Jeune Afrique à en faire de même – le point de vue marocain, qui me paraissait juste, dans le meilleur intérêt des Sahraouis eux-mêmes. Et je le crois encore aujourd’hui.

En Algérie, Jeune Afrique vendait chaque semaine 30 000 exemplaires et avait 8 000 abonnés. Cela représentait plus du tiers de notre diffusion. On avait un bureau à Alger et de nombreux annonceurs. J’ai dit à Mohamed Bedjaoui­, ambassadeur de l’Algérie à Paris, qui est un ami : « Écoutez, nous sommes amis, mais je ne pourrai pas vous soutenir. » Il peut lui aussi en témoigner. Puis je suis allé voir l’ambassadeur du Maroc, Youssef Bel-Abbès, qui était aussi un ami : « Nous avons été interdits chez vous pendant plus de trois ans, mais Jeune Afrique va vous soutenir. » Nous n’avons donc pas soutenu l’Algérie, qui nous a interdits. Le président Boumédiène a cru qu’il allait avoir la peau de Jeune Afrique et a fait ce qu’il a pu pour nous tuer.

Le roi du Maroc avait, lui, compris dès novembre 1975 qu’il était de son intérêt de lever l’interdiction. On a donc renoué avec le Maroc, mais il ne représentait que 10 % du marché algérien. Et on a perdu l’Algérie de 1976 à 1992. Si on n’arrive pas aujourd’hui à y retrouver notre place, c’est parce que toute une génération d’Algériens a perdu l’habitude de lire Jeune Afrique, parce que le pays a changé, parce que le problème de la distribution des journaux n’y est pas résolu.

Lire la suite de l'interview : Béchir Ben Yahmed, l'Algérie et le Maroc

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