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Germaine Acogny, une étoile dans le cosmos

13/10/2010 à 12h:52
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Grande prêtresse de son art, Germaine Acogny s'efforce de faire ressentir le travail du corps. Grande prêtresse de son art, Germaine Acogny s'efforce de faire ressentir le travail du corps. © Camille Millerand pour J.A.

Alors qu’elle signe son grand retour sur scène en solo avec "Songook Yaakaar", pendant deux jours, la danseuse sénégalaise Germaine Acogny a formé des amateurs à la magie de sa technique. Reportage.

Professorale, la chorégraphe Germaine Acogny explique : « Ma danse est un dialogue avec le cosmos, et l’on doit prendre l’énergie de la Terre. Nos pieds sont nos racines, la poitrine le Soleil, les fesses la Lune, le pubis les étoiles, la colonne vertébrale le serpent de vie. » Jusque-là tout va bien. « Le bassin doit être en perpétuel mouvement, car si les étoiles s’arrêtent c’est la catastrophe. » Ça se complique. « Bougez vos lunes ! Je veux voir vos étoiles en mouvement. » Aïe, aïe, aïe. Qui a dit que le journalisme était un métier de tout repos ? Me voilà, moi, pro jusqu’à la pointe des pieds, avec ma carcasse raide comme un crayon, à devoir agiter ma galaxie (et en rythme, qui plus est). Pour mieux comprendre la technique de la mère de la danse africaine contemporaine…

Il y a deux ans, à Cuba, Germaine Acogny m’avait dit, sourire en coin, cigarillo aux lèvres, et on ne peut plus sérieuse : « La danse, c’est quelque chose de culturel. Ça s’apprend. Mais surtout, il faut la pratiquer pour la ressentir. » Comprenez : pour pouvoir en parler. Résultat : me voilà, ce 2 octobre, avec plus de 150 personnes divisées en quatre groupes, à suivre les précieux conseils de celle que Maurice Béjart considérait comme sa fille. À chaque début de saison, le Centre national de la danse (CND), à Pantin, en région parisienne, invite le public à ouvrir le bal le temps d’un week-end de « danses partagées ». Des ateliers « découverte » sont animés par les plus grands noms du milieu : la danseuse étoile de l’Opéra national de Paris Marie-Agnès Gillot pour le classique, Wayne Barbaste, un ancien de la compagnie Alvin Ailey pour le jazz…

Le corps tendu, le visage fermé, juste avant d’entrer dans le studio, Germaine Acogny confie avoir le trac. « Grâce à l’homéopathie, j’arrive à gérer ça, mais c’est systématique. Avant un cours ou au moment d’entrer en scène, j’appréhende toujours. » J’aurais dû prendre quelques granules moi aussi… L’ancienne directrice de l’école Mudra Afrique (de 1977 à 1982) de Maurice Béjart n’enseigne plus aux amateurs. Ce week-end sera une exception. « J’ai formé suffisamment de jeunes qui transmettent aujourd’hui ma danse. Mais j’étais ravie d’accepter l’invitation du CND. Je respecte et j’admire beaucoup toutes ces personnes qui ont eu le courage de venir ce week-end, car, moi, je serais bien incapable de vivre leur quotidien et de rester huit heures derrière un ordinateur ! »

Leçon de vie

Germaine Acogny a conservé intact le goût de la transmission. Elle a créé en 2004 l’École des sables à Toubab Dialaw, un paisible village de pêcheurs situé à une cinquantaine de kilomètres de Dakar. En janvier prochain, à 66 ans, elle y accueillera, avec la chorégraphe australienne Elizabeth Cameron-­Dalman (75 ans), une vingtaine de femmes de plus de 50 ans pour leur permettre de « ressentir l’énergie du corps et celle de l’environnement ». Habituellement, elle forme des artistes venus du monde entier apprendre sa technique, un mélange de danses traditionnelles africaines, et de danses occidentales classiques et contemporaines. Et dont elle explique les fondamentaux aux curieux qui suivent son cours. « Je ne la connaissais pas, reconnaît Amandine, mais j’ai lu sur internet que c’était la star de la danse africaine. C’était l’occasion de découvrir son art et de la rencontrer. »

Après avoir invité les participants à se saluer les uns les autres, « Mama Germaine », comme la surnomment les élèves de l’École des sables, commence : « Formez un cercle, vos pieds doivent toucher ceux de vos voisins. Attention, ne vous marchez pas dessus. N’acceptez jamais que l’on vous marche sur les pieds ! » Des cours de danse qui deviennent des leçons de vie. « Nous sommes des arbres, profondément enracinés dans le sol, la tradition. Et nous nous élevons vers le ciel, prêts à puiser dans ce qui vient d’ailleurs. » La tension commence à retomber, les traits de son visage se font plus légers, le corps s’échauffe. Le nôtre aussi : il apprend à « piler », à « presser le piment » ou à s’asseoir en cocher. Chaque mouvement reprend un geste du quotidien et le sublime : un bras plié à la hauteur de la poitrine, l’autre au-dessus de la tête, le poing fermé qui s’abaisse vers le premier, accompagnant un balancement vers l’avant du haut du corps. « Pour piler un aliment, la force ne vient pas du bras mais du dos. »

Grande prêtresse de son art, Germaine Acogny s’efforce de faire sentir tout le travail de la colonne vertébrale avec ses contractions et ses ondulations. Comment arriver à avancer tout en mouvant ses étoiles, son soleil, et ses bras, sans avoir l’air d’une poule qui picore dans une bassecour ? Indiscutablement, « la danse, ça s’apprend ». Les mots se font encourageants. Mais derrière une générosité taquine, on devine une force de caractère exceptionnelle. Intransigeante et sévère, Germaine Acogny, le crâne rasé, les épaules athlétiques qu’un maillot de bain sous un large pantalon rend sculpturales, sait l’être aussi.

« Discipline, discipline », ordonne-t-elle à l’un de ses étudiants dans Songook Yaakaar, son dernier solo qu’elle présente au CND du 13 au 15 octobre. « Cela faisait neuf ans que je ne m’étais pas produite en solo, depuis Tchouraï. Dans cette pièce, je réglais mes comptes avec moi-même. Il fallait que j’en passe par là pour accoucher de moi-même et pouvoir ensuite construire Songook ­Yaakaar. » Un accouchement qui n’a pas été indolore. « Cela faisait cinq ans que j’y pensais, mais je m’y suis mise sérieusement il y a seulement deux ans. J’ai créé Songook Yaakaar en résidence au Ballet de Marseille. Puis j’ai présenté mon travail devant quelques personnes. J’ai été prise de panique et je me suis enfuie. » Une angoisse qui l’anime et qu’elle parvient à dépasser.

Réponse au discours de Dakar

Présenté en avant-première lors de la Biennale de la danse de Lyon (la plus importante au monde), le 17 septembre, Songook Yaakaar est une vibrante réponse au malheureux discours de Dakar de Nicolas Sarkozy. « Je sais bien que l’on ne doit pas laver son linge sale en public, mais à partir d’un certain âge, on ne doit pas se laisser emmerder gratuitement. » Et de faire un pied de nez à cette France qui expulse à tout va ceux qu’elle juge indésirables : « Je suis de passage, mais j’ai le droit d’être en France. Mon grand-père était tirailleur sénégalais. Tout ce sang versé me donne le droit du sol », proclame-t-elle avant de décliner sa « carte d’appartenance. Sexe : féminin. Ethnie : yorouba. Lieu de naissance : Porto-Novo. Pays : Bénin, ex-Dahomey. Nationalité : sénégalaise et française. Mariée à un Allemand… Mon identité, c’est ma danse ». Et cette danse, elle se plaît à la faire découvrir : « Peu importe si vous vous trompez, l’essentiel pour ce cours-ci est que vous preniez du plaisir. » Un plaisir qui s’est rappelé à moi deux jours durant à travers d’agréables courbatures. Alors n’hésitez pas à suivre ce conseil que la fourmi de La Fontaine adresse à la cigale : que vous passiez votre vie devant votre ordinateur ou que vous rêviez de devenir la future Germaine Acogny, « Eh bien ! Dansez maintenant ! »

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