Extension Factory Builder

Youssoupha Sarr, l'imam qui donne de la voix aux banlieues

21/10/2010 à 10:41
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Youssoupha Sarr, le 19 septembre dans une rue de la capitale. Youssoupha Sarr, le 19 septembre dans une rue de la capitale. © Émilie Régnier pour J.A.

De la mosquée à la rue, il n’y a qu’un pas que Youssoupha Sarr, imam et leader de la contestation sociale à Dakar, n’a pas hésité à franchir. Il appelle au non-paiement des factures d’électricité pour protester contre les délestages. Portrait.

Il est apparu comme un ovni, en 2008, à la tête du Collectif des imams et résidents des quartiers de Guédiawaye et de la banlieue de Dakar. Depuis, Youssoupha Sarr n’a cessé de faire parler de lui. Dernière sortie en date, le 30 septembre : son appel au boycott – le second en deux mois – des factures de la Sénélec (Société nationale d’électricité), en réaction aux délestages qui pourrissent la vie des Sénégalais. « La question de l’électricité au Sénégal, ce n’est pas quelque chose qu’on peut régler par des lamentations », dit-il. « Casser des bus, cela ne sert à rien. Nous prônons des solutions pacifiques. Il faut toucher au porte-monnaie de la Sénélec. Elle ne remplit pas la mission pour laquelle on la paye ! »

Dans le tableau sénégalais (très chargé) des nouvelles figures de la société civile, il y a les « grands quelqu’un » tels Cheikh Tidiane Gadio, l’ancien ministre des Affaires étrangères, qui a récemment créé le Mouvement politique citoyen, ou encore Amsatou Sow Sidibé, professeure de droit réputée, à la tête depuis peu du mouvement Car Leneen. Tous deux disent vouloir faire de la politique « autrement », mais plagient la rhétorique des « politiciens professionnels » qu’ils pourfendent et ne cachent pas leurs ambitions pour l’élection présidentielle de 2012. « Pour eux, l’appellation “société civile” est un cache-sexe. En fait, ils font de la politique et rien d’autre. Ce sont des usurpateurs », se plaît à ironiser un ministre du président Wade – quitte à forcer le trait.

Le ton se veut plus respectueux lorsqu’il s’agit d’évoquer Youssoupha Sarr et le collectif qu’il représente. « Ça, c’est la vraie société civile. Il s’agit d’un mouvement spontané qu’il convient de prendre en compte », livre-t-on dans l’entourage du chef de l’État, tout en reconnaissant que cet imam sorti de nulle part est un caillou bien dérangeant dans la chaussure du gouvernement.

Sarr en est persuadé : la résistance citoyenne est la seule arme valable. Les succès du collectif le confortent dans cette idée : en août 2008, le gouvernement annonce une hausse de 17 % des factures d’électricité, avant de faire machine arrière suite à la mobilisation des banlieusards. En août 2009, face à la menace d’une nouvelle hausse du kilowattheure, le collectif obtient de « préserver le pouvoir d’achat des plus faibles » en exigeant l’élargissement de la tranche « sociale » des clients de la Sénélec. Quelques semaines plus tard, les imams dénoncent la qualité de l’eau desservie dans la banlieue, responsable selon eux de nombreuses maladies, et obtiennent des engagements des autorités.

« 2012, un non-événement »

« Notre force, explique Youssoupha Sarr, c’est notre base populaire. Quand il y a un problème dans une famille, dans un quartier, c’est l’imam que les gens viennent voir en premier, pas l’élu. Les Sénégalais, nous les rencontrons cinq fois par jour. Nous avons donc le droit, le devoir de faire entendre leurs préoccupations », explique-t-il en écho aux contempteurs de ces « imams qui font de la politique au lieu de rester dans leurs mosquées ».

Avec Sarr, il n’est pas question de parler de Wade, de recevabilité de sa candidature ou de dérive monarchique. Encore moins de l’échéance électorale qui approche. « 2012, c’est un non-événement. Nous ne nous impliquerons pas là-dedans », assure-t-il. La politique politicienne, les grands discours, ce n’est pas sa tasse de thé –  son parcours ne pouvait pas en faire un tribun de salon.

Fils d’un pêcheur de Saint-Louis, Youssoupha Sarr est le seul, dans sa famille, à avoir échappé à l’appel de la mer. « À l’époque, mon père refusait d’envoyer ses enfants à l’école. Dès l’âge de 6 ans, on prenait le bateau. Mais moi, j’ai eu la chance d’être scolarisé », raconte-t-il timidement. Suivra une carrière banale de fonctionnaire de l’Éducation nationale, qui lui fera parcourir le pays avant qu’il ne se pose définitivement à Hamo 4, un des quartiers les moins défavorisés de Guédiawaye.

Canaliser les jeunes

Exode rural, urbanisation anarchique, chômage, inondations… « La banlieue polarise tout ce que le Sénégal compte de démunis. Ici, si on passe dans cinq maisons, on trouvera peut-être un salarié. Si on n’agit pas, un jour, tout explosera. Nous-mêmes, les imams, avons du mal à canaliser les jeunes. » C’est pour éviter une effusion de sang que ce retraité de 63 ans, père de six enfants, a, avec d’autres, créé ce collectif en 2008. Il s’agissait alors, pour cet imam qui n’a jamais milité dans un parti, de sa première incursion dans la sphère politique.

Aujourd’hui, il est devenu le héraut des petites gens. « On est très fiers de lui. Quand il parle, c’est toute la banlieue de Dakar qui s’exprime », s’enthousiasme un élu municipal de Guédiawaye. Lui reste modeste : malgré des lunettes Chanel à grosse monture qui ne collent pas avec le personnage, l’homme fait dans la discrétion. « Je ne suis que le porte-parole du collectif, parce qu’il en faut bien un. Mais je ne décide de rien. Chez nous, il n’y a pas de président ou de secrétaire général. »

Ses détracteurs lui prêtent des ambitions. Il serait instrumentalisé par l’opposition. « C’est de bonne guerre », glisse-t-il, avant de changer de ton : « C’est malheureux si le pouvoir ne voit notre mouvement que sous cet aspect alors que nous frôlons la catastrophe. »

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Sénégal

Coupe du monde de basket-ball : que peuvent faire les Africains ?

Coupe du monde de basket-ball : que peuvent faire les Africains ?

À partir du 30 août, trois équipes africaines participent à la Coupe du monde de basket-ball, en Espagne. Si les Américains sont favoris, et que les Espagnols espèrent également re[...]

RDC - Affaire Chebeya : plainte contre Mwilambwe confirmée au Sénégal

À la suite de la plainte déposée par la FIDH et les familles des victimes dans l'affaire Chebeya début juin, la justice sénégalaise a ouvert mardi une information judicaire à[...]

Assane Dioma Ndiaye : "La CREI viole les principes élémentaires des droits de la défense"

Le président de la Ligue sénégalaise des droits humains voit dans le procès du fils de l'ancien président un "règlement de comptes" orchestré par le régime[...]

Sénégal : colère sur le campus de Dakar

La tension qui régnait depuis des mois à l'université de Dakar est montée d'un cran, le 14 août, avec la mort d'un étudiant lors d'une intervention musclée des forces de[...]

Sénégal : la CREI refuse de laisser partir Bibo Bourgi

La Cour de répression de l'enrichissement illicite (CREI) a refusé à l'homme d'affaires Bibo Bourgi, considéré comme le principal complice de Karim Wade, d'aller se faire soigner en France[...]

Sénégal : l'opposant Samuel Sarr arrêté pour offense au chef de l'État

L’opposant et ex-ministre sénégalais de l'Énergie Samuel Sarr, proche de l’ancien président Abdoulaye Wade, a été inculpé et emprisonné pour offense au chef de[...]

Architecture : pourquoi s'approprier l'héritage colonial est une bonne chose

L'héritage achitectural colonial a souvent été délaissé en Afrique. Mais la tendance commence à s'inverser.[...]

CPI : Botswana, Sénégal et Sierra Leone se disputent la présidence de l'Assemblée

L'Assemblée des États parties au statut de Rome doit être présidée par un État africain en 2015. Mais aucun des trois candidats en lice ne se désiste pour un autre.[...]

Tragédie de Thiaroye : réponse à Julien Fargettas

Armelle Mabon est maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Bretagne-Sud. Elle apporte ici ses commentaires à la lettre ouverte de Julien Fargettas au président de [...]

Sénégal : poussée de fièvre politico-militaro-judiciaire

Affaires Karim Wade, Abdoulaye Baldé ou Aissata Tall Sall : le thermomètre politico-judiciaire sénégalais indique une température singulièrement élevée. Et voilà que[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces
Buy VentolinBuy Antabuse Buy ZithromaxBuy Valtrex