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Roland Marchal : "Le Sud peut vivre sans le Nord, pas l'inverse"

22/10/2010 à 11:53
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Khartoum, le 23 septembre. Rassemblement demandant l'organisation du scrutin dans la région d'Abyei Khartoum, le 23 septembre. Rassemblement demandant l'organisation du scrutin dans la région d'Abyei © Mohamed Nureldin Abdallah/Reuters

Manœuvres dilatoires du Nord, qui cherche à empêcher la tenue du référendum, risque d’une indépendance unilatérale du Sud et bagarre pour le partage de la rente pétrolière... Les inquiétudes sont nombreuses pour ce chercheur français spécialiste du Soudan.

Jeune Afrique : Le référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan peut-il se tenir, comme prévu, le 9 janvier 2011 ?

Roland Marchal : Pour des raisons logistiques, il est très difficile d’y croire. La commission électorale vient de décider de reporter de un mois le début du recensement des électeurs, et la délimitation des frontières pose toujours problème, y compris dans la zone d’Abyei, riche en pétrole… Mais si l’on commence à parler d’un report, on peut redouter – et c’est ce que craignent les Sud-Soudanais – qu’il ne s’agisse pas de semaines, mais de plusieurs mois avec, à la clé, un scénario à l’ivoirienne et un vote sans cesse reporté. Prendre le temps de résoudre les problèmes reviendrait donc à donner raison à ceux qui, au sein du Parti du congrès national [NCP, au pouvoir à Khartoum, NDLR], ne veulent pas de l’indépendance du Sud. On ne peut pas se le permettre.

Khartoum peut-il accepter l’indépendance ?

La communauté internationale devrait être prudente dans son expression. Il est très important que l’opinion publique nord-soudanaise ait la certitude que l’indépendance, sur laquelle débouchera très probablement le référendum, soit le résultat de l’expression de la volonté des Sud-Soudanais. Or à Khartoum, dans la classe politique comme dans la population, on se sent déjà victime d’un vaste complot. Ce sentiment de solution imposée par l’extérieur de manière quasi néocoloniale, en une espèce de conférence de Berlin bis, est partagé par l’opinion publique arabe dans la sous-région.

Depuis les accords de paix de 2005, le Nord a pourtant eu le temps de se faire à l’idée d’une sécession du Sud…

La mort de John Garang [dirigeant du Mouvement populaire de libération du Soudan, SPLM, et vice-président du Sud-Soudan], en juillet 2005, a changé la donne au Nord-Soudan. Garang était peut-être plus populaire au Nord qu’au Sud. Avec le vice-président Ali Osman Mohammed Taha, il formait un couple politique dont on croyait, à Khartoum, qu’il pourrait être l’artisan d’une vraie transformation du régime. On pouvait espérer des élections, le départ du président El-Béchir et un Soudan uni faisant une plus grande place aux Sud-Soudanais. Cet espoir est mort avec John Garang. Après juillet 2005, la nouvelle direction du SPLM n’a pas bénéficié de la même aura dans l’opinion publique. D’où le sentiment rétrospectif, au Nord, qu’on a beaucoup donné en 2005 et qu’on aurait pu donner moins.

N’y a-t-il pas un leadership clairement établi au sein du SPLM ?

La nouvelle direction a su faire un premier pas dans la réconciliation entre les Sud-Soudanais. Mais elle a mal géré ses relations avec Khartoum et conforté les stéréotypes qu’avaient les gens du Nord, notamment en s’accaparant les ressources pétrolières.

En quoi la guerre au Darfour a-t-elle, elle aussi, contribué à une certaine radicalisation de l’opinion sur la question du Sud-Soudan ?

La communauté internationale a oublié un peu vite que le Darfour et le Sud-Soudan se trouvent dans le même pays. Quand on traite un gouvernement de génocidaire, il est difficile de lui parler de référendum.

Y a-t-il un risque de déclaration unilatérale d’indépendance et de guerre ?

Si le référendum se déroule dans des conditions satisfaisantes, les Occidentaux seront sans doute les premiers à reconnaître l’indépendance du Sud-Soudan. Khartoum pourra donc difficilement envisager une guerre conventionnelle avec le Sud. La Chine n’ira pas à la crise diplomatique pour soutenir Khartoum. Elle n’y a pas intérêt et compte aujourd’hui plus sur l’Angola pour ses approvisionnements en pétrole.

La plupart des champs pétroliers se situent dans le Sud ou dans les régions frontalières. Comment les deux entités vont-elles se partager le brut ?

Difficile à dire. C’est l’un des points, avec notamment le partage de la dette ou la circulation des personnes, sur lesquels travaille une commission qui n’a pas encore rendu ses conclusions. Mais une chose est sûre : plus de 80 % des réserves de pétrole se situent dans le Sud-Soudan et le manque à gagner pour Khartoum sera énorme.

Le pétrole est dans le Sud mais le principal terminal d’exportation des hydrocarbures se situe dans le Nord, à Port-Soudan…

Depuis 2005, les sudistes réfléchissent à des solutions alternatives. Il y a un grand projet de port à Lamu, au Kenya, près de la frontière somalienne.

Le Sud peut-il être économiquement viable ?

Oui. Il a des ressources et pourrait emprunter sur les marchés internationaux. En fait, le plus difficile sera probablement de construire un État dans un pays qui n’a aucune tradition administrative, et où le pouvoir est aux mains d’un ancien mouvement de lutte armée dont les dirigeants ont plus fréquenté le bush que les universités étrangères. Ils considèrent que la victoire leur appartient et entendent bien en profiter.

Que vont devenir les deux millions de Sud-Soudanais qui vivent actuellement dans le Nord ?

Il y a toujours un risque de déplacement forcé de populations, mais les Sud-Soudanais sont globalement bien intégrés et jouent un rôle important dans l’économie du Nord. Leur départ aurait des conséquences désastreuses. Il n’empêche, ils ont été – et sont encore – victimes d’humiliations et subissent l’arbitraire policier.

Quel rôle les Américains ont-ils joué dans cette marche vers l’indépendance ?

Le processus s’est fait sous la houlette des administrations Bush et Obama. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas le pétrole qui motive Washington : la production soudanaise représente à peine 500 000 barils par jour. Les États-Unis sont bien plus intéressés par le pétrole équato-guinéen. Il y a en revanche un vrai intérêt médiatique pour le Sud-Soudan, entretenu par la communauté noire et par les Églises pentecôtistes. Vue des États-Unis, la question sud-soudanaise se résume trop souvent à des méchants arabes musulmans qui s’en prennent à des gentils chrétiens africains. Cet intérêt est aussi entretenu par Israël, qui serait ravi d’affaiblir un État islamique qui a des liens avec le mouvement palestinien Hamas.

C’est une question que l’on se pose moins, mais le Nord peut-il survivre à l’indépendance du Sud ?

Il y a un danger de fortes turbulences en cas de partition. C’est un risque sous-estimé par la communauté internationale. Certes, il y a, pour l’instant, une certaine cohésion autour du NCP et du gouvernement. Mais s’il y a indépendance du Sud, cette unité volera en éclats. L’heure sera venue d’identifier des responsables et de rendre des comptes. Il n’est pas sûr que ce gouvernement et ce régime y survivent.

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