Extension Factory Builder

Dounia Hamoutene-Puestow, océanographe à St. John's

15/10/2010 à 16h:36
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Dounia Hamoutene-Puestow. Dounia Hamoutene-Puestow. © Greg Locke pour J.A.

Cette océanographe algérienne installée au Canada étudie les conséquences de l’activité humaine sur des espèces marines comme la morue, le crabe, le homard...

Sa chair est l’une des plus pauvres en matières grasses, et l’huile obtenue à partir de son foie est riche en acides gras oméga 3, essentiels à la prévention des maladies cardio­vasculaires. Que vous la prépariez à la créole en rougail, à l’antillaise pour un féroce d’avocat (sorte de guacamole) ou pour des acras, à l’algérienne en beignets ou à l’angolaise en esparregados avec des feuilles de manioc, la morue sait s’adapter à toutes les cuisines. Et ravir nos papilles ! Las, depuis une vingtaine d’années, la belle se fait rare au fond des océans.

Affectionnant tout particulièrement les eaux froides des côtes de Terre-Neuve et de Labrador, la morue est devenue un enjeu économique majeur. À tel point qu’en cinq cents ans elle a façonné le visage de l’Est canadien. Fort longtemps, les pêcheurs basques et bretons ont tenu secret l’emplacement des bancs canadiens et en ont fait un commerce lucratif avant qu’un explorateur français, Jean Cabot, ne révèle au monde entier leur existence. Portugais, Espagnols et Anglais se ruèrent alors vers le Grand Nord. Et fondèrent villes et villages là où n’existaient que falaises et rochers. C’est le début de la colonisation de la côte est de l’Amérique du Nord. L’industrie de la morue fait prospérer des villes entières… jusqu’à ce que la pêche intensive des années 1980 (jusqu’à plus de 510 000 tonnes dans le golfe Saint-Laurent en 1982) décime les stocks. Raison pour laquelle, en 1992, le Canada annonce un moratoire interdisant la pêche au large de ses côtes, réduisant au chômage quelque 30 000 pêcheurs qui n’ont eu d’autre choix que de se mettre à l’aquaculture. « C’est un vrai défi, explique l’océanographe Dounia Hamoutene-Puestow, car la morue est un poisson qui s’adapte très mal à la culture. »

Une fois par semaine, cette fluette et dynamique chercheuse rattachée au département des pêches et océans à l’université de St. John’s, capitale de Terre-Neuve-et-Labrador, traverse l’île pour effectuer des prélèvements le long de la côte sud. L’enfant d’Oran a quitté les eaux chaudes de la Méditerranée pour les courants froids de l’Atlantique, qui drainent, chaque hiver, baleines et icebergs. Mais là comme ailleurs, les problèmes sont les mêmes : l’activité humaine menace le fragile équilibre de l’écosystème aquatique. Diplômée de l’université d'Aix-Marseille en France, Dounia Hamoutene-Puestow a d’abord mené ses recherches en Méditerranée, avant de les poursuivre au Canada. Elle étudie les conséquences des activités gazières et pétrolières, en particulier les effets physiologiques des fluides de forage, de l’eau de puits, du pétrole brut et des agents de dispersion du pétrole, sur la santé de certaines espèces comme le crabe des neiges, les moules, le homard et, actuellement, la morue et le saumon. Et s’attache à améliorer les capacités de production des pisciculteurs tout en réduisant les impacts environnementaux des exploitations. « L’essor de la salmoniculture et ses impacts revêtent une grande importance pour les collectivités de l’Atlantique nord, explique-t-elle avec conviction. À chacun de mes déplacements, les pisciculteurs que je rencontre attendent beaucoup de mon travail. C’est gratifiant, mais quelle responsabilité ! » Un savoir et des connaissances qu’elle aimerait partager également avec les chercheurs de son pays natal. Car l’océanographe n’a jamais tourné le dos à l’Algérie. Bien au contraire. « J’aimerais pouvoir développer un partenariat avec l’Institut des sciences de la mer et de l’aménagement du littoral d’Alger, mais, depuis des années, je dois avouer que je rencontre des résistances. D’une part, en Algérie, il n’y a pas de tradition de coopération ; d’autre part, je ressens une certaine jalousie. Et le fait que je sois mariée à un Allemand bloque au niveau de certaines instances. »

Née à Oran en 1969, la fille de la psychologue et écrivaine Leïla Hamoutene a grandi à Alger, dans un milieu plutôt modeste : « Mon père était économiste, ma mère enseignait le français. J’ai fait mes études jusqu’en maîtrise en Algérie. Puis une bourse franco-algérienne m’a permis d’accomplir un DEA et une thèse en France. Je suis ensuite rentrée chez moi et j’ai enseigné pendant deux ans à la faculté d’Oran, en 1995 et 1996. Mais c’était des années difficiles, en pleine guerre, j’étais à l’affût de tout ce qui pouvait me faire sortir de cet enfer. J’ai réussi à obtenir un poste à l’université de Nice où, le mois de mon arrivée, j’ai rencontré mon futur mari ! Thomas, un Allemand qui finissait ses études à l’université de St. John’s. J’ai laissé le vent me porter : j’ai fait ma demande d’immigration pour le Canada. »

En 1998, la Méditerranéenne découvre alors une île au milieu des brumes hivernales, au climat hostile, froid… et humide toute l’année. Quelques grandes chaleurs en juillet-août : une petite vingtaine de degrés. Rarement plus. Pas de quoi remonter le moral. « Le temps, c’est le plus dur à supporter. Heureusement, l’accueil des Terre-Neuviens est des plus chaleureux. Si j’ai découvert une grande ignorance par rapport à l’Algérie, ça ne veut pas dire pour autant que les gens ont des préjugés négatifs. Contrairement à ce que j’ai connu en France, il n’y a pas de racisme ici. Jamais on ne m’a demandé si j’étais musulmane. Pour autant, il est difficile d’avoir des amis originaires de l’île. Comme on dit, “people are friendly, but they are not friends”. »

Au fil des ans, Dounia s’habitue aux grands espaces. La densité de la province la plus à l’est de l’Amérique du Nord est l’une des plus faibles au monde : à peine 1,4 habitant par kilomètre carré. Un environnement calme. Peut-être trop même. Un vrai décalage avec Alger la bruyante, Alger la surpeuplée. Pendant longtemps, les Puestow hésitent à acheter un bien immobilier. Mais comment ne pas se laisser séduire par l’une de ces jolies petites maisons de pêcheur aux couleurs vives qui font l’originalité de St. John’s ? « Une maison, c’est un lien, un enracinement. Nous avions peur alors de ne plus pouvoir repartir. Mais après tout, une maison, ça se revend. » Si l’océanographe reconnaît que l’ambiance insulaire lui pèse parfois, elle s’empresse d’ajouter qu’après douze années au Canada « il devient de plus en plus difficile de retourner vivre en Algérie ». Des regrets ? Quelques-uns, sans doute, mais les liens avec l’Algérie ne sont pas coupés.

« J’y retourne tous les ans, et mes parents viennent nous rendre visite régulièrement. Depuis sept ans, j’enseigne la danse algérienne à St. John’s. Une autre manière de conserver un lien. Comme moi, mes enfants ont la double nationalité : algérienne et canadienne. Nous leur avons appris aussi bien l’allemand que l’arabe. » En plus de l’anglais et du français, qu’ils pratiquent quotidiennement. Voilà des enfants ancrés dans le monde !

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

International

Football : les Qataris du PSG face au souhait d'Ancelotti de quitter le club

Football : les Qataris du PSG face au souhait d'Ancelotti de quitter le club

L'entraîneur du PSG, Carlo Ancelotti, a manifesté dimanche 19 mai son envie de rejoindre le Real Madrid en fin de saison, mais s'est heurté à une fin de non-recevoir du club de la capitale qui souhaite[...]

Quiz : êtes-vous vraiment à jour sur l'actualité africaine ?

Sahara occidental, présidentielle malgache, Festival de Cannes, manifestations en Côte d'Ivoire... l’actualité de la semaine passée a été riche. Testez vos connaissance en[...]

États-Unis : un business nommé Jay-Z

Rappeur, entrepreneur, mari de Beyoncé... Tout semble réussir à Jay-Z. Son nouveau champ d'action : le management sportif. Son système : vantardise et débrouille. Son objectif : gagner[...]

L'actualité de la semaine en images

Affrontements en République Démocratique du Congo, visite de Valérie Trierweiler au Mali, immolation par le feu de jeunes tunisiens... Revivez en image avec "Jeune Afrique" les moments forts de la[...]

Racisme : "Be my slave", la mode au centre d'une nouvelle polémique sur l'esclavage

Après la dernière controverse autour de la gamme "style esclave" de la marque Mango, une nouvelle polémique secoue le milieu de la mode. Cette fois-ci, c’est un shooting baptisé "Be[...]

Italie : Cécile Kyenge, un parcours de battante

Ophtalmologue de 48 ans, d'origine congolaise, Cécile Kyenge est le premier ministre noir de l'histoire de l'Italie. Et, malgré les attaques racistes dont elle est la cible, elle assume avec panache ses origine.[...]

France - Libye : bienvenue à Tripolar !

Argent, sexe, pouvoir... Durant les années Sarkozy et jusqu'à la chute de Kaddafi, plusieurs proches du président français et du "Guide" libyen ont grenouillé en eau trouble.[...]

Comores : un complot ourdi en France ?

Les autorités comoriennes qui enquêtent sur la récente tentative de coup d'État ont acquis la certitude qu'une partie du complot avait été ourdie en France.[...]

Algérie : cauchemar suisse pour Khaled Nezzar

Inculpé pour "torture" en Suisse en 2012, l'ancien ministre algérien de la Défense Khaled Nezzar a été auditionné pendant plus de sept heures. Et il pourrait bientôt[...]

Législatives malaisiennes : perdant-perdant

Lors des législatives du 5 mai, le parti au pouvoir en Malaisie l'a emporté sans gloire tandis que l'opposition manquait son rendez-vous.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces