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Jean-Pierre Filiu : "L'islam dans le Maghreb est pluriel"

11/08/2010 à 12:30
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Historien, professeur à Sciences-Po Paris, arabisant, Jean-Pierre Filiu est un spécialiste de l’islam contemporain mais aussi de la mouvance djihadiste.

Jeune Afrique : Comment, au Maghreb, l’islam traditionnel a-t-il résisté ?

Jean-Pierre Filiu : L’islam dans le Maghreb est pluriel. Il y a d’abord le cas algérien. Le traumatisme de la décennie noire est encore vivace, et les réseaux laïcs et modérés ont été considérablement affaiblis durant cette période. On a une dichotomie entre, d’une part, un islam traditionnel, populaire, qui se tourne de nouveau vers le soufisme, et, d’autre part, une montée en puissance du salafisme. Certes, le salafisme s’oppose à la violence et à Al-Qaïda, mais il fait une lecture littéraliste et peu progressiste du Coran, et défend un piétisme sourcilleux.

On retrouve un peu les mêmes tendances dans les autres pays, en particulier l’affirmation de la pratique quotidienne et publique. Il y a évidemment quelques nuances. En Tunisie, toute forme d’islam politique a par exemple été interdite. Au Maroc, on tente des expérimentations, comme les mourchidate, et on travaille avec l’idée que l’islam est armé pour résister à la menace extrémiste. Mais quelles que soient les politiques mises en place, elles n’ont que peu de prise sur ce qui émane des sociétés musulmanes, c’est-à-dire un attachement sans faille à des valeurs et à la foi.

N’avez-vous pas le sentiment qu’au Maroc c’est l’islam confrérique et populaire qui est mis en avant par les autorités ?

Oui, sans doute. Mais les pouvoirs peuvent avoir les calculs qu’ils veulent, ils ne pourront ni anticiper ni favoriser ce qui se passe dans la société, c’est-à-dire la vitalité de l’islam et sa visibilité dans l’espace public. Il est difficile de distinguer dans l’action de l’État ce qui relève d’une réponse à une demande de l’opinion et ce qui est purement un calcul politique.

Les États peuvent-ils favoriser ou accélérer le processus de sécularisation de l’islam ?

Par définition, la sécularisation est un processus social. Bien sûr, il est évident que les choix des États peuvent pousser dans cette direction, comme cela a été le cas dans la Tunisie de Bourguiba. Mais la sécularisation ne se décrète pas. Il faut qu’il y ait chez l’individu le sentiment que la foi participe du privé. Et ce que l’on voit ces dernières années, à la fois avec les chaînes satellitaires et les pèlerinages, c’est une prise en charge par chaque individu de sa foi et de sa pratique. C’est un peu l’islam à la carte : on pratique tel rite, mais pas tel autre, on suit une obligation, mais pas toute l’année…

Comment voyez-vous la nouvelle formation des imams dans ces pays ?

Aujourd’hui, on a des cursus définis, et les imams sont en train de devenir des fonctionnaires. C’est une évolution importante. Le fait que les imams soient adoubés par l’État n’est pas forcément un plus. C’est même souvent l’indépendance qui apporte du prestige à certains cheikhs et oulémas.

Le contrôle de l’État sur la sphère religieuse peut être la pire et la meilleure des choses. On a pu constater par exemple que la distribution d’un prêche officiel était contre-productive. Les radicaux en ont profité pour aller là où on ne pouvait pas les repérer. Finalement, c’est une histoire qui est aussi vieille que l’islam. L’islam est incontrôlable, un point c’est tout.

Incontrôlable ? Pourquoi ?

Parce que la question de la légitimité n’a jamais été tranchée et qu’elle est impossible à trancher. En mourant, le Prophète n’a pas laissé de testament clair en ce qui concerne le mode d’organisation de la chose publique. Le califat a été mis en place après sa mort sur un mode pragmatique. On est toujours dans l’invention, on bricole, ce qui peut être très positif, mais aussi très négatif.

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