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Mohamed Achaari : "Le consensus fait du mal à la démocratie"

26/05/2010 à 09:00
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Mohamed Achaari, membre du bureau politique de l'USFP. Mohamed Achaari, membre du bureau politique de l'USFP. © Alexandre Duoeyron

Interview de l’un des poids lourds de l'USFP, qui s'explique sur sa récente décision de suspendre ses activités au sein de la direction du parti, avec deux autres figures de la formation socialiste marocaine.

Ali Bouabid, Mohamed Achaari, Larbi Ajjoul. Tous trois membres du bureau politique (BP) de l’Union socialiste des forces populaires (USFP). C’est la première fois qu’ils s’affichent ensemble en annonçant, le 19 avril, qu’ils « suspendent » leurs activités au sein de la direction. Leurs profils sont plutôt contrastés. Ali Bouabid n’est pas seulement le fils d’Abderrahim Bouabid, disparu en janvier 1992. La quarantaine, il anime la fondation du même nom qui abrite un think-tank de référence. Il a hâte que le royaume soit une démocratie à part entière et le réclame avec fougue et talent.

Mohamed Achaari, 58 ans, est un poids lourd de la formation socialiste. Écrivain, syndicaliste, député, il a été ministre de la Culture pendant dix ans. Lors de la crise de l’USFP qui s’est conclue par l’éviction de son leader, Mohamed Elyazghi, en décembre 2007, les regards convergeaient vers lui pour diriger le parti. L’intéressé – affaire de tempérament ? – ne se décidait pas à jouer les premiers rôles. Pour se départir aujourd’hui de sa réserve, il a sans doute jugé qu’il y avait péril en la demeure.

Larbi Ajjoul, la soixantaine, est parvenu à la même conclusion. Moins connu, il incarne l’esprit militant, fait d’abnégation et de dévouement. Originaire du Sud, ingénieur, il a été ministre des Télécoms.

Sur l’initiative du trio, qui est appelée à marquer la vie de la gauche et peut-être au-delà, voici les explications de Mohamed Achaari.

Jeune Afrique : Avec Ali Bouabid et Larbi Ajjoul, vous avez décidé de suspendre votre participation au BP de l’USFP. Pourquoi ?

Mohamed Achaari : On peut résumer nos objectifs en trois points : rendre vie au parti, qui se trouve dans un état de léthargie avancée ; réhabiliter la politique, dont les Marocains se détournent, comme l’a montré le taux d’abstention élevé aux élections ; mettre sur pied, avec les autres composantes de la gauche, le grand parti populaire, moderne et crédible dont le pays a besoin.

Lors du remaniement ministériel de janvier, l’entrée au gouvernement de Driss Lachgar puis le retour au perchoir d’Abdelouahed Radi auront été les deux gouttes d’eau…

Le congrès [février et novembre 2009] avait recommandé au parti d’engager une négociation avec ses alliés pour faire aboutir une série de réformes politiques et institutionnelles et de réexaminer, en fonction des résultats de cette négociation, les conditions de notre présence au gouvernement. Depuis, ce chantier prioritaire entre tous a été délaissé. Le remaniement n’a pas été discuté préalablement au BP. Ni sur le principe ni sur les personnes. Radi nous a seulement dit que le projet de réforme de la justice, dont il était officiellement chargé, était achevé et qu’il pouvait désormais quitter le gouvernement pour se consacrer au parti. En échange, l’USFP aura le ministère des Relations avec le Parlement. Plus tard, il nous dit que la majorité lui a demandé de revenir à la présidence de la Chambre des représentants. Les deux décisions ne ressortaient d’aucun projet, d’aucune vision, elles ont donné lieu à de mystérieuses tractations.

Pourquoi vous trois ?

Parce que nous nous sommes retrouvés sur les mêmes positions au BP. Nous étions d’accord sur les questions d’organisation – presse ou administration du parti –, comme sur les problèmes nationaux.

Qu’en est-il de Fathallah Oualalou ?

Il est absorbé par ses responsabilités à la mairie de Rabat. Surtout, comme toujours, il reste l’homme du consensus, alors que c’est précisément le consensus qui pose problème. Je vous signale que sur les vingt-trois membres du BP certains partagent nos convictions, mais préfèrent continuer à y siéger.

Peut-on parler de majorité ?

Disons une tendance forte.

Depuis toujours, l’USFP a connu des dissensions au sein de sa direction. On peut même parler d’une tradition de la bouderie…

Rien à voir ! C’est même le contraire de ce que vous appelez bouderie. Dans les précédents que vous évoquez, ceux qui n’étaient pas d’accord se retiraient et rentraient chez eux en essayant d’entraîner dans leur sillage des partisans. Nous, si nous suspendons notre activité au BP, nous continuons à travailler dans les autres instances. Nous nous adressons non pas à un groupe de militants, mais à tous les USFPistes sans distinction. De plus, nous le faisons à travers des écrits. Nous avons rendu public un document explicitant notre position. D’autres textes portant sur les différentes questions seront soumis à débat à l’intérieur et en dehors du parti. La volonté de transparence correspond à une option stratégique et donne toute son originalité à notre démarche. Nous tenons absolument à rompre avec l’esprit du complot qui continue de marquer le comportement de la gauche. Hier, il inspirait d’obscures actions violentes, aujourd’hui on le retrouve dans la politique du consensus. Dans les deux cas, les Marocains sont tenus à l’écart.

En clair, vous dénoncez le consensus qui réunit le roi et les partis historiques, et fonde la vie politique…

Détrompez-vous. Ce qui est en cause, ce n’est pas tant le principe du consensus que les méthodes avec lesquelles il est poursuivi. Je m’explique : c’est grâce au consensus élaboré dans les années 1990 entre le Palais et le Mouvement national – Istiqlal, USFP – que le Maroc a connu le gouvernement d’alternance présidé par Abderrahmane Youssoufi et s’est engagé dans la transition démocratique. Le consensus a porté ses fruits et nul ne remet en question cet héritage. En revanche, chacun constate qu’il rend un bien mauvais service à la démocratie dans la mesure où il jette un voile sur la vie politique et l’étouffe. Les différences, les contradictions, les nuances entre ses acteurs sont gommées, occultées, passées sous silence. Du coup, le débat politique a totalement disparu. Et tout le monde en paie le prix, à commencer par la gauche.

C’est dans un souci d’efficacité, explique-t-on, qu’on recherche le consensus sur les réformes. Et l’on va jusqu’à laisser toute l’initiative au Palais…

En n’exerçant pas son droit d’initiative, un parti perd sa raison d’être. Et comment parler d’efficacité quand les réformes sont élaborées en dehors du peuple ?

Allez-vous créer un courant ?

On verra. En bonne logique, ce ne sera pas nécessaire si nos positions sont approuvées par la majorité des militants.

Faut-il rester au gouvernement ?

Nous sommes fidèles à l’esprit du congrès : pas de départ intempestif et pas de maintien sans raison.

Dans votre document, pas un mot sur la religion. Pourquoi ?

Parce que nous parlons de politique ! Mais si c’est le PJD [Parti de la justice et du développement, islamiste, NDLR] qui vous intéresse, je suis prêt à vous en parler. Ce parti prospère grâce précisément au consensus de façade que nous dénonçons. Aux élections, il ne présente pas des candidats partout et au besoin renonce à la mairie de la capitale. Il fait tout pour devenir un parti comme les autres. La confusion est telle qu’on songe à une alliance entre socialistes et islamistes ! Alors que nos valeurs respectives sont aux antipodes et que sur des questions essentielles – femme, liberté, création artistique… – nous ne pouvons que les combattre.

N’essayez-vous pas de susciter la création de cette grande formation que le Parti Authenticité et Modernité [PAM] aspire à devenir ?

Si l’objectif est vraiment de doter le Maroc d’un grand parti, nous sommes mieux placés que quiconque pour le faire. Nous avons déjà fait nos preuves : personne ne peut contester notre indépendance et notre légitimité, attributs essentiels pour réaliser un tel objectif.

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