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Michel Rocard : "Nous avons lié l'aide à la tenue d'élections libres, sans comprendre l'Afrique"

14/05/2010 à 14:28
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L'ancien Premier ministre français Michel Rocard. L'ancien Premier ministre français Michel Rocard. © Vincent Fournier pour J.A.

À l’occasion du 50e anniversaire des indépendances, le Cameroun organise, du 17 au 19 mai, une conférence internationale sur « les nouveaux défis de l’Afrique ». Parmi les participants, l’ancien Premier ministre de François Mitterrand.

Jeune Afrique : L’aide publique au développement (APD) en Afrique s’est élevée à 27 milliards de dollars en 2009. Ne sommes-nous pas très loin des engagements du sommet de Gleneagles, en 2005, qui prévoyait 25 milliards supplémentaires avant 2010 ?

Michel Rocard : C’est vrai, mais nous traversons une crise économique, et l’essentiel n’est pas là. On est en train de prendre conscience que l’aide ne transmet pas les secrets de la croissance. L’Afrique commence à comprendre que ces « secrets » sont locaux, et que la croissance est le fruit de la qualification des personnes. Ce processus endogène suppose une harmonie entre la puissance publique et le secteur privé.

Les pays d’Afrique devraient aussi se souvenir que l’Occident a mis trois siècles et demi pour se développer. On a longtemps cru que l’aide pouvait être un substitut aux conditions démocratiques et culturelles, aux comportements collectifs, à la recherche et à l’inventivité. La preuve est faite que ce n’est pas le cas

Après les espoirs de démocratisation, dans les années 1990, on assiste à un recul : les alternances se font rares, les putschs se multiplient et les Constitutions sont modifiées pour permettre aux chefs d’État de se maintenir au pouvoir…

On pourrait bien avoir commis quelques erreurs, car la démocratie ne se parachute pas.

Après le discours de La Baule, trois chefs d’État, au Bénin, à Madagascar et au Congo-Brazzaville, dont le pouvoir était peu contesté, ont été conduits à accepter le principe d’élections régulières – du fait de la fragilité de leur balance des paiements et parce qu’ils avaient besoin de l’aide. Des intellectuels leur ont succédé : Nicéphore Soglo, Albert Zafy et Pascal Lissouba, qui avaient pour caractéristique de ne rien connaître à la politique – cela peut s’apprendre –, et, plus grave, de ne pas maîtriser les relations avec les forces de sécurité. Résultat : dans les deux premiers pays, les anciens chefs de l’État, Mathieu Kérékou et Didier Ratsiraka, sont revenus. Et au Congo, cela s’est terminé par une guerre.

Au cours de l’Histoire, de vastes zones du continent sont restées stables parce qu’elles avaient confié le pouvoir à un homme rassurant, qui organisait la paix civile et la maintenait par la palabre. Il est assez scandaleux de disqualifier ces structures pour un modèle que nous avons exporté. Nous nous sommes trompés dans les « conditionnalités » de l’aide. Nous l’avons liée à la tenue d’élections libres sans comprendre l’Afrique. Il aurait fallu la lier à la liberté de la presse, à l’indépendance de la justice et au contrôle de la police.

Le Cameroun est-il le mieux placé pour organiser cette conférence sur les défis de l’Afrique, durant laquelle tous ces sujets seront abordés ?

Quand les journalistes cesseront-ils de toujours vouloir donner les bons et les mauvais points ? Le Cameroun vit en paix depuis longtemps. C’est un pays bilingue, avec une histoire difficile, ce n’était pas évident. Il a plutôt respecté ses élites et n’a pas commis les bévues liées aux excès naïfs d’un démocratisme sans terreau favorable. Le pays le mieux placé pour aborder ces sujets est évidemment celui dont le chef pense en ces termes, avec le courage d’ouvrir le débat. Mon pronostic est qu’il se dira beaucoup de choses durant cette conférence, y compris des sottises, mais aussi des choses vraies et courageuses. Il est important et urgent que le continent affiche une capacité collective à agir et que ses élites puissent se réunir pour inventer un discours proprement africain.

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Site officiel de la conférence : www.yaoundeconference-africa21.org

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