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Cinquante ans de rêves assassinés

11/05/2010 à 12:59
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Écrivain congolais (Brazzaville), enseignant à Simon’s Rock College et à Bard College, États-Unis

Ce qui m’attriste et me révolte le plus lorsqu’on évoque les 50 ans des indépendances africaines, ce ne sont pas tant les échecs politiques et économiques – le bilan est facile à faire –, mais c’est l’anéantissement de tous les rêves portés par la jeunesse de cette époque-là. Cinquante ans après, la jeunesse d’aujourd’hui – l’avenir du continent – n’a plus de repères endogènes. Non seulement son imaginaire se nourrit essentiellement des schèmes venus de l’extérieur, notamment de l’Occident, mais, plus tragique encore, lorsque, désespérée, cette jeunesse veut un interlocuteur qui puisse l’écouter et la conforter, c’est vers l’Europe qu’elle se tourne, comme ce fut le cas pour Yaguine Koïta et Fodé Tounkara, deux adolescents guinéens découverts morts de froid en 1999 dans le train d’atterrissage d’un avion à l’aéroport international de Bruxelles. Deux enfants (Yaguine et Fodé étaient respectivement âgés de 15 ans et 14 ans à cette date) qui ont sacrifié leur vie sur le chemin de l’Europe, car, ont-ils écrit, « on souffre trop en Afrique ».

 

Pour bien saisir l’état d’esprit de ces jeunes d’alors, un retour en arrière s’impose. Au milieu des années 1960, inspirés et emportés par le tourbillon des idées et des luttes qui étaient dans le fond de l’air – le Vietnam, les mouvements de guérilleros d’Amérique latine, en particulier à Cuba, les luttes de libération des colonies portugaises – et convaincus que l’Histoire avait changé de camp et était maintenant de leur côté, les jeunes Africains ne pouvaient pas penser leur avenir hors du continent. Une Afrique qu’ils voyaient bientôt totalement libérée et transformée en quasi-paradis terrestre. Le corollaire de tout cela était qu’un grand sentiment de solidarité, de sacrifice et d’amour pour le pays les unissait. Ainsi, le rêve des étudiants n’était pas de partir, mais de revenir au plus vite au pays et de mettre la main à la pâte pour le transformer.

Malheureusement, dès la fin des années 1960, ces ­rêves se sont effondrés. D’abord brisés sous la poli­tique des dirigeants qui prirent les rênes aux indépendances. Trop accaparés par la tâche quotidienne de créer un État sur les décombres d’un territoire colonial délimité de façon arbitraire, ces dirigeants n’ont pas eu de vision politique inspiratrice capable de mobiliser pour le meilleur l’énergie de cette jeunesse. Arrivée à son tour aux affaires, celle-ci s’est servie du romantisme révolutionnaire et de l’illusion lyrique de son adolescence pour éradiquer tout discours alternatif, ouvrant ainsi la voie à la répression, la dictature, la corruption et à tous les maux dénoncés actuellement.

 

Aujourd’hui, le rêve d’Afrique n’existe plus. Pour cette jeunesse, la politique n’est plus un levier pour transformer le monde, mais un moyen pour s’enrichir très vite et frauduleusement, comme elle s’en aperçoit au quotidien. Elle est partagée entre deux mondes, non pas celui de la tradition et celui de la modernité, comme on se plaît souvent à le dire, mais entre le monde du XXIe siècle et ses conditions de vie moyenâgeuses. Écartelée, en vérité, car d’un côté elle aspire à ce monde du XXIe siècle, dont elle maîtrise très bien les instruments (internet, téléphone cellulaire, télévision satellitaire, etc.) et dont elle vit en direct tous les événements (Coupe du monde de football, mort de Michael Jackson, catastrophes planétaires comme en Haïti), tandis que de l’autre elle végète dans un autre monde, celui de la pauvreté et de la pénurie, où avoir un repas quotidien, des soins de santé de base et une éducation tient du miracle. Que voudriez-vous qu’elle fasse pour sortir de cette situation schizo­phrène, si ce n’est tourner son regard hors du continent, faute d’interlocuteurs locaux ? Alors elle émigre, elle se rêve footballeur millionnaire en Europe ou musicien superstar en Amérique. Elle n’a plus aucune ambition pour l’Afrique, et ce pour de bonnes raisons.

Il est donc urgent de redonner à la jeunesse le rêve d’Afrique. L’enjeu est trop important pour le laisser seulement entre les mains des hommes politiques et des technocrates. À côté des ingénieurs qui ouvriront les routes, des hommes politiques qui travailleront pour un État démocratique et prospère, des médecins qui soigneront, il faudra aussi l’implication massive des écrivains et des artistes car ils sont les mieux placés pour nourrir l’imaginaire de cette jeunesse dont les rêves ont été tués. Ainsi, les Yaguine Koïta et Fodé Tounkara ne se tourneront plus vers « les messieurs d’Europe » pour être écoutés.

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