Extension Factory Builder
22/04/2010 à 11:49
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Alexis Musanganya Alexis Musanganya © Jean-François Leblanc / Agence Stock Photo pour J.A.

À 36 ans, ce Canadien d’origine rwandaise est devenu le porte-drapeau du combat contre l’homophobie au sein de la communauté africaine du Québec.

Alexis Musanganya a 4 ans. Il s’imagine que sa mère, journaliste à la radio, est miniaturisée à l’intérieur du poste. D’où sa dévotion pour l’objet. Des années plus tard, quand il entend le chanteur français Michel Sardou entonner dans cet objet magique « Est-ce une maladie ordinaire ? Un garçon qui aime un garçon… », il saisit l’occasion pour interroger sa maman sur cette question mystérieuse. « Ne t’en fais pas, lui répond-elle. C’est une affaire de Blancs. Chez nous, ça n’existe pas. »

« Ça. » Parce qu’il n’y a pas de mot, dans la plupart des langues africaines, pour dire « homosexualité ». Pourtant, en cette année 1990, dans le milieu intellectuel de Kigali, où il est né et a grandi, Alexis Musanganya sait déjà qu’il a « une orientation sexuelle différente ». C’est pour cela qu’il a choisi le petit séminaire. « La seule possibilité de rester respecté dans la société, sans me marier, était la prêtrise », explique l’homme au sourire facile dont l’allure et les mots sont toujours soignés.

Mais avant d’arriver au Québec, en 1998, avant de devenir le premier Québécois d’origine africaine à s’engager pour la cause des gays et des lesbiennes noirs, avant d’avoir un CV de militant aussi long qu’un hiver canadien, Alexis Musanganya était persuadé que les démons s’étaient emparés de son corps. Au séminaire de Kigali, ce cinquième enfant d’une fratrie de sept s’est confié aux prêtres. Ils lui ont conseillé de réciter un rosaire. « J’en ai dit 1 000. Au bout du compte, j’étais toujours le même », raconte-t-il.

En 1994, alors que la guerre éclate au Rwanda, il a définitivement compris qu’il ne pouvait pas devenir un autre. Depuis six mois, il fréquente l’université de Butare, en sciences appliquées. La fac est jumelée à celle de Sherbrooke (Canada), la ville québécoise où vient de s’installer sa sœur. Il se prend à rêver à cet eldorado, « cet ailleurs où vivent les malades qui [lui] ressemblent. »

« J’imaginais les homosexuels comme des gens dépravés »

Quatre ans plus tard, grâce à sa sœur, Alexis Musanganya a été exaucé. Il est dans une cabine téléphonique publique du centre de Sherbrooke. Il appelle anonymement le centre d’aide pour les homosexuels Gai Écoute. « Ils m’ont aidé à me découvrir, comme un bébé qui apprend à marcher. » Le jour où il pousse la porte du bar gay de la ville, il est aussi soulagé que tremblant. « Je pensais saluer le diable assis sur un trône. En bon Africain, j’imaginais les homosexuels comme des gens dépravés. » En fait de créatures démoniaques, il rencontre des gens à l’aise, dans un pays qui les respecte. Le paradis ?

À Sherbrooke, il étudie l’informatique. « Même si je n’avais jamais touché un ordinateur de ma vie », plaisante celui qui travaille désormais comme webmestre à l’Office de consultation publique de Montréal. Aussi volontaire qu’apparemment désinvolte, Alexis Musanganya n’est pas peu fier. En 2002, il a mis à profit ses nouvelles compétences pour cofonder le site internet gayafrique.com, premier site francophone gay traitant des problématiques homosexuelles. Par un Africain et pour les Africains. « On y a diffusé des témoignages et des informations. Je voulais montrer aux gays d’Afrique qu’on n’a pas besoin d’émigrer pour vivre son homosexualité. »

Vraiment ? Sur un continent où les homosexuels risquent la prison et parfois la peine de mort ? « Il faut donner du temps à l’Afrique, qui croit encore que la colonisation lui a apporté l’homosexualité, alors qu’elle lui a apporté l’homophobie, relativise-t-il. Je crois en l’influence qu’aura un jour le coming out de certaines personnalités. C’est la clé. Si l’on veut que les mentalités changent, nous devons commencer par bien nous accepter nous-mêmes. Regardez-moi : j’étais timide et gay, j’ai transformé ma faiblesse en force. » Dès sa création, le site enregistre des centaines de milliers de visites. « La section rencontres a permis à beaucoup de gays d’Afrique de sortir de leur isolement et de créer des associations », se réjouit le militant.

Lorsqu’il emménage à Montréal, Musanganya fréquente le Village, le quartier homo de la ville. Des couleurs sur des drapeaux arc-en-ciel, il y en a. Mais des Noirs dans les rues, non… « Même ici, les gays d’origine africaine ont du mal à s’assumer, car leur communauté les rejette. » En 2004, désormais attaché à ce Canada qui lui a tout donné, le Rwandais fonde Arc-en-Ciel d’Afrique, un organisme pour les gays et lesbiennes d’origine africaine vivant au Québec. Discussions, conférences, informations santé visent à faire respecter l’homosexualité. Quoi qu’il arrive, il fonce. Comme si c’était hier, il se souvient des réflexions lancées par de nouveaux immigrants, lors de séances de démystification de l’homosexualité organisées par le Groupe de recherche et d’intervention sociale (Gris) de Montréal. « Tu es la honte du continent ! » « Plus je serai loin d’un homo, mieux je me porterai ! » Des discours « feu de paille », assure-t-il. « Je les interroge : comment réagiras-tu le jour où ton enfant, né ici, t’annoncera son homosexualité ? Mon rôle ce n’est pas seulement de mettre les gays à l’aise, mais d’aider les Africains à s’intégrer culturellement, à comprendre que, ici, ils ne pourront pas traiter un homosexuel de tous les noms ! »

Un combat mené à 100 à l'heure

« Alexis mène un combat difficile, estime Stephan Giroux, responsable du comité de diversité culturelle au Gris. Mais c’est un rassembleur, qui crée des liens et agit avec diplomatie et détermination. Il a décloisonné notre Gris, un peu trop québéco-blanc. »

Contribuer à ce que l’Afrique ne soit plus le continent qui manque sur la scène gay, il dit le faire « tout doucement ». En réalité, c’est à 100 à l’heure et sur son temps libre. Il piste tous les colloques et toutes les conférences sur le sujet, s’est démené pour qu’une délégation africaine participe aux défis sportifs Outgames de Montréal, copréside le regroupement des organismes gays ethnoculturels, est membre d’Action Séro-Zéro…

Qu’est-ce qui le fait courir ? Dire qu’il a expérimenté la fragilité de la vie serait un euphémisme. Lui qui aime pourtant raconter et se mettre en scène évoque difficilement les quatre années qui ont suivi le génocide. Des centaines de kilomètres parcourus à pied, de Kigali et Butare vers le Zaïre, puis la Zambie. Le désespoir et la mort fréquentés de trop près. « Cela a été le vide de ma vie ! Ce qui m’a fait comprendre qu’on n’a pas de temps à perdre pour être soi et agir selon ses convictions. » Lui qui semble toujours léger se raidit. « Mon ami a été accueilli dans ma famille, au Rwanda. Moi, je ne veux plus y retourner. Je veux oublier. Quand je suis arrivé ici, j’ai cessé d’être rwandais pour devenir africain. Tant mieux ! Les Canadiens m’ont donné tout le continent pour moi ! Mais n’en parlons plus. Ça brouille mon message. Moi, j’ai choisi de m’engager pour une autre cause. »

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Sur le même sujet
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Parcours suivant :
Rim Mezghani

Parcours précédent :
Karim Natouri

Réagir à cet article

Rwanda

Burundi : les cadavres du lac Rweru viennent-ils du Rwanda ?

Burundi : les cadavres du lac Rweru viennent-ils du Rwanda ?

Officiellement quatre cadavres - bien plus selon des témoignages de pêcheurs - ont été retrouvés sur le lac Rweru, au Burundi. Enfermés dans des toiles de jute et ligotés, les corps [...]

Rwanda : Sa Majesté Kigeli V, roi sans royaume

Il est le dernier monarque du pays des Mille Collines. En exil depuis plus de cinquante ans, Sa Majesté Kigeli V n'a toujours pas renoncé à revenir un jour sur sa terre natale.[...]

Rwanda - Faustin Nyamwasa : drôle de procès à Johannesburg

Sans surprise, l'État rwandais n'a pas été mis en cause dans le jugement des auteurs présumés de la tentative de meurtre de Faustin Nyamwasa.[...]

Référendum

En brumeuse Écosse le 18 septembre, mais surtout, en ce qui nous concerne, au Burkina, dans les deux Congo, au Rwanda et au Burundi, cinq pays où pourraient être organisées dès 2015[...]

Rwanda : deux hauts gradés formellement accusés d'incitation au soulèvement

L'ancien chef de la garde présidentielle rwandaise et un général en retraite, récemment arrêtés au Rwanda, ont été accusés vendredi de "propagation de[...]

Afrique du Sud : 1 Rwandais et 3 Tanzaniens jugés coupables de la tentative d'assassinat sur Nyamwasa

Quatre individus ont été jugés coupables vendredi de la tentative d'assassinat en 2010 de Faustin Kayumba Nyamwasa, l'ancien chef d'état-major du président rwandais Paul Kagamé avec qui il[...]

CAN 2015 : Etekiama s'explique, le Rwanda va faire appel

Agiti Taddy Etekiama, alias Dady Birori, l’attaquant rwandais d’origine congolaise (RDC), a été suspendu par la CAF, qui a également exclu le Rwanda des qualifications pour la CAN 2015 au profit du[...]

CAN 2015 : le Rwanda disqualifié, le Congo repêché

Qualifié sur le terrain face au Congo (0-2, 2-0 et 4-3 aux tirs au but) pour le dernier tour qualificatif de la CAN 2015, le Rwanda a été éliminé sur tapis vert par la CAF, à la suite de[...]

Rwanda : des médias sommés de s'excuser pour avoir accusé l'opposante Ingabire de sorcellerie

L'autorité rwandaise de régulation des médias a sommé trois organes de presse de publier des excuses et un droit de réponse pour avoir accusé de sorcellerie l'opposante rwandaise Victoire[...]

Ebola : nouveau cas confirmé au Nigeria, inquiétude au Rwanda et au Cameroun

L'inquiétude ne cesse de grandir au Nigeria. Lundi, le ministère de la Santé a confirmé un dixième cas de personne infectée par le virus Ebola dans le pays.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers
Buy VentolinBuy Antabuse Buy ZithromaxBuy Valtrex