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02/04/2010 à 11:47
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Luc Bendza Luc Bendza © Elisa Haberer/Fedephoto pour J.A.

Incroyable destinée que celle de ce Gabonais devenu acteur dans des films d’arts martiaux chinois. Et qui promeut aujourd’hui le wushu en Afrique et dans le monde.

Il lui arrive de buter sur les mots. De prendre un adjectif pour un autre. Il s’excuse en souriant : son français est devenu moins bon que son chinois… Et pour cause : Luc Bendza a 41 ans, dont vingt-six passés en Chine. Toujours zen, ce Gabonais marié à une Chinoise a su se fondre dans la culture locale. Il boit de l’eau chaude – excellente pour les organes internes, si l’on en croit la médecine traditionnelle –, mange léger et, tous les matins, vers 6 heures, quand blanchit la brume pékinoise, il quitte son lit pour faire sa gymnastique, comme une grande partie des Chinois. Une gymnastique un peu particulière dans son cas. Luc Bendza, ancien champion de wushu, est le seul Africain à jouer dans des films d’arts martiaux chinois. Il explique d’ailleurs d’emblée que le wushu est la véritable discipline pratiquée dans les films d’action, appelée à tort « kung-fu » en Occident. C’est du wushu que viennent tous les arts martiaux, à l’exception du kendo, pratiqué au Japon.

Libreville, années 1970. Luc est fasciné par les films de Bruce Lee et de Jackie Chan. « Je les voyais faire des choses incroyables et je voulais apprendre à voler comme eux ! À partir de 10 ans, j’ai commencé les arts martiaux : judo, karaté, tae kwon-do, qwan ki-do… Au collège, j’ai rencontré l’interprète de la délégation médicale chinoise à Libreville. C’est lui qui m’a donné mes premiers cours de chinois, qui m’a fait écouter des chansons de là-bas. J’étais passionné, je séchais l’école… Mes parents voyaient ça d’un très mauvais œil. Ils voulaient que je fasse des études. L’interprète a su les convaincre. Il leur a dit : « Je pense que votre fils peut réussir en Chine, il est persévérant. »

Son oncle, alors premier conseiller de l’ambassade du Gabon à Pékin, l’accueille en 1984. Il a 15 ans. « La pre­mière chose que je lui ai demandée, c’est : où sont les gens qui volent ? Mon oncle était mort de rire. Il m’a emmené aux Beijing Film Studio, et, là, j’ai vu comment les gens volaient : attachés à une corde ! Un mythe de mon enfance s’écroulait… J’étais tellement déçu que j’ai voulu rentrer immédiatement au Gabon. Puis j’ai réfléchi. »

Luc Bendza rejoint finalement le célèbre monastère Shaolin, dans le centre du pays. Il est le premier Africain à venir s’y former. Pendant un an, il accepte une discipline de fer. La réputation de l’école n’est pas usurpée. « L’entraînement est tellement dur ! C’est vraiment comme dans les films. Je me souviens des grands écarts à tenir pendant quarante-cinq minutes, des privations de nourriture et de sommeil. Certains mouvements vous apprennent à vous connaître. En sortant de là, on a une autre vision des choses. On sait quelles sont ses limites physiques mais aussi psychologiques. Ça aide à se construire au travail, en amour… »

Rentré à Pékin, il étudie le chinois pendant un an, puis passe une maîtrise et un doctorat à l’Université du Sport, soit dix ans d’études consacrées à l’équitation, aux massages, en passant par la calligraphie et la médecine traditionnelle. « Le wushu, c’est un enseignement général. Quand tu as fini ta formation, tu es un demi-médecin », résume-t-il. Durant ces dix années, il court les compétitions internationales, décroche même une médaille d’or au Championnat international de wushu sanda de Zhou Shan, en 1992, et est remarqué par Lo Wei, l’ex-producteur de Bruce Lee à qui l’on doit La Fureur de vaincre. « Il avait 90 ans, il a écrit un projet sur mon histoire et j’ai été le voir à Hong Kong. Il est mort avant que le projet n’aboutisse, mais, avant de partir, il m’a présenté à tout le monde, notamment à Jackie et Frankie Chan – avec lequel j’ai beaucoup tourné par la suite. »

Luc Bendza a joué dans une vingtaine de films et dans des séries aux noms évocateurs : Le dragon est à Shaolin, Quand le dragon attaque, Les Points mortels du kung-fu, L’Aigle de Shaolin… « J’ai réalisé un de mes rêves en jouant dans la série La Légende de Bruce Lee », dit-il. Une fierté, même s’il reste cantonné aux rôles de méchants… en raison de sa couleur de peau ! « Un comédien africain aura du mal à trouver un autre rôle ici ! Le Noir crée une distance. Vous êtes “l’étranger”. Même dans la vie de tous les jours, c’est parfois difficile. Je me souviens de ma première rencontre avec la famille de ma femme… c’était tendu ! Comme j’étais connu, ça a facilité les choses, mais imaginez un Africain qui ne fait pas de cinéma… Les Noirs souffrent d’une mauvaise image à cause de quelques éléments perturbateurs. Il suffit d’un délit commis par un immigré pour que la suspicion se porte sur la communauté. Mais c’est une erreur : la grande majorité des Africains qui étudient ou travaillent ici le fait de façon honnête. » Malgré ses origines, la reconnaissance est au rendez-vous pour Luc Bendza : les Chinois le reconnaissent dans la rue, n’hésitent pas à venir discuter avec lui et louent son intégration. Aujourd’hui, il est passé derrière la caméra : après avoir été en charge des relations extérieures de la Golden Child Films Production, dirigée par le cousin de Jackie Chan, il est régulièrement assistant réalisateur sur des films ou des séries.

 

En dehors du cinéma, il a été professeur à l’université de Pékin entre 1992 et 2005, et il y est encore conseiller permanent pour les affaires étrangères. Il est aussi conseiller pour la Fédération internationale d’arts martiaux en Europe et en Afrique. « On se bat pour que le wushu devienne une discipline olympique et pour diffuser ce sport en Afrique. Je participe d’ailleurs à des stages organisés par l’Association chinoise de wushu. Je suis notamment allé en Côte d’Ivoire et au Nigeria en 2008. »

Natif de Koulamoutou, Bendza n’a jamais oublié ses racines africaines. Il a créé il y a quinze ans la Fédération gabonaise de wushu, soutenue par le ministère des Sports et le Comité olympique. « J’ai introduit ce sport dans le pays et j’ai voulu le diffuser au niveau national. J’ai fait des démonstrations et formé des assistants. » Il a aussi ouvert le Martial Art Spirits à Bruges (Belgique). « Aujourd’hui, mon but est de contribuer aux échanges culturels et sportifs entre la Chine et l’Afrique », explique-t-il. Son autre marotte : introduire le cinéma africain en Chine. Lors du second Festival du tourisme et de la culture TouchAfrica, organisé à Pékin en septembre dernier, il a programmé plusieurs projections de films sud-africains. « C’était pour certains Chinois la première fois qu’ils voyaient un film du continent, se réjouit-il. Ce que veut le public, ici, c’est de l’humour et de l’action. Je pense qu’il y a des choses à faire au niveau des coproductions. Les Chinois sont intéressés par le cinéma africain. » Voilà de quoi réunir ses deux passions : le 7e art et les arts martiaux… Cet « Africain à la mentalité chinoise », comme il aime à se décrire, a dédié son existence au wushu. Ce qui lui réussit plutôt bien : « Cette discipline prévient les maladies, maintient en forme, donne de l’énergie, permet d’avoir une autre perception des choses du quotidien… Pour moi, le wushu donne du sens à la vie. »

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