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19/03/2010 à 15:13
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Mohamed Bourouissa Mohamed Bourouissa © Frédérique Jouval pour J.A

Allégories contemporaines et mythes urbains, les images de ce photographe algérien sont savamment mises en scène. Et s’exposent aux quatre coins du monde.

Stand 28B, marché artisanal de Bamako, Mali. Il y a là des vendeurs de babioles pour touristes, des journalistes français, un artiste tunisien… Depuis plusieurs jours, Mohamed Bourouissa réfléchit à une mise en scène inspirée par une chamaillerie à laquelle il a assisté, ici même, entre deux commerçants maliens cherchant à s’attirer les bonnes grâces d’Occidentaux en balade. Maintenant, il a tout en tête : le cadre, l’agencement des personnages, leur position, leurs regards. Posé sur un trépied, son Pentax est prêt pour enregistrer l’image fabriquée. Le photographe algérien de 31 ans discute avec les uns, plaisante avec les autres, construit son image comme le ferait un peintre. À cette différence près que sa palette est composée d’êtres humains. « Ne souris pas », « Relève le menton », « Positionne-toi de trois quarts »… En quelques minutes, une complicité lie les protagonistes, les spectateurs et le photographe. Éclats de rire, bonne humeur, rencontres. Paradoxe : la photo obtenue révèle… une certaine tension. Ainsi travaille Mohamed Bourouissa : dans une ambiance détendue, il compose des images qui disent la violence contenue, le moment précédant le conflit.

Sous le périphérique parisien, deux Africains adossés à une pile de béton et, plus loin, deux jolies blondes : des regards qui se mesurent. Dans une cage d’escalier sinistre, une conversation sur le point de s’envenimer et des attitudes qui s’affrontent… Voilà le type de photos qui l’a fait connaître. « Ce qui m’a séduit dans sa démarche, c’est la rigueur avec laquelle il a revisité les thèmes liés à la banlieue. Il a parfaitement réussi à renverser les clichés en les reconstruisant », explique Christian Courrèges, le photographe français qui a été son professeur aux Arts déco.

La banlieue, Mohamed Bourouissa connaît. Et bien. S’il est né en 1978 à Blida, la ville des roses, il a surtout connu la grisaille de l’Île-de-France, où il est arrivé à l’âge de 5 ans. Sa mère avait quitté l’Algérie pour venir travailler en France, dans la restauration. Son père ? Connu à seulement 20 ans. « Je porte le nom de ma mère, ce qui est plutôt mal vu en Algérie », commente-t-il sobrement.

Pour fuir le gris, le petit garçon prend ses crayons de couleur et dessine. « Le Club Dorothée a été très important pour moi, raconte-t-il en souriant. Je reproduisais des dessins animés, Ken le survivant et Les Chevaliers du Zodiaque. Comme je n’étais pas spécialement bon à l’école, c’était une manière d’exister. » Après les dessins animés, il copie des comics américains (X-Men, Strange). Aujourd’hui encore, il revendique l’influence du dessinateur américano-coréen Jim Lee, qui a « révolutionné » le style de ces publications.

En classe de troisième, Bourouissa a déjà décidé qu’il fera des études d’art. Refusant de s’orienter vers un BEP d’électrotechnique, il prépare un brevet de technicien (BT) dessinateur maquettiste. Reçu, il fait tous les jours le trajet entre la cité et le 6e arrondissement de Paris. « J’ai rencontré beaucoup de gens qui venaient de banlieue, des gens différents animés par la même passion. Le groupe a été important, il m’a permis de ne pas rester cloîtré dans mon quartier. » Tous les ans, il rend visite à sa famille, à Blida.

Combattre le gris muraille, avec les moyens du bord. Bombes aérosol, acrylique. Mohamed Bourouissa graffite trains et murs, emporté par le plaisir de la transgression. Pour vivre, il enchaîne les boulots. Le prestige de la fac l’attire. En 1998, il est accepté sur équivalence à l’université Paris-I, en arts plastiques. Et se lance dans la photo, un peu « par hasard ». L’envie lui vient « comme ça » : « J’achète mon premier appareil, un Pentax d’occasion, raconte-t-il. Il coûte 1 000 francs, une somme énorme pour moi. Après, je pars en Algérie pour trois mois. Et je shoote, je shoote. » Tout en passant sa maîtrise et son DEA, il se forme à la photo. En 2002, « grosse claque » : il découvre le travail du photographe new-yorkais Jamel Shabazz sur la culture urbaine des années 1980. Porté par cette découverte, il promène son objectif dans un lieu emblématique de la vie parisienne : Châtelet-Les Halles. Et comme s’il n’avait pas assez accumulé de diplômes, il s’inscrit aux Arts déco et vient s’installer dans la capitale.

L’enfant qui se voulait peintre modèle désormais le réel avec son appareil photo. L’instant décisif cher à Henri Cartier-Bresson ? Très peu pour lui. L’idée de faire des mises en scène lui est venue de manière insidieuse, provoquée par la confrontation avec la peinture. « Il existe toujours un espace de tension entre le modèle et le photographe. Moi, j’ai voulu déplacer la tension à l’intérieur de l’image en revisitant certains tableaux de Géricault, de David, de Poussin… J’ai compris que ce qui est essentiel, ce sont les lignes de force, ce qui se passe dans le cadre. »

En 2005, émeutes dans les banlieues françaises. Bourouissa décide d’en faire une allégorie. Il invite des amis pour prendre une photo de (fausse) bagarre, porte de Pantin. « Trop cliché », tranche sa professeure Florence Paradeis. Il pousse plus loin l’allégorie, et cela donne La République (2006), où l’apparition d’un drapeau bleu, blanc, rouge dans une scène de rixe en banlieue renvoie sans ambiguïté à La Liberté guidant le peuple. Eugène Delacroix, revu, corrigé et mis au goût du jour.

Grâce à ses mises en scène, Bourouissa sort major de sa promo. Présenté en 2006 à Lanzhou (Chine) par Christian Courrèges, son travail est tout de suite très apprécié. Fini les petits boulots. Le photographe devient pendant neuf mois l’assistant du plasticien français Kader Attia, rencontré grâce à la galerie Kamel-Mennour. « Puis Kader m’a dit de faire mon chemin. C’est lui qui a acheté mes deux premières photos… » Mohamed Bourouissa est désormais représenté à Paris par la Galerie Les Filles du Calvaire.

Pas question pour autant de s’endormir sur les lauriers d’un succès. « À partir du moment où il a exposé ses photos, il risquait d’avoir une carrière-météorite et de s’y complaire, explique Courrèges. En rejoignant le Fresnoy [Studio national des arts contemporains, à Tourcoing, ndlr] et en abordant le film d’artiste, il déjoue les attentes et rebondit là où on ne l’attend pas. » Après un travail réalisé à partir d’une série de photographies prises par un détenu grâce à un téléphone portable introduit illégalement en prison, Bourouissa poursuit l’expérience en réalisant un film (Temps mort) basé sur le même procédé. L’œuvre a été présentée en décembre à la Maison rouge (Paris).

Dedans, dehors, enfermement, liberté : la tension, invisible, est au cœur du film. La rencontre entre deux personnes aussi. « J’ai rencontré quelqu’un par le biais du téléphone, affirme Bourouissa. Cela a donné naissance à un film et à… une amitié serait trop fort, mais à une relation humaine, oui. » Christian Courrèges a raison : « Mohamed n’est pas un ambitieux cynique. Il possède cette faculté d’impliquer les gens, de leur faire partager son travail et ses préoccupations. C’est une capacité rare. » À Bamako, il n’a pas seulement pris une photo, il a soudé des gens qui ne s’étaient jamais rencontrés. 

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