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Norah Krief

18/03/2010 à 12:44
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Norah Krief. Norah Krief. © Bruno Levy pour J.A

Débordante d’énergie, cette Tunisienne récompensée par un Molière s’impose au théâtre dans Feydeau et Tchekhov. Mais chante aussi Shakespeare et Louise Labé !

« Vous, les acteurs, vous êtes à l’endroit de la disparition », lui a confié un jour un ami. Aujourd’hui, Norah Krief clôt un chapitre de sa vie : le rideau vient de tomber sur sa dernière pièce, La Dame de chez Maxim, dans laquelle elle abordait Feydeau avec une force comique insensée. Pour une centaine de représentations, elle a prêté sa frêle silhouette et son énergie débordante à la Môme Crevette, personnage subversif au bagou ravageur qui vient bousculer un petit monde bourgeois bien rangé. Après une nuit bien arrosée, cette titi parisienne se réveille chez le docteur Petypon, qui ne reconnaît pas la femme fantasque allongée à son côté. S’ensuit un cauchemar vaudevillesque pendant lequel Norah Krief révèle sa forte personnalité, nourrie d’une désinvolture empreinte de poésie. Jean-François Sivadier, qui la dirige dans la pièce, dit : « Je l’ai choisie parce que c’est elle. Je n’aurais pas monté La Dame de chez Maxim avec quelqu’un d’autre ! Elle joue avec ses sens. »

Artiste insaisissable, Norah Krief est à la fois drôle et calme, chaleureuse et distante. Elle sourit avec malice en passant sa main dans ses cheveux bruns ébouriffés, mais ne lève le voile sur sa vie privée qu’avec pudeur.

C’est en 1964 que ses parents, juifs tunisiens, s’installent avec leurs trois enfants en banlieue parisienne, alors qu’elle n’a que 7 mois. À la différence de sa famille, qui voit l’exil comme un « déracinement », elle n’en perçoit pas le poids. Le malaise ressenti par ses parents lui est étranger. Trop jeune, sans doute, pour comprendre les propos antisémites qu’ils ont reçus de plein fouet. « Mon père portait la kippa, et nous nous rendions souvent à la synagogue. Difficile, pour ma mère, de s’approprier la mode de ces années-là. Nous étions montrés du doigt. Comme s’il s’agissait de nous signifier que nous n’étions pas dans la norme. »

Après une scolarité « difficile » à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), elle décroche son baccalauréat D (biologie) dans le lycée autogéré de la ville, avant de rejoindre les bancs de la faculté des sciences de Jussieu (Paris), « fascinée par le mécanisme de notre corps en mouvement ». Lorsque les formules remplacent les cours pratiques, et l’ennui le plaisir des débuts, c’est un autre laboratoire qu’elle rejoint. Celui du théâtre.

Elle vient y chercher des explications au violent sentiment d’injustice qui suit la perte de son jeune frère. Le deuil l’a poussée à concrétiser son désir de scène. « Ce n’était pas une thérapie. Je n’ai pas cherché à me soigner, mais simplement à m’exprimer. C’est dans cet espace vivant que je me sentais le mieux. »

Le metteur en scène Éric Lacascade la choisit en 1991 : elle sera Sacha dans Ivanov, de Tchekhov, son premier grand rôle. « Pour la première fois, quelqu’un m’a confortée dans mon choix et m’a nommée actrice. » Puis elle est repérée lors d’une représentation de La Double Inconstance, de Marivaux, par un autre metteur en scène, Jean-François Sivadier, dont elle intègre la compagnie en 1996. « Elle était très singulière, se souvient-il. Inconstante mais tellement drôle et vivante, on avait l’impression qu’elle improvisait le texte. J’ai été fasciné par sa capacité à se sentir dans l’instant présent sur le plateau. » Tellement fasciné qu’il écrit pour elle un rôle sur mesure qu’elle endosse avec brio dans Italienne avec orchestre.

« Nous sommes allés au théâtre et Jean-François m’a parlé d’une parodie d’opéra, raconte-t-elle. C’était tellement loufoque et risqué que j’ai accepté. » Au Festival d’Avignon aussi, elle prend des risques, lorsque pour la première fois elle est amenée à chanter sur scène dans Henri IV, de Shakespeare. Elle posera ensuite sa voix enivrante sur fond d’accords rock dans une interprétation des Sonnets du dramaturge britannique, en 2001. Cela lui donnera l’occasion de se produire devant le public du Théâtre national de Tunis, dans son pays natal. « Mes parents sont plus attachés à la Tunisie que moi. C’est un pays que j’ai si peu connu… Leur émotion m’a portée, l’accueil a été extraordinaire. » À son retour, elle donne une série de concerts et livre son second album, La Tête ailleurs, écrit par l’acteur français François Morel.

C’est néanmoins du théâtre que viendra la consécration, avec le Molière du meilleur second rôle reçu pour Hedda Gabler. Et pourtant Norah Krief est aux antipodes de la comédienne starisée, extraterrestre dans un monde pailleté. « Cela ne représente rien », admet-elle sobrement. Entre la musique et le théâtre, elle ne choisit pas et tente de concilier les deux. À l’image d’Irrégulière, un spectacle musical et théâtral qu’elle monte avec le metteur en scène Michel Didym et le dramaturge Pascal Collin. Elle y chante les textes de Louise Labé, poétesse du XVIe siècle qui, « déchirée par l’amour pour un homme qu’elle attendait, se libérait par la poésie ».

Elle est comme ça, Norah, grande travailleuse qui nourrit « un gros projet par an » et reste fidèle à ses metteurs en scène, ses Pygmalion. Si elle s’en va, c’est pour revenir un jour ou l’autre. Elle ne se souvient plus très bien d’où lui vient cette passion qui prend toute la place dans sa vie. « Ma mère pratiquait le théâtre amateur, mon frère, ma sœur et moi l’avons toujours suivie dans les coulisses », raconte-t-elle. Avec mélancolie, elle se souvient de la salle à manger familiale où elle construisait des tentes, se réfugiant dans un monde à elle où elle jouait aux marionnettes. « Une pièce à moi, dans la grande pièce, pleine d’allées et venues. Sans doute mon souvenir le plus lointain. » Elle reconnaît d’ailleurs aux artistes issus de la diaspora un « élan qui vient de loin ». « C’est sans doute lié à notre histoire personnelle, à cette nostalgie d’une terre inconnue, que l’on met en œuvre dans notre travail. » L’identité nationale ? « Un débat vain et malhonnête, qui n’élève pas la France. »

Ses failles, elle les met au service de son art, à l’image de Charlie Chaplin ou des Marx Brothers, dont elle loue la façon d’aborder le métier d’acteur à la fois subversive et engagée. Aujourd’hui, avant de remonter sur scène pour rejouer Irrégulière, elle confie être heureuse de son parcours et ne pas nourrir de regrets. Pas même celui d’abandonner la Môme Crevette pour redevenir Norah. Tout simplement.

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