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21/01/2010 à 09:46
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Sophie Ekoué Sophie Ekoué © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Cette Togolaise née au Niger est passionnée de livres. Tous les samedis, elle arpente l’univers d’un écrivain dans l’émission de RFI Littérature sans frontières.

« Bonjour ! Littérature sans frontières vous emmène aujourd’hui dans l’univers enchanteur de… » Il y a quelque chose de magique dans le timbre de voix de l’animatrice qui, tous les samedis, présente l’émission littéraire de RFI (Radio France Internationale). Une voix profonde de chanteuse de gospel, qui laisse entendre mille échos de cascades et de tonnerres. Une voix que l’on se surprend à écouter jusqu’à se perdre dans les mondes différents et étranges des écrivains du monde entier. Derrière le micro, la Franco-Togolaise Sophie Ekoué.

« J’ai toujours été attirée par les mots des langues étrangères, explique la célèbre animatrice de RFI. Jabberwocky ! Mitteleuropa ! Sayonara ! J’aimais les dire et les entendre dire. Ils évoquaient pour moi des pays lointains d’où, souvent, l’on ne revient pas. À Lomé, où j’ai grandi, j’ai eu la chance d’avoir une tante qui en revenait régulièrement : elle était hôtesse de l’air. Elle nous parlait de ses voyages à Honolulu, à Kyoto ou à São Paulo. Cela me donnait des frissons. J’ai donc décidé d’être hôtesse de l’air, comme elle, ou interprète. »

 

Sophie n’est aujourd’hui ni l’une ni l’autre. C’est dans le journalisme qu’elle a trouvé son bonheur, mais de son propre aveu, le chemin n’a pas été facile. Elle voit le jour en septembre 1967 à Niamey, ville fondée par ses ancêtres maternels. Sa mère appartient en effet à une famille d’aristocrates qui a donné au Niger nombre de grands hommes, à commencer par Hamani Diori, son premier président.

« Fille de chef, ma mère a tenu tête à ses parents pour qu’ils l’autorisent à étudier et a fini par avoir gain de cause. Je ne suis pas peu fière d’elle, car jamais, tout au long de sa vie, elle n’a cessé de défier les conventions. »

Elle le fit notamment en épousant un fils d’agriculteurs d’origine togolaise. À l’arrivée des Allemands, ses parents, convertis au christianisme, étaient devenus pasteurs. Ils ont appris l’allemand et traduit la Bible en mina. « Mon père a baigné dans cette culture du livre. C’était un érudit qui, toute sa vie, a vécu entouré de bouquins. » On l’aura compris, ce père amoureux de l’écrit n’était pas un quelconque roturier. Il a fait toute sa carrière dans la haute administration de l’Afrique occidentale. « Après ses études pour devenir administrateur civil, il est allé travailler au Niger, où il a dirigé les services de la poste et des télécommunications. C’est comme ça que ma famille s’est retrouvée à Niamey. »

Les Ekoué rentrent au Togo en 1978. C’est une famille aisée, placée sous le feu des projecteurs en raison des responsabilités du père au sein du ministère des Télécommunications. Ce qui n’empêche pas ce dernier de suivre de près l’éducation de ses six enfants.

« Nous avions une obligation de résultats, se souvient Sophie. Cela voulait dire qu’on n’avait pas le droit d’être deuxième de la classe. Mes parents nous ont enseigné le goût du travail, la générosité, l’intégrité. C’est pourquoi, quand je suis partie de chez moi, à 18 ans, pour aller étudier en France, je pouvais affirmer, à l’instar de l’écrivain malien Hampâté Bâ, que j’étais une “bouteille pleine”. On ne pouvait rien en retirer, rien y ajouter, seulement la colorer. J’ai toujours pensé que cette phrase avait été écrite pour moi. »

Après son bac, la jeune fille débarque en France, en 1985. Elle s’inscrit à la Sorbonne, où elle poursuit des études de lettres avant de se décider à passer le concours du Centre de formation des journalistes (CFJ), à Paris. À sa grande surprise, elle est reçue. La formation dure deux ans. « Je me suis retrouvée avec des jeunes très sérieux, tous diplômés de grandes écoles. Ils tenaient des discours formatés, cartésiens. Tout le contraire de moi. « Sophie, tu racontes trop d’histoires ! » ne cessaient de me répéter mes professeurs. Mais c’est justement ce journalisme de raconteur d’histoires qui m’intéressait ! »

Il faut croire que cela intéressait aussi les rédactions car, à sa sortie du CFJ, la jeune journaliste trouve rapidement du travail. Au magazine Marie-Claire, en l’occurrence. Brillante, elle est appréciée par sa patronne et, à l’évidence, promise à un bel avenir. Mais, un beau jour, elle envoie tout valdinguer pour retourner au Togo. « C’était en 1990, l’année de la Conférence nationale. Les choses bougeaient. Ma place était là-bas », explique-t-elle.

Auréolée de sa formation parisienne, elle n’a aucun mal à se faire embaucher, dès le lendemain de son retour, par la radio-télévision nationale. Elle a 23 ans. « Je me suis retrouvée au sein d’une équipe de journalistes très professionnels, qui m’ont appris le métier, la rigueur, l’exigence de la qualité. On me faisait écrire et réécrire mes papiers jusqu’à ce qu’ils soient parfaits. » Très vite, elle est propulsée au journal de 20 heures, qu’elle coprésente.

 

Pour le Togo, Le début de la décennie 1990 est un moment fatidique. Un vent de liberté souffle, les aspirations démocratiques s’expriment au grand jour. Timidement, la radio et la télé s’en font l’écho. Sophie prend position pour le changement et la démocratie. En face, le régime s’accroche au pouvoir. La menace d’une guerre civile plane. Une liste noire des opposants à abattre fait le tour des états-majors. Certains scribes rebelles comme la journaliste vedette du 20 heures en font partie. Celle-ci en est avertie par le consul de France. « Sophie, si tu tiens à ta vie, tu dois partir », lui dit-il. Elle finit par s’y résoudre et quitte clandestinement le pays.

Réfugiée politique en France depuis 1993, elle travaille d’abord pour la radio Africa no 1 avant de rejoindre, un an plus tard, l’équipe de RFI. Là, elle crée l’émission Cahiers nomades pour parler des cultures africaines, renouant avec ses premières amours : raconter des histoires. Celles des artistes et des créateurs africains.

Le programme devient vite le « passage obligé » de ceux qui chantent l’Afrique. Pour l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti, « menée avec doigté et professionnalisme, l’émission a révélé au grand public africain ses créateurs contemporains ». Pourtant, les « africanistes » de la radio mondiale reprochent à la journaliste son « élitisme ». « Ceux-là n’ont rien compris à l’Afrique, estime le journaliste Thierry Perret, qui suit Sophie Ekoué depuis ses débuts à la radio. On s’imagine que l’Afrique est faite d’auditeurs qui n’aiment que la rigolade. Les décideurs de RFI n’ont pas la notion des tendances et de la sophistication de la création africaine contemporaine. Ils n’ont aucune idée des attentes d’un public africain éduqué et cultivé. »

En 2008, la nouvelle direction de RFI supprime Cahiers nomades. Mais Sophie Ekoué a plusieurs cordes à son arc. « Grande livrophage devant l’Éternel », comme dit son ami Thierry Perret, elle crée Littérature sans frontières, une nouvelle émission consacrée aux écrivains du monde. Quelques-uns des plus grands noms des lettres mondiales sont déjà passés sur son plateau, de Paul Auster à Salman Rushdie, et de Colum McCann à Xiaolu Guo, en passant par Zoé Valdés. Déstabilisés par le sourire désarmant de leur hôtesse, les auteurs se prêtent à son jeu de questions-réponses, mais aussi au rituel qui est un peu la marque de fabrique de l’émission. Avant d’interroger ses invités, l’animatrice leur fait en effet répéter au micro : « Jabberwocky ! Mitteleuropa ! Sayonara ! » Juste pour le frisson !

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