Docteur Balawi, agent triple et kamikaze

26/01/2010 à 09h:20 Cherif Ouazani
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Houmam Khalil al-Balawi (à dr.) et le chef des talibans pakistanais Hakimullah Mehsud Houmam Khalil al-Balawi (à dr.) et le chef des talibans pakistanais Hakimullah Mehsud © Reuters

Comment un djihadiste prétendument repenti, devenu la principale source d’informations des Américains, a attiré dans son piège – et décimé – la cellule de la CIA chargée de la traque des principaux chefs d’Al-Qaïda.

L’opération kamikaze qui a ciblé, le 30 décembre, à Khost, capitale de la province du même nom, la base Chapman, où se trouve le quartier général de la CIA en Afghanistan, constitue un revers cuisant pour le renseignement américain dans sa traque des principaux leaders de la nébuleuse islamiste. Non seulement Oussama Ben Laden demeure insaisissable, mais ses ouailles ont réussi à frapper au cœur le dispositif mis en place par les États-Unis pour retrouver sa trace.

Al-Qaïda a même poussé l’audace jusqu’à emprunter un mode opératoire jusque-là labellisé CIA : l’agent double. Traitée de « nulle » par le Pentagone – dirigé par Robert Gates, un ancien de la maison –, devenue la risée des confrères des quinze autres agences américaines de renseignements, dont les rivaux du FBI, la CIA a perdu dans l’opération des officiers quasi irremplaçables. En outre, l’attentat de Khost a jeté le discrédit sur le mode de collecte d’informations et remis en question la fiabilité des services secrets partenaires dans la lutte antiterroriste, au premier rang desquels les moukhabarat jordaniennes – pourtant réputées comme étant parmi les plus efficaces du monde arabe –, responsables d’avoir permis l’introduction du loup dans la bergerie. 

Amateurisme et négligence

Le loup en question, un certain Houmam Khalil Abou Moulal al-Balawi, médecin jordanien de 32 ans, était présenté comme la source de renseignement principale pouvant mener à la tanière d’Aymen al-Zawahiri, numéro deux d’Al-Qaïda, aussi insaisissable que son patron. Le 30 décembre dernier, quatre membres de la section Alex, nom de code de la cellule chargée de la traque des chefs d’Al-Qaïda, attendent l’arrivée du précieux informateur, accompagné de son officier traitant jordanien, le capitaine Cherif Ali Ibn Zayd, brillant officier des moukhabarat, qui plus est membre de la famille royale des Hachémites. La réunion est suffisamment importante pour que la Maison en soit informée. Sont présents, outre quatre officiers de la CIA, dont deux sont venus directement de Langley (Virginie), siège de l’agence, pour l’occasion, deux agents de la compagnie privée de sécurité Blackwater et le commandant de la base Chapman. Ni Balawi ni le capitaine Ibn Zayd ne sont fouillés à leur arrivée au camp militaire.

Le kamikaze pénètre enfin dans le saint des saints, l’endroit sans doute le mieux protégé d’Afghanistan, qui abrite le centre de commandement des opérations de liquidation des chefs d’Al-Qaïda et des émirs talibans. Le capitaine Ibn Zayd présente à l’assistance sa perle rare : « l’homme qui sait où dort Zawahiri ». Balawi actionne alors sa ceinture d’explosifs, tuant les sept Américains et le cousin du roi Abdallah II. Dans les milieux du renseignement, on n’en revient pas de l’amateurisme conjoint de la CIA, du commandement de la base et des gorilles de Blackwater, censés protéger les deux émissaires de Langley. Pis : l’auteur de l’attaque n’est pas inconnu des services occidentaux. Houmam Khalil al-Balawi, alias Abou Doujana al-Khourasani, était répertorié comme un idéologue de la mouvance djihadiste. Une de ses fatwas, datée de janvier 2007, avait contraint les services de sécurité français à placer sous protection le philosophe toulousain Robert Redeker, auteur d’une chronique au vitriol contre le Coran publiée en septembre 2006 par Le Figaro. En réussissant à frapper au cœur le « Satan » américain, Balawi est entré au panthéon de l’internationale djihadiste. Qui était-il ? 

Médecin bénévole pendant « Plomb durci »

Né en 1977 à Koweït City, où son père, un Palestinien réfugié de 1948, s’était installé depuis plusieurs années en qualité de conseiller pédagogique, Houmam est issu de la tribu des Abou Moulal, réfugiée en Jordanie après la naissance de l’État d’Israël. Enfance sans histoire mais adolescence perturbée par l’invasion irakienne du Koweït, en 1991. La famille Balawi est de nouveau contrainte à l’exil. Houmam, ses huit frères et sœurs, ainsi que ses parents se retrouvent à Amman, dans le quartier chic de Nouzha. Brillant élève, Houmam décroche son bac avec mention en 1995. Ce qui lui vaut une bourse d’études à l’étranger. Ayant grandi dans une famille pieuse et assez conservatrice, Houmam choisit Istanbul, en Turquie, pour y poursuivre des études de médecine. Il y rencontre Dafnae, militante islamiste, qui deviendra son épouse et avec laquelle il aura deux filles. Son diplôme de médecin en poche, il retourne à Amman en 2003, l’année de « Liberté immuable », nom de code de l’invasion de l’Irak.

Le docteur Balawi travaille dans de nombreuses cliniques de la capitale jordanienne. Casanier, porté sur la lecture, il a peu d’amis, fréquente rarement les mosquées salafistes… mais n’en pense pas moins. Sans même que ses proches s’en rendent compte, le docteur Balawi devient Abou Doujana al-Khourasani. C’est sous ce pseudonyme qu’il signe des articles incendiaires sur les forums islamistes qui polluent Internet. Son style lui vaut une rapide notoriété dans les milieux djihadistes, mais rares sont ceux qui connaissent l’identité exacte de celui qui dirige, depuis 2007, le site Hesba, l’un des mieux informés sur les activités d’Al-Qaïda, diffusant, quasiment en temps réel, les images d’attentats ou d’otages occidentaux détenus en Irak ou en Afghanistan. L’opération « Plomb durci », menée par Tsahal entre décembre 2008 et janvier 2009, marque le docteur Balawi. Il est alors médecin bénévole à l’UNRWA, l’agence onusienne d’aide aux réfugiés palestiniens.

Une « balance » très loquace

Le spectacle d’enfants brûlés au phosphore blanc le traumatise. Abou Doujana écrit alors une tribune où il explique que « la plume du djihadiste ne saurait lui garantir le paradis si son sang ne coule pas pour la cause ». Si l’on sait quand il a décidé d’agir (manifestement après son voyage à Gaza, en février 2009), nul n’est en mesure d’affirmer si l’idée, le mode opératoire et le timing sont de son fait. Toujours est-il que le docteur Balawi décide de tomber le masque d’Abou Doujana. Il est arrêté par les services jordaniens en mars. Incarcéré, il fait le repenti, celui qui a peur d’être torturé, et balance à tout-va. Les limiers jordaniens n’en reviennent pas. La terreur Abou Doujana se révèle une poule mouillée, qui plus est cupide, puisqu’il s’intéresse aux millions de dollars que promettent les Américains en échange d’informations pouvant mener aux « stars » d’Al-Qaïda. Au bout de quinze jours, le docteur est libéré, officiellement pour « insuffisance de preuves ».

En fait, les services jordaniens sont convaincus d’avoir déniché un filon en or dans la traque de Ben Laden. Au fil des mois, la balance Balawi est réellement efficace. Ses « informations » permettent de déjouer un attentat contre le roi Abdallah II. Les préparatifs n’étaient nullement une fiction et les personnes arrêtées étaient effectivement « mandatées » par Al-Qaïda pour s’attaquer au souverain jordanien. Le docteur Balawi devient le protégé du capitaine Ali, cousin du monarque. Il dénonce également quelques chefs talibans. L’information est transmise à la section Alex, qui envoie des drones à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan. Balawi devient la perle qu’évoquent les moukhabarat jordaniennes devant leurs interlocuteurs de la CIA. 

Sur les traces de Zawahiri

En août 2009, quelques jours après l’élimination par la CIA – grâce à lui ? – de Baitullah Mehsud, chef des talibans du Pakistan, il propose à son officier traitant une mission au Pakistan pour localiser Zawahiri. Pour mieux tromper le capitaine Ibn Zayd, il exige de ne pas partager les 25 millions de dollars promis par l’administration américaine. Les deux hommes se rendent au Pakistan. L’espion jordanien n’en croit pas ses yeux. Le docteur Balawi est comme un poisson dans l’eau à Peshawar, ville du nord-ouest du Pakistan, mythique aux yeux des djihadistes et des vétérans arabes de la première guerre d’Afghanistan. Ibn Zayd se retrouve en compagnie de Hakimullah Mehsud, successeur de son cousin Baitullah à la tête des talibans pakistanais. Il assiste, sans le savoir, à l’enregistrement de la revendication de l’attentat qui lui coûtera la vie et qui sera diffusé par Al-Jazira le 9 janvier.

Le 26 décembre, Langley est dans la tourmente. L’attentat déjoué contre un vol Amsterdam-Detroit le jour de Noël a provoqué la colère du président Barack Obama. « Des têtes vont tomber », promet-il. C’est dans ce contexte tendu que parvient une bonne nouvelle d’Islamabad. Le capitaine Ibn Zayd annonce en langage codé que Zawahiri a été localisé. Rendez-vous est pris pour le 30 décembre, à Khost. On connaît la suite…

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