Nedim Gürsel : « Je m'accorde la liberté de critiquer la religion »
© Bruno Lévy pour Jeune Afrique
Dans Les Filles d’Allah, l’écrivain turc mêle autobiographie et histoire de l’avènement de l’islam. Un roman qui montre comment on perd la foi. Et qui lui vaut un procès en Turquie.
Qu’ils aient pour cadre Constantinople en 1453 (Le Roman du conquérant), la cité des Doges à la Renaissance (Les Turbans de Venise) ou la Turquie des années 1950 (Au pays des poissons captifs), les romans et les nouvelles de Nedim Gürsel sont placés sous le signe de la mélancolie. Les femmes, l’enfance ou le pays que l’on quitte reviennent au fil des pages, lancinants et émouvants fantômes.
Aujourd’hui, avec Les Filles d’Allah, c’est sur la foi de son enfance, perdue à l’âge adulte, que le romancier turc s’interroge. Son récit, qui entremêle autobiographie et histoire de l’avènement de l’islam, s’articule autour de deux figures tutélaires. Celle de son grand-père – « un juriste et un musulman pieux qui a fait la guerre sur le front du Hedjaz, en 1916, pour défendre la ville sainte de Médine contre ses propres coreligionnaires, les Arabes, soulevés par Lawrence d’Arabie » – et celle du prophète Mohammed. Un texte poétique, en forme de parabole, dont la liberté de ton lui vaut des démêlés judiciaires en Turquie.
JEUNE AFRIQUE : Pourquoi avoir choisi Mohammed comme personnage romanesque ?
NEDIM GÜRSEL : Il me fascine depuis toujours, en tant que prophète et personnage historique. Sa vie privée est une énigme. Pour les croyants, il est le messager d’Allah, mais c’est aussi un homme avec ses qualités et ses défauts.
Vous parlez beaucoup de ses rapports avec les femmes…
Mohammed a assisté à l’agonie de sa mère quand il avait 5 ans. Cela a dû le marquer à jamais. Quand il épouse sa patronne, Khadidja, qui est bien plus âgée que lui, il lui reste fidèle jusqu’à sa mort. Mais avec la Révélation, il change de mode de vie : dans sa période médinoise, il aura neuf épouses légitimes, sans parler des concubines. C’est ce passage d’une monogamie absolue à une polygamie absolue que j’ai voulu comprendre. Et puis Mohammed a été traité d’abtar (celui qui n’a pas de descendance mâle, un terme péjoratif qui revient à plusieurs reprises dans le Coran). Il en a été profondément blessé.
Cette blessure explique-t-elle les rapports complexes qu’entretient encore la religion musulmane avec les femmes ?
Le combat du Prophète pour imposer le monothéisme à sa tribu des Qoraïch est aussi un combat allégorique, dans lequel il affronte les femmes. Cela correspond à la réalité historique : une fois devenus nombreux et forts, les musulmans ont conquis La Mecque, et Mohammed a brisé les idoles Lat, Uzza et Manat, les trois déesses du panthéon arabe que sa tribu appelait « les filles d’Allah » et qui, dans la sourate de L’Étoile, sont qualifiées d’« idoles muettes ». Dans mon roman, je leur donne la parole pour qu’elles nous livrent leur propre version de l’avènement de l’islam.
Êtes-vous croyant ?
Les Filles d’Allah, c’est, au fond, un roman qui montre comment on perd la foi. Enfant, j’étais transporté par la magie des versets coraniques, mais parvenu à l’âge adulte, quand j’en ai compris le sens, j’ai par moments été déçu. Je ne suis pas athée, plutôt agnostique.
Ce livre vous a valu un procès en Turquie. Qui vous poursuivait ?
Des disciples d’Adnan Hoca [un islamiste créationniste, NDLR], qui ont porté plainte en juin 2008. Dans ma déposition, j’ai indiqué que je respectais les croyants, mais que je m’accordais la liberté de critiquer la religion, ce qui est tout à fait normal dans une République laïque. Le procureur de la République d’Istanbul a prononcé un non-lieu. Pourtant, le tribunal de grande instance a passé outre pour ouvrir un procès.
Y a-t-il eu pression de la part du gouvernement ?
Je le pense, car la Direction des affaires religieuses (Diyanet), placée sous l’autorité du Premier ministre, a rédigé un rapport m’accusant de blasphème, sur la base de l’article 216 du Code pénal. J’encourais une peine de six mois à un an de prison.
Mais vous avez été acquitté en juin 2009, et vous savez pertinemment qu’aujourd’hui en Turquie les procès ouverts contre les écrivains n’aboutissent pas !
Oui, mais les plaignants viennent de faire appel… Et puis le délit de blasphème ne devrait pas exister dans une République laïque. J’ai découvert avec stupeur cet article 216 du Code pénal. Il faut le changer, si on veut entrer dans l’Union européenne ! Ce procès n’aurait pas eu lieu il y a trente ans. La société turque est devenue beaucoup plus conservatrice.
Quels sont les passages qui ont posé problème ?
Une quarantaine de phrases ont été sorties de leur contexte. Entre autres, une allusion à une anecdote très connue des islamologues, où Aïcha, la jeune épouse du Prophète, est accusée d’adultère. Puis une phrase qui dit que Mohammed, quand il a épousé Khadidja, n’est pas devenu pour autant un homme. Mais ce n’est pas moi qui parle, c’est Abou Soufian, un de ses ennemis ! Dernier exemple : le père d’Abraham dit, à propos de son fils : « Il est allé loin, ce petit Abraham sans culotte. » Les prophètes n’ont-ils pas aussi été des enfants ?
Avez-vous reçu des soutiens en Turquie ?
Seulement de la part du PEN club turc. Le vrai soutien est venu des intellectuels et des personnalités politiques européennes. Sur l’initiative de mon éditeur français, une pétition a été signée par des écrivains, dont trois Prix Nobel de littérature, le Français J.M.G. Le Clézio, le Portugais José Saramago et mon compatriote Orhan Pamuk.
Ce livre sera-t-il traduit en arabe ?
Cinq de mes livres le sont déjà. Pour celui-ci, ce sera difficile, mais peut-être y aura-t-il un éditeur courageux… Ce sera un test.

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