Extension Factory Builder

L'Afrique, dernier Far West

15/07/2009 à 14:48
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Les hautes terres de Madagascar sont convoitées par les multinationales Les hautes terres de Madagascar sont convoitées par les multinationales © DR

La ruée vers les terres arables touche de plein fouet le continent africain. Plusieurs millions d’hectares y ont été vendus au cours des cinq dernières années. S’agit-il d’une spoliation pure et simple ou d’une chance à saisir pour développer enfin les productions agricoles ?

« Pays africain bénéficiant d’un climat subtropical et de sols fertiles, bien arrosés, cherche investisseur étranger susceptible de valoriser 250 000 hectares de terres agricoles contre versement d’un loyer modéré. Fiscalité avantageuse, rapatriement des récoltes assuré. » Les annonces de ce genre pourraient bien faire florès. D’autant que la demande se fait de plus en plus forte. À la fin de l’année 2008, rapporte Jean-Yves Carfantan dans Le Choc alimentaire mondial (Albin Michel), cinq pays se distinguaient par leurs acquisitions de terres arables à l’étranger : la Chine, la Corée du Sud, les Émirats arabes unis, le Japon et l’Arabie saoudite. « Ensemble, ils disposent aujourd’hui de plus de 7,6 millions d’hectares à cultiver hors territoire national, soit l’équivalent de 5,6 fois la surface agricole de la Belgique. » Et ils ne sont plus les seuls à convoiter les sols fertiles. C’est l’une des conclusions de l’étude publiée le 25 mai sur ce phénomène en Afrique par l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED), en collaboration avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Fonds international pour le développement agricole (Fida). Ce document, intitulé « Investissements agricoles et transactions foncières internationales en Afrique », met en garde contre ses effets pervers. Les achats de terres sont en forte augmentation, entraînant le risque, pour les populations les plus pauvres, de perdre leurs droits sur les terres qui les font vivre. Car beaucoup de pays semblent incapables de protéger leurs intérêts en cas de cessions de sols à grande échelle.

Cette enquête montre toutefois que ces transactions peuvent favoriser la croissance dans les pays concernés, en garantissant des débouchés pour les récoltes, en dynamisant la création d’emplois et la construction d’infrastructures ou encore en dopant la productivité grâce aux nouvelles technologies. Les ventes de terres ne peuvent donc se résumer à une « spoliation ». Mais face à cette pression croissante sur les réserves foncières, beaucoup de pays ne disposent pas de mécanismes suffisants pour protéger leurs intérêts et leur population. Si l’on ajoute à cela le manque de transparence et de capacité de contrôle des autorités, on comprend que les négociations puissent déboucher sur des accords déséquilibrés. Voire sur des contrats léonins.

Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, s’inquiète de l’extension des achats de terres dans des pays en développement. Cette pratique d’« accaparement » atteint un rythme suffisamment préoccupant pour figurer à l’ordre du jour du G8, du 8 au 10 juillet, en Italie. Entre 15 et 20 millions d’hectares ont fait l’objet de transactions depuis trois ans, surtout en Afrique. Et les experts estiment que, d’ici à 2030, il faudra trouver 120 millions d’hectares de terres supplémentaires pour répondre à la demande.

Professeur de géographie politique et du développement à l’université Bordeaux-III et spécialiste des questions foncières en Afrique, Christian Bouquet nous livre sa réflexion sur l’évolution de ce phénomène inquiétant.

 

Jeune Afrique : Les acquisitions de terres en Afrique se multiplient. Peut-on d’emblée parler de spoliation ?

Christian Bouquet : Les contrats évoqués ne sont pas encore parvenus à un stade permettant de dénoncer une vaste entreprise de spoliation des paysans pauvres. Mais le risque est réel. Et s’il y a spoliation, la responsabilité en incombera surtout aux États d’accueil dans la mesure où ce sont eux qui privent les paysans de leurs terres, et non pas aux investisseurs étrangers, qui – cyniquement – respectent la légalité en proposant d’acheter ou de louer les terres dont ils ont besoin. C’est ce qui différencie le processus en cours de la méthode coloniale, où les paysans étaient contraints de se livrer à des cultures dites de rente. Il ne s’agit donc pas tout à fait de « néocolonialisme agraire ». Aujourd’hui, le modèle économique considère qu’on n’a plus besoin d’autant de paysans, notamment dans les pays de très faible productivité agricole. La spoliation précède donc la disparition. 

Pourquoi l’Afrique draine-t-elle autant d’investissements dans le domaine foncier ?

D’abord parce que l’Afrique est toujours un continent où la population constitue potentiellement une main-d’œuvre bon marché. Ensuite parce qu’il y existe encore de vastes superficies de terres exploitées de manière extensive ; il est donc possible d’y augmenter sensiblement les rendements. Enfin, le statut de la terre y est en pleine mutation. Celle-ci appartient traditionnellement à ceux qui la cultivent. Tandis que sur le plan institutionnel, elle relève encore de l’État. Mais la Banque mondiale a lancé dans les années 1990 une grande opération de « sécurisation » des terres visant à accorder des titres individuels de propriété à ceux qui peuvent apporter la preuve qu’ils sont les détenteurs légaux de leurs parcelles. Cette situation juridiquement floue est mise à profit par les investisseurs étrangers, qui se pressent de négocier directement avec les États pendant qu’il en est encore temps. 

Comment s’assurer que les transactions foncières soient équitables ?

Il est à craindre que le respect de l’équité ne passe au second plan dans des transactions qui mettent très souvent en jeu des investisseurs volontiers corrupteurs et des États vulnérables à la corruption. En outre, dans les cas où la terre convoitée par les étrangers a été appropriée individuellement, les paysans sont si pauvres qu’ils n’hésiteront pas à vendre au plus vite leurs parcelles, entérinant de facto la légalité et même « l’honnêteté » de l’opération. On peut éventuellement imaginer que la FAO élabore des mécanismes d’alerte ou de protection. Mais n’oublions pas que nous vivons dans un modèle économique néolibéral qui « interdit d’interdire », un modèle qui repose sur la loi de l’offre et de la demande et sur la totale liberté d’entreprendre. Évidemment, on peut aussi rêver d’une forme de démocratie participative qui associerait les paysans aux transactions pour qu’elles soient plus transparentes. Mais les « sans-voix » risquent de rester longtemps inaudibles… 

Faut-il privilégier une rémunération financière ou les investissements en infrastructures dans les pays hôtes ?

Compte tenu des expériences observées jusqu’ici, on peut émettre des réserves sur ce que les États d’accueil feront des rentes ainsi obtenues, ou sur la concrétisation des infrastructures promises par les investisseurs étrangers.

On sera néanmoins attentif à la nature du projet proposé en 2008 par le groupe indien Varun Industries aux autorités de Madagascar, portant sur 500 000 hectares : il s’agissait de louer leurs terres directement aux paysans et de leur garantir 30 % du riz qui y serait produit pendant cinquante ans. Sachant que le groupe d’agrobusiness envisageait de passer très vite à la culture intensive, les rendements auraient rapidement atteint 12 tonnes à l’hectare, et les paysans concernés auraient reçu – sans rien faire – davantage de riz qu’ils n’en produisaient auparavant en culture extensive. Ce schéma paradoxal n’a pas convaincu le régime malgache, mais le modèle économique à l’œuvre, qui vise à transformer les paysans en rentiers oisifs, mérite qu’on y réfléchisse. 

Hormis la spoliation, quels sont les dangers de ce type de transactions ?

Le premier danger de ces opérations est qu’elles vont créer en Afrique, où le phénomène restait marginal, une catégorie nouvelle et très importante de paysans sans terre, mais aussi sans emploi et sans domicile. Car, actuellement, les petites exploitations familiales sont certes peu productives, mais elles parviennent bon an mal an à nourrir ceux qui travaillent sur des petites parcelles. Quant on sait qu’en Argentine quatre hommes suffisent pour exploiter 1 000 hectares de soja transgénique, on peut aisément calculer combien de paysans africains devront quitter les lieux où ils sont nés pour aller grossir les bidonvilles des capitales. Évidemment, les économistes répètent que l’Afrique doit augmenter très sensiblement ses rendements agricoles, et que cela passe par des grandes exploitations mécanisées à faible main-d’œuvre. Mais ils n’ont pas encore résolu le problème sous-jacent : le gonflement exponentiel des quartiers urbains précaires qui en découlera est une véritable bombe à retardement. 

Ne risque-t-on pas une dérégulation des marchés locaux ?

Il existe en effet une menace pour l’alimentation des populations locales. Si l’on examine le contrat signé par Daewoo à Madagascar en 2008 et dénoncé récemment par le régime d’Andry Rajoelina, on note que le groupe coréen proposait de produire du maïs et de l’huile de palme dans un pays qui consomme essentiellement du riz et qui doit en importer. On voit donc clairement que l’objectif de l’investisseur étranger n’était pas de résoudre la crise alimentaire malgache, mais plutôt de s’autosécuriser, tout en se positionnant sur le marché mondial, notamment celui des agrocarburants. 

Le phénomène d’acquisition de terres en Afrique va-t-il s’accentuer ?

Il s’agit ni plus ni moins de « délocalisations agricoles », comparables aux délocalisations industrielles. On peut donc légitimement penser que le phénomène va s’accentuer, car plusieurs facteurs l’indiquent. Il y a d’abord ce que les économistes appellent la « sécurisation des importations agricoles », c’est-à-dire la demande réelle en produits alimentaires, et notamment en céréales émanant de pays déficitaires. On pense aux pays du Golfe et à l’Arabie saoudite, mais il y a aussi la Chine, géant démographique qui doit nourrir 25 % de la population de la planète avec seulement 7 % des terres arables du globe. Il s’agit simplement pour des pays assez riches d’aller produire leur nourriture dans des pays étrangers où la terre est fertile et bon marché, et où la main-d’œuvre ne coûte pas cher. Le seul problème – moral – est que les populations des pays d’accueil souffrent souvent de la faim… Quand on plante des milliers d’hectares de terre fertile en palmier à huile pour produire des biocarburants, on confisque des terres qui pourraient nourrir des millions d’affamés.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Continental

Diaporama : les 15 leaders religieux africains les plus influents

Diaporama : les 15 leaders religieux africains les plus influents

Qu'ils soient animistes, chrétiens ou musulmans, les leaders religieux du continent possèdent souvent une influence considérable sur les plans politique et économique. Connaissez vous les plus important[...]

Carte interactive : l'Afrique, un continent aux millions d'apatrides ?

Ils pourraient être plusieurs millions en Afrique. Sans nationalité, ils vivent dans des pays sans réellement en faire partie. Focus sur les apatrides du continent.[...]

Carte interactive : où et quand se tiennent les élections de 2015 en Afrique

Du Nigeria au Burundi en passant par la Côte d'Ivoire et la Centrafrique, les élections présidentielles, législatives et locales sont nombreuses en 2015 sur le continent africain. "Jeune[...]

Immunité routière pour diplomates africains à New York ?

Les Africains occupent une place de choix dans le classement des diplomates qui paient le moins leurs contraventions à New York.[...]

Inde : quand la foule passe à tabac des étudiants africains dans le métro

Trois étudiants africains ont été violemment pris à partie, dimanche 28 septembre, par une foule d’Indiens dans le métro de New Delhi. La scène, filmée par des passants, a[...]

Francophonie : Kamel Daoud reçoit le Prix des cinq continents

C’est son roman "Meursault, contre-enquête", qui a valu à l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud le prix de l'Organisation internationale de la Francophonie. La[...]

L'institut Choiseul classe ses "100 leaders économiques africains de demain"

L'Institut Choiseul vient de publier la "Choiseul 100 Africa", un classement annuel identifiant les "leaders économiques de demain" parmi les jeunes dirigeants africains de 40 ans et moins. Certains[...]

Plus de 3 000 migrants ont péri en Méditerranée depuis début 2014

La traversée de la Méditerranée reste le voyage le plus meurtrier pour les migrants clandestins. Depuis début 2014, plus de 3 000 d'entre eux ont ainsi péri en chemin, selon l'Organisation [...]

Gouvernance en Afrique : votre pays est-il performant, selon l'indice Mo Ibrahim 2014 ?

La fondation Mo Ibrahim a publié, lundi 29 septembre, son indice annuel sur la gouvernance en Afrique. Bilan : l'Afrique progresse globalement, notamment grâce aux questions des droits de l'homme et de la[...]

Satan is back

Même si l'on reproche aux journalistes - souvent à raison - de ne parler de l'Afrique subsaharienne que sous l'angle de ses échecs, lesquels masquent le foisonnement de ses réussites[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers