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Franco Frattini : « Inspirons-nous du pragmatisme chinois ! »

24/06/2009 à 11:31
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Dans le centre de rétention de Lampedusa, en mai 2005 Dans le centre de rétention de Lampedusa, en mai 2005 © DR

Longtemps absente d’Afrique, l’Italie a engagé la reconquête – économique, bien sûr. Tandis qu’à Rome se met en place une politique d’immigration très critiquée. Mais dont le chef de la diplomatie conteste fermement le caractère xénophobe.

D’après le dernier rapport de ONE, l’organisation créée par le chanteur Bono, l’Italie est loin de tenir ses engagements en matière d’aide au développement (seuls 109 millions de dollars d’aide supplémentaire ont été versés sur les 3,63 milliards promis d’ici à 2010). Son président du Conseil, Silvio Berlusconi, semble se désintéresser de l’Afrique et se montre extrêmement sévère en matière d’immigration. Quant à ses alliés de la Ligue du Nord, ils multiplient les déclarations xénophobes. Franco Frattini (52 ans), le chef de la diplomatie, fait un peu exception : dans l’équipe gouvernementale, ce diplomate romain de centre droit est l’un des rares à appeler de ses vœux un renforcement de la politique africaine de l’Italie. Il est naturellement très impliqué dans la préparation du sommet du G8, qui se tiendra du 8 au 10 juillet à L’Aquila.

 

Jeune Afrique: Vous organisez dans le cadre du G8 une journée consacrée à l’Afrique. Que peut-on en attendre alors que les promesses faites en 2005 à Gleneagles n’ont pas été tenues ?

Franco Frattini: Nous allons proposer une nouvelle approche fondée sur le respect des engagements et une responsabilité partagée dans l’élaboration des politiques de coopération. Un mécanisme permanent du G8 va être créé pour vérifier la mise en œuvre de nos décisions, faciliter les partenariats public-privé et proposer de réduire de moitié les coûts de transfert des migrants. Nos experts prévoient que, pour les pays bénéficiaires, le gain avoisinera 11 milliards de dollars par an.

 

Lors de sa récente visite à Rome, Mouammar Kaddafi a encore fait son show…

C’était une visite historique, trente-cinq ans après l’expulsion des Italiens de Libye. L’année dernière, l’Italie, premier ancien pays colonial dans ce cas, a reconnu les fautes de son passé et s’est engagé à verser des réparations.

 

Cet accord n’était-il pas motivé par des considérations pétrolières ?

Nous avons des accords pétroliers avec la Libye depuis 1959. Nombre de nos détracteurs [la France est apparemment visée, NDLR] ont aussi un passé colonial, mais n’ont pas fait un pas dans le sens de la repentance. Nous sommes heureux de leur montrer l’exemple.

 

Que vous inspirent les déclarations de Kaddafi sur le droit des chefs d’État africains à se représenter indéfiniment et à modifier à leur guise la Constitution de leurs pays respectifs ?

La souveraineté des États est importante… Abstenons-nous de donner des leçons à nos partenaires en leur disant : il faut ou il ne faut pas faire ceci ou cela. L’important est de discuter et de coopérer dans un esprit d’ouverture. Mais nous ne nous désintéressons pas de la question. Pas plus que de celle des droits de l’homme. Nous avons récemment demandé à la Libye l’ouverture d’un centre pour les demandeurs d’asile, sous le contrôle du haut représentant des Nations unies à Tripoli. Les autorités libyennes nous ont donné leur feu vert.

 

Vous devenez aussi pragmatique que les Chinois !

Mes amis chinois ont très bien tiré leur épingle du jeu en Afrique, en jouant sur un certain désintérêt des Européens. Il faut restaurer cette relation qui s’est délitée. Ne nous comportons plus en maîtres ou en donneurs de leçons. Cela dit, il y a des droits essentiels comme celui des enfants ou des femmes que l’on doit défendre au niveau européen.

 

Longtemps, les responsables italiens se sont désintéressés de l’Afrique. Pourquoi ce regain d’intérêt ?

Depuis ma prise de fonctions, en mai 2008, je me suis rendu à douze reprises en Afrique, au nord comme au sud du Sahara. On m’a dit récemment que la dernière visite d’un chef de la diplomatie italienne remontait à un quart de siècle. Ce continent présente des opportunités formidables, raison pour laquelle je ne l’ai pas délégué à un secrétaire d’État. Les classes dirigeantes y sont modernes et entreprenantes, particulièrement au Sénégal et en Sierra Leone. Elles souhaitent développer leur économie, acquérir les dernières technologies pour protéger l’environnement et enrayer la désertification. Les entreprises italiennes ne m’ont d’ailleurs pas attendu puisqu’elles sont déjà présentes au Nigeria, en Angola, au Mozambique, au Sénégal et ailleurs.

 

Votre président du Conseil reçoit moins souvent les présidents africains à Rome que le fondateur de la Communauté Sant’Egidio, le directeur de la FAO ou le pape…

C’était vrai, ça le sera moins à l’avenir. Ces derniers mois, j’ai préparé le terrain pour le président du Conseil, qui va relancer l’intérêt stratégique pour l’Afrique durant sa présidence du G8.

 

Aux larges des côtes italiennes se joue quotidiennement le drame de l’immigration. N’êtes-vous pas démunis face à l’arrivée massive de clandestins africains que vous entassez sur l’île de Lampedusa ?

Ce problème n’est pas seulement celui de l’Italie. Tout le monde doit y être impliqué : les pays de destination, comme le nôtre ; de départ, comme le Sénégal ; ou de transit, comme la Libye. Il faut aussi combattre les passeurs, qui font payer jusqu’à 1 500 dollars le droit de passage. On doit mener des politiques de codéveloppement dans les pays d’origine, et renforcer la coopération avec les pays de transit, qui ne peuvent se borner à jouer le rôle de gendarme pour l’Union européenne.

 

Les reconduites ne se font-elles pas dans des conditions douloureuses ?

Tous les jours, en mer, les forces de police italiennes sauvent des vies humaines. Et elles continueront de le faire. On doit reconduire les immigrés clandestins dans la dignité. Pour les demandeurs d’asile, qui sont les vrais réfugiés, il faut établir, sous contrôle du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés [HCR], des bureaux dans les pays de transit pour les aider dans leurs démarches.

 

Vous êtes favorables aux sanctions contre les personnes qui emploient des clandestins…

Oui. Un exemple : chaque année, l’Italie reçoit des milliers d’immigrants clandestins qui viennent travailler dans le Sud pour récolter les tomates. Il faut des sanctions pénales contre ceux qui les emploient, en toute illégalité, pour 2 à 3 euros de l’heure.

 

Vous avez proposé récemment le doublement du quota des Tunisiens autorisés à entrer en Italie…

C’est vrai. Ce pays, comme d’ailleurs le Maroc ou l’Égypte, mérite une attention particulière. On doit faciliter l’octroi à leurs ressortissants de visas au niveau européen, comme cela a été fait dans le passé pour les pays des Balkans.

 

À qui vous adressez-vous : aux étudiants, aux cadres, aux techniciens ?

Cela dépend des besoins du marché du travail. Cela peut être aussi bien l’agriculture, le tourisme ou la construction.

 

Les Africains vivant en Italie s’inquiètent de la progression du racisme…

L’Italie n’est pas un pays raciste. Nous avons accueilli des centaines de milliers de migrants qui disposent de droits sociaux. Le droit à la réunification familiale, notamment, est garanti. Mais les Italiens ne peuvent accepter que les clandestins soient traités comme ceux qui agissent en toute légalité. La montée de l’intolérance vient en partie de là, d’autant que certains immigrants irréguliers ont commis des actes criminels sur notre sol.

 

Condamnez-vous les déclarations xénophobes de vos partenaires de la Ligue du Nord ?

La Ligue du Nord est tenue d’appliquer le programme du gouvernement. Or celui-ci n’a nulle intention d’adopter des lois racistes. Un membre de ce parti a récemment demandé que les places assises dans les bus soient réservées aux Italiens. C’était ridicule et inacceptable.

 

Depuis peu, une loi autorise la création de milices appelées à patrouiller dans le centre des grandes villes. N’est-ce pas inquiétant ?

Ces milices ne sont pas armées. Leurs membres sont des citoyens souvent âgés, d’anciens fonctionnaires de police à la retraite, par exemple. Ils font de la surveillance à pied dans le centre des villes pour prévenir la petite criminalité.

 

Les pouvoirs publics ne sont donc plus capables d’assurer la sécurité des personnes et des biens ?

Nos services de sécurité s’occupent des problèmes plus graves. Les milices ne s’attachent qu’à la petite délinquance, aux petits vols, aux problèmes dans les jardins publics, etc. En cas de violation de la loi, elles doivent immédiatement prévenir les services de police.

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