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Paolo Scaroni : « Nous sommes la première major du pétrole en Afrique »

20/05/2009 à 12:50
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Président-directeur général d'ENI  

A 52 ans, Paolo Scaroni, le président-directeur général d’Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) est plutôt discret. D’un naturel enjoué sans être familier, polyglotte, cultivé, amateur de théâtre, ce capitaine d’industrie italien dirige un empire qui a réalisé un chiffre d’affaires de près de 109 milliards d’euros en 2008, dont 10 milliards de bénéfices. Le groupe, qui réalise 60 % de ses activités dans les hydrocarbures en Afrique, connaît une progression importante à coups de rachats d’entreprises et d’obtentions de concessions. Héritier de la philosophie du fondateur, Enrico Mattei, qui a été l’un des artisans de la fin du monopole des sept sœurs (les majors américaines et anglaises) et a milité pour les indépendances africaines, Paolo Scaroni propose aux chefs d’État du continent un partenariat original. Outre les explorations et la production, cet ancien dirigeant d’Enel, l’entreprise nationale d’électricité, construit des centrales électriques alimentées par les rejets gaziers et développe les biocarburants. Une politique qui ne souffre d’aucune contestation en Italie, où tout ce qui touche à ce grand groupe public est par essence sacré. 

Quelles sont les conséquences de la crise sur le secteur pétrolier ?

Paolo Scaroni : Contrairement à ce qu’on pense, le prix du baril n’est pas si faible. En 1999, le cours était de 9 dollars. Il est actuellement cinq fois plus élevé. L’aluminium a suivi la même progression, l’acier est 20 % plus cher qu’à l’époque, le cuivre deux fois plus. Il faut donc bien distinguer les effets d’annonce de la réalité des chiffres. Environ 90 % des projets pétroliers dans le monde ont un coût d’extraction inférieur ou égal à 15 dollars. Le problème est donc plus sur la marge que les pays et les compagnies souhaitent réaliser. 

Vos résultats sont tout de même en forte baisse (de 36,3 % au premier semestre 2009) !

Oui, la baisse des cours se répercute directement sur nos résultats. Mais la plupart des grandes compagnies intègrent les évolutions du marché. Nos projets d’investissement sur le long terme sont basés sur un cours moyen d’environ 50 dollars. En début d’année, le baril est descendu à 40 dollars. Aujourd’hui (NDLR : le 14 mai), le cours est de 57 dollars. Nous sommes donc dans la bonne fourchette de prix. 

Cela ne remet-il pas en question les projets coûteux, notamment dans l’offshore profond ?

En général, ce sont les pays qui demandent de suspendre ces programmes car l’Opep a réduit leurs quotas d’exportation. L’Arabie saoudite n’a pas besoin d’utiliser la totalité de sa capacité pour couvrir les besoins du marché. Le Nigeria et l’Angola pourraient également se demander s’ils ont un intérêt à continuer à ouvrir leur périmètre. On s’attend aussi à des retards pour des programmes d’exploration dans l’ultraprofond, les sables bitumeux ou dans la zone Arctique. Néanmoins, la plupart des majors poursuivent leurs investissements en s’inscrivant dans une perspective de relance de l’économie mondiale et de hausse de la consommation en Asie. 

Vous revendiquez la place de premier producteur en Afrique…

Oui, nous sommes bien les premiers avec une part de marché de 1 million de barils-équivalent pétrole (bep, incluant le pétrole et le gaz) par jour. Nous sommes le premier producteur étranger en Égypte, en Libye, en Algérie et en Tunisie. Nous sommes également présents au Nigeria, en Angola, au Congo-Brazzaville, au Gabon et au Maroc. Nous venons d’entrer au Ghana et nous menons des activités importantes d’exploration avec la Sonatrach dans le Sahara, au Mali, et dans l’offshore très profond du bassin de Rovuma dans le nord du Mozambique. Le groupe emploie 20 000 personnes sur l’ensemble du continent. 

Quelles sont vos réserves ?

Nous avons 5 milliards de barils de réserves sur le continent, dont de très importantes ressources en Libye. Si l’on prend en compte la part que nous exploitons pour des tiers, nous extrayons 1,8 million de barils par jour et nous dépasserons les 2 millions en 2011 contre moins de 1 million il y a dix ans. Un exemple : notre production en Libye est de 700 000 barils par jour (b/j), mais seulement 300 000 nous reviennent. 

Avez-vous des projets d’acquisition en vue ?

Nous ciblons les petites compagnies qui opèrent sur nos marchés traditionnels. Nous avons acquis les britanniques Lasmo, Burren Energy, British Borneo, et plus récemment le canadien First Calgary Petroleums, qui opère en Algérie. Nous rachetons aussi des permis d’exploitation comme ceux du français Maurel & Prom. 

Vous avez des liens très forts avec l’équipe du président Bouteflika. Enrico Mattei, fondateur d’ENI, ne soutenait-il pas déjà l’indépendance de l’Algérie à la fin des années 1950 ?

C’est vrai. Nous ne nous sommes jamais désengagés, même aux heures les plus tragiques du pays. Avec les investissements actuels, on devrait augmenter notre production – 100 000 b/j – de 20 % à 30 % d’ici à trois ans. Nous sommes associés à Sonatrach, à qui nous achetons également du gaz. En 2008, nous avons donné un chèque de près de 8 milliards d’euros pour 27 milliards de m3, ce qui fait de nous, de loin, leur premier client. Ce gaz est acheminé depuis plus de vingt-cinq ans via un gazoduc baptisé du nom d’Enrico Mattei, qui passe par la Tunisie. 

ENI s’est fait connaître en Afrique en signant en 1955 un contrat attribuant à l’Égypte 75 % des revenus pétroliers alors que toutes les grandes majors ne dépassaient pas 50 %. Êtes-vous toujours présents ?

ENI a découvert le premier gisement de Belayim dans le Sinaï en 1955 qui est toujours la plus importante réserve de pétrole aujourd’hui, même si la production est en déclin. Nous avons réalisé une autre importante découverte gazière à 6 500 m de profondeur début 2008 dans le delta, à 50 km au nord de Damietta, que nous partageons, à parts égales, avec British Petroleum. ENI produit actuellement quelque 235 000 b/j, poursuit ses recherches et monte une usine de traitement de GNL [gaz naturel liquéfié]. 

Est-il exact que vous avez été l’un des artisans de l’accord italo-libyen d’août 2008 prévoyant la repentance et le dédommagement de votre pays à l’égard de votre ancienne colonie ?

En juin 2008, après un an de négociations, nous avons signé un accord avec la Libyan National Oil Corporation qui proroge notre droit d’exploitation du pétrole et du gaz jusqu’en 2047 et entérine le lancement de nombreux projets de valorisation gaziers et d’exploration pour 28 milliards de dollars. Nous allons investir 10 milliards dans la construction du premier complexe de production de GNL dans les cinq prochaines années. Il est évident qu’un tel accord ne pouvait intervenir entre nos deux compagnies sans un cadre pacifique et amical. Je me suis donc impliqué personnellement dans la conduite de cet accord historique. Nos relations avec le président Kaddafi sont bonnes. Il se rendra pour la première fois de sa vie en Italie en juin pour assister au G8 en Sardaigne, et il est dans l’intention des Libyens de renforcer leurs positions dans notre capital, actuellement de 2 %, pour atteindre 5 %. 

La Tunisie est un petit producteur d’hydrocarbures. Y a-t-il des ­perspectives ?

La Tunisie n’a pas le potentiel de ses voisins. Notre production actuelle, soit 17 000 b/j, provient en bonne partie du gisement d’El-Borma, en fin de vie. Mais nous avons d’autres projets de développement sur les champs de Maamoura et Baraka. ENI et le groupe britannique BG ont également fait des découvertes gazières sur la côte méditerranéenne. 

Vous chassez sur les terres de Total, au Congo, où votre production augmente sensiblement… 

La plupart des compagnies exploitent des gisements offshore dans les pays du golfe de Guinée. Nous avons un intérêt pour l’onshore dont le meilleur exemple est le gisement de M’Boundi, au Congo, qui devrait produire prochainement 60 000 b/j. Notre programme d’investissement 2008-2011 est de 3 milliards de dollars pour une production à terme de 150 000 b/j. Il comprend la construction d’une centrale à gaz de 450 mégawatts pour un coût global de 400 millions de dollars. Cela permettra d’éviter le flairing (torchage) et de fournir de l’électricité notamment pour exploiter les sables bitumeux de Tchikatanga et de Makola, dont le coût de production est d’environ 40 dollars le baril. Enfin, nous avons envoyé nos agronomes pour préparer la mise en place d’une usine de production de biocarburants à partir du palmier à huile sur une superficie de 70 000 hectares non exploités dans le Niari, dans le Nord-Ouest. Il y a assez pour produire 340 000 tonnes par an d’huile de palme, soit assez pour couvrir la demande alimentaire et la production de 250 000 tonnes de biocarburants. 

Sentez-vous la volonté du président Sassou Nguesso d’ouvrir les périmètres à la concurrence ?

Le Congo a-t-il les réserves en hydrocarbures pour accueillir de nouvelles compagnies ? Ce n’est pas sûr. Il y a déjà Total, Shell et nous-mêmes. 

Le Nigeria présente des opportunités intéressantes pour la transformation du gaz en électricité…

Les majors sont habituellement réfractaires à l’idée de produire de l’électricité car elles considèrent que ce n’est pas leur business. Avec le pétrole, vous exploitez, vous vendez et vous touchez des dollars. Avec une usine électrique, vous êtes payé en monnaie locale et vous devez vous soustraire aux fluctuations de prix imposés par les autorités. Nous pensons que l’on ne peut pas travailler en Afrique sans aider les gouvernements dans leur politique de fourniture énergétique. Nous avons construit une grande usine d’électricité de 480 mégawatts à partir du gaz au Nigeria. Le président Yar’Adua m’a réaffirmé qu’il appréciait cette collaboration. Cela facilite nos relations sur les autres projets pétroliers. Je lui ai d’ailleurs promis d’investir prochainement 500 millions de dollars dans une deuxième usine de la même capacité. 

Comptez-vous participer au projet de gazoduc Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP), qui doit relier le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie ?

Ce projet est piloté par la Sonatrach et la Nigerian National Petroleum Corporation [NNPC]. Il nous intéresse d’autant plus que nos équipes possèdent la technologie de transport à haute pression nécessaire au développement de ce pipeline. Nous discutons actuellement avec le ministre algérien Khelil et le président nigérian, Yar’Adua, des modalités de notre participation. 

Que pensez-vous de la montée en puissance de l’Angola ?

Les droits d’entrée ont augmenté… Nous avons misé une somme folle : 900 millions de dollars pour le bloc 15/06 dans l’offshore profond. Mais ce permis possède un très gros potentiel que nous explorons actuellement. Notre production doit passer de 126 000 b/j en 2008 à 150 000 en 2010. Nous avons également promis de construire une centrale électrique qui sera opérationnelle en 2011 et de développer les biocarburants dans le Nord. 

Vous avez acquis six nouvelles licences d’exploration au Gabon, où la production décline sensiblement…

C’est un pari. Notre équipe de M’Boundi au Congo va mener les recherches sur ces permis portant sur six blocs de plus de 7 300 km2 dans l’offshore et l’onshore. 

Pensez-vous que les pays africains vont s’engager de plus en plus sur le chemin de la nationalisation comme le Venezuela ou l’Algérie ?

Non, ce n’est pas l’impression qu’ils me donnent. Au contraire, ils ont tendance à s’ouvrir de plus en plus vers les partenaires étrangers. 

Craignez-vous l’arrivée des compagnies des pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil ?

Ils ne sont pas vraiment présents, exceptés peut-être les Chinois, au Soudan. Ils prennent effectivement des licences mais ne sont pas encore entrés dans une phase d’exploitation intensive. Nous n’avons pas de projets de collaboration en vue. 

On dit qu’ENI est un véritable État dans l’État en Italie, plus encore que Total en France…

C’est faux. Nous ne nous substituons pas au ministère des Affaires étrangères en Chine, au Brésil ou ailleurs. Mais il est vrai que dans certains pays d’Afrique, comme au Congo, nos cadres sont plus connus que nos diplomates. Il est vrai aussi que lorsque l’équipe du président Berlusconi me demande de participer à des rencontres avec des chefs d’État africains, j’accepte. C’est aussi vrai dans le sens inverse. L’État nous appuie quand nous en avons besoin.

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