20/05/2009 à 12h:37 Frédéric Lejeal
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Acteur d’origine malienne, il est le premier Africain pensionnaire de la Comédie-Française, où, loin de jouer les utilités, il interprète les grands rôles du répertoire : Shakespeare, Molière, Racine...

Au premier abord, difficile de croire qu’il a fait du théâtre sa vie. Et que, depuis 2002, il est pensionnaire de la Comédie-Française. Gibecière usée en bandoulière, jean informe et chapeau en cuir décoloré, Bakary Sangaré déambule, perdu dans ses pensées, sur une place du 19e arrondissement de Paris, où il a élu domicile. Mais son regard se porte au loin. Peut-être vers Bafina – deux cents âmes –, son village natal au sud de Bamako. En tout cas, il s’y réfère souvent. « J’y suis viscéralement attaché », confesse-t-il.

Sa silhouette massive évoque celle d’un boxeur, d’un catcheur ou d’un haltérophile. Il suffit qu’il prononce trois mots de sa voix caverneuse pour être fixé : le premier Africain pensionnaire du « Français » pourrait tenir un marathon théâtral de plusieurs heures autour de Molière, Racine, Shakespeare, Aimé Césaire ou James Baldwin. Des maîtres à penser qui l’aident à vivre. « Ces auteurs parcourent les siècles pour venir jusqu’à nous. Ils nous traversent et repartent vers d’autres siècles. Ils ont quelque chose d’exquis. » Bakary Sangaré ne parle pas. Il sculpte et ausculte les mots, les étire, les réinvente, les malaxe méticuleusement pour restituer un langage riche en métaphores et en fulgurances. 

Fondée en 1680, la Comédie-Française aura donc attendu plus de trois siècles avant d’ouvrir ses portes à un acteur originaire du continent. Le moins que l’on puisse dire est que son choix n’a rien de convenu. Protégé du metteur en scène britannique Peter Brook, Sangaré entame actuellement un cycle de représentations de Bérénice, la tragédie de Racine mise en scène par le Congolais Faustin Linyekula*. Parallèlement, il étudie plusieurs propositions pour le cinéma. De cette consécration, il s’excuserait presque. « Les choses viennent de très loin, jamais je n’ai programmé quoi que ce soit dans ma vie », dit-il en évoquant ses ancêtres, sa lignée, sa destinée…

Depuis sept ans, cette destinée se joue entre les murs de la « maison de Molière ». Mais elle aurait pu rester confinée au village où il est né « autour de 1961 » (l’imprécision s’explique par l’absence d’état civil, à l’époque). « J’y retourne une fois par an pour me ressourcer. C’est un puits dont l’eau m’est vitale. » C’est dans ce théâtre à ciel ouvert « où l’on est toujours en représentation » qu’il a fait son apprentissage, élevé au rythme des saisons et des cultures dans « la chaleur réconfortante des autres ». Orphelin de naissance, son père a été recueilli, enfant, par cette communauté. C’est un simple paysan. Sa mère s’occupe de la famille. Le petit Bakary est bercé par les contes de la tradition orale. À l’âge de 6 ans, déjà éveillé et curieux, il est choisi avec deux autres enfants du village pour aller à l’école.

« Avant même de parler français, j’adorais la musicalité de cette langue », explique-t-il. Par chance, son instituteur, passionné de littérature, s’efforce de faire découvrir les grands classiques à ses élèves. C’est sans doute l’origine de la vocation du jeune garçon. « On avait un livre pour toute la classe, mais il suffisait à nous parfumer. En septième, je connaissais déjà les grands héros tels Horace, Rodrigue ou Andromaque. » Pétri de références théâtrales, l’adolescent poursuit ses études et intègre l’Institut national des arts (INA), à Bamako, où il est remarqué par le Français Philippe Dauchez. Ce professeur d’art dramatique le prend sous sa coupe et lui obtient une bourse pour parfaire sa formation à Paris. Destination ? L’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, rue Blanche, où il suit les cours de divers metteurs en scène et acteurs : Pierre Tabard, Marcel Bozonnet, l’Américain Stuart Seide…

« Dans la vie comme au théâtre, il y a des sous-textes. Les regards entre les hommes en disent parfois très long. Il se dégage quelque chose qu’on n’aperçoit pas toujours, mais que les autres remarquent. » C’est en ces termes que Sangaré évoque sa rencontre, en 1986, avec Peter Brook. Tombé sous le charme de « cet acteur hors norme », le metteur en scène l’engage pour son adaptation du Mahabharata, le classique de la littérature sacrée indienne. Puis les rôles s’enchaînent. Sangaré joue dans Carmen, de Prosper Mérimée (1988), campe Ariel dans La Tempête de Shakespeare, où il donne la réplique à Sotigui Kouyaté dans le rôle de Prospero (1990), apparaît dans Le Costume, du Sud-Africain Mothobi Mutloatse (2000)… Le cinéma fait également appel à lui, notamment les réalisateurs Idrissa Ouédraogo (Samba Traoré), Claire Denis (Les Marins perdus), Noémie Lvovsky (Les Sentiments) et, surtout, Arnaud Desplechin (Dans la compagnie des hommes). 

Lorsqu’il est nommé administrateur de la Comédie-Française, en 2001, Marcel Bozonnet propose à André Engel d’adapter Papa doit manger, le roman de la Franco-Sénégalaise Marie Ndiaye. Il pense aussitôt à son ancien élève pour incarner le premier rôle. Mais Sangaré est un homme libre. Au point d’hésiter à rejoindre l’un des plus prestigieux théâtres du monde.

« La Comédie-Française me semblait austère, poussiéreuse, codifiée, avec un règlement intérieur très contraignant. J’étais assez frivole pour ne pas vouloir honorer cette fonction », se souvient-il.

Bozonnet réussit pourtant à le convaincre d’entrer dans cette prison dorée. Sangaré n’est pas le premier Noir à s’y installer. En 1967, le Martiniquais Jacques Maline, alias Georges Aminel, avait provoqué les hauts cris de la critique en interprétant Œdipe roi, de Sophocle, dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. Incompris dans ce milieu encore très conservateur à l’époque, il avait démissionné en 1972. Mais les temps ont changé et les esprits aussi. « Je n’ai aucun problème avec mes partenaires. Bien au contraire, nous formons une grande famille », jure Sangaré. Au Français, le prodige n’est pas cantonné aux rôles secondaires, voire connotés. Totalement accepté, on lui confie les grands rôles du répertoire, comme celui d’Antonio, dans La Nuit des rois, de Shakespeare encore, sous la direction du metteur en scène polonais Andrzej Seweryn.

Pourtant, ces textes fondateurs ne suffisent pas à satisfaire sa curiosité. « J’étais nostalgique, je voulais retrouver l’équivalent du Cahier de Césaire », dit-il. Jusqu’à ce que l’écrivain américain James Baldwin s’impose à lui, au début des années 1990. « Je revois ce petit homme évoquer le Black Power dans une émission de la chaîne Arte. Comme un papillon attiré par une lumière, j’ai eu envie de me plonger dans son œuvre. » Texte puissant dénonçant l’enfer racial aux États-Unis, La Prochaine Fois, le feu devient son livre de référence. Il le portera plusieurs fois à la scène.

En attendant son éventuelle nomination comme sociétaire de la Comédie-Française, qui ne pourra intervenir qu’au terme d’un long processus strictement balisé, cet amoureux des lettres vit modestement dans son studio parisien, mais n’oublie pas son village. Chaque mois, il envoie un mandat à ses proches. Son avenir ? Sangaré l’imagine entre les planches du théâtre et sa terre natale. « Si tu sais d’où tu viens, tu peux aller n’importe où », écrivait James Baldwin.

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