05/02/2009 à 14h:32 Jean-Baptiste Marot
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Enquête sur un golden boy sans états d'âme Enquête sur un golden boy sans états d'âme

Homme d’affaires emblématique de Ouagadougou, Salif Kossouka Ouédraogo est inculpé de complicité de tentative d’assassinat. Simultanément, une série de témoignages mettent en doute les méthodes du patron du groupe Nesko.

Le jeune patron du groupe Nesko se voyait déjà en nouveau héros du capitalisme burkinabè. À seulement 36 ans, il se retrouve en tête d’affiche d’un mauvais polar de série B. Les onze jours que Salif Kossouka Ouédraogo vient de passer à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (Maco), du 5 au 16 janvier, et son inculpation pour « complicité de tentative d’assassinat » dans le cadre de l’affaire Travaly Bandyan – du nom du représentant de la firme britannique British American Tobacco (BAT) au Burkina (voir encadré) – marquent un brutal coup d’arrêt à sa fulgurante carrière.

L’un de ses avocats, Me Moussa Sogodogo, a beau fustiger une « intention évidente de nuire aux affaires » de son client, rappeler que les personnes qui l’accusent se sont rétractées et laisser entendre qu’« à travers lui, ce sont aussi des politiques qui sont visés », la procédure déclenchée par la juge d’instruction Rose Ouédraogo ne permet plus d’assimiler cette affaire à de simples tentatives de déstabilisation de concurrents jaloux. Même certains de ses proches conseillers le reconnaissent du bout des lèvres : « Les choses ne sont peut-être pas aussi accablantes que ce qu’écrivent les journaux, mais il n’y a pas de fumée sans feu. »

Salif Kossouka Ouédraogo s’est fait une réputation d’homme d’affaires peu scrupuleux, n’hésitant pas à avoir recours aux coups tordus et aux règlements de comptes en cas de différend avec ses partenaires économiques et financiers. La tentative de meurtre contre Travaly Bandyan à laquelle il est aujourd’hui mêlé a eu lieu deux mois seulement après la résiliation, « conformément aux dispositions contractuelles », de la convention de distribution liant BAT à Nesko S.A., le 1er août 2008, a rappelé la multinationale dans un communiqué. Circonstance aggravante : elle se produit un peu plus de deux ans après une agression similaire sur le représentant à Ouaga de la firme suisse Nestlé – dont Nesko fut également le distributeur agréé au Burkina –, survenue quelque temps après la résiliation du contrat entre les deux sociétés. Au dossier s’ajoute enfin la mésaventure de deux représentants d’une entreprise française avec laquelle Nesko avait signé un contrat. Il y a un an, ceux-ci avaient été placés en garde à vue pendant six jours à la section de recherche de la gendarmerie de Ouaga. Il s’agissait de contraindre leur société à « faire libérer des marchandises qui avaient été bloquées dans le port de Tema parce que Salif Ouédraogo ne les avaient pas réglées en totalité », explique un proche du dossier. Les deux hommes étaient venus pour, « une fois de plus, faire valoir les droits de leur entreprise sur 450 000 euros d’impayés », poursuit la même source, qui ajoute : « Le patron de Nesko n’a retiré sa plainte qu’après que l’ordre de livraison des marchandises a été donné, et après avoir reçu l’assurance de ne pas être poursuivi par la Coface. » Insinuations ridicules, répond en substance Me Sogodogo : « Pourquoi mon client prendrait-il de tels risques ? Liquider une personne physique n’a jamais effacé la dette d’une personne morale ; en l’occurrence, il s’agit de sociétés », explique-t-il.

DES MILLIARDS PERDUS

Quel que soit le degré d’implication de Salif Ouédraogo dans cette affaire, qui lui a valu de passer onze jours en prison, tout porte à croire qu’il n’en sortira pas sans dommage. Le mobile supposé du crime pour lequel il est soupçonné de complicité a effectivement donné lieu à d’autres révélations, qui risquent d’affecter durablement sa réputation. De BAT à Nestlé en passant par les Grands Moulins de Strasbourg (GMS), qui l’ont aidé à relancer l’activité des Grands Moulins du Burkina (GMB) l’an dernier, tous reconnaissent avoir un contentieux financier avec Salif Kossouka Ouédraogo. Deux milliards, 3 milliards, 6 milliards de F CFA… les sommes – controversées et non vérifiées – qui circulent dans la presse donnent le tournis. Contactées par Jeune Afrique, BAT et Nestlé refusent de les confirmer. Par l’intermédiaire de son directeur corporate affairs pour l’Afrique de l’Ouest, Freddy Messanvi, la première confie toutefois avoir perdu « quelques milliards » en faisant affaire avec Nesko, tandis que la seconde se refuse à tout commentaire… pour cause de « procédure judiciaire de Nestlé contre monsieur Salif Kossouka Ouédraogo » ! Du côté des GMS en revanche, la situation est plus claire : après avoir fourni 3 500 tonnes de farine à la Société nouvelle Grands Moulins du Burkina (SN-GMB) en 2008, le meunier français se retrouve avec 1,8 million d’euros d’impayés. Il a fini par se retourner vers la Coface pour récupérer une partie de son dû…

« En perdant des cartes aussi essentielles que Nestlé et BAT, Salif a compromis ses affaires, commente un patron burkinabè. Alors que ceux avec lesquels il est encore sous contrat risquent d’accélérer leurs démarches pour se retirer, il a perdu la confiance de potentiels investisseurs étrangers. » Et sans doute aussi celle de certains opérateurs locaux, qui déplorent la mauvaise image qu’il donne du pays, même si la manifestation organisée par une centaine de membres de la coordination des commerçants et opérateurs économiques de la Fédération des associations pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré (Fedap/BC) devant son domicile, le 18 janvier, laisse supposer qu’il bénéficie encore de quelques soutiens de poids à Ouaga.

VENDEUR DE PILES

Pis : en passant désormais pour un mauvais payeur plus prompt à manier le chantage que le respect de la parole donnée, Salif Ouédraogo jette le doute sur la réalité de sa success story. Cet homme ambitieux et affable, qui aime raconter comment il a réussi à fonder un groupe pesant « 30 à 40 milliards de F CFA » en démarrant à 14 ans comme vendeur de piles et de riz, doit-il vraiment sa fortune aux « valeurs fondamentales » du « travail » et aux « bénédictions divines », comme il le déclarait au quotidien L’Observateur Paalga en décembre ? Sa fortune ne repose-t-elle pas davantage sur les appuis qu’on lui prête dans la sous-région, qu’il s’agisse de grandes figures de l’économie burkinabè ou de dirigeants politiques influents, comme l’actuel président béninois, Thomas Boni Yayi ? L’issue de la procédure judiciaire dont il fait l’objet pourrait en donner la réponse. Au moins en partie. 

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